Un psychologue méditant explore ces deux mondes de l'esprit

A l’heure où la méditation touche le grand public et n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La pratique de la simple présence rencontre le soin psychique. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, plus juste, plus directe ?
Ce blog en est la recherche vivante.

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lundi 24 janvier 2011

Ouverture de la rencontre Bouddhisme et Psychanalyse

Au-delà du moi, la liberté ?, le premier colloque universitaire français de grande envergure réunissant psychanalystes et pratiquants bouddhistes, a eu lieu le 27 novembre 2010 à l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V. Les questions soulevées par la rencontre ne laisseront pas d’avoir longtemps des résonances chez les auditeurs, près de deux cent personnes venues des champs croisés des sciences humaines et de la spiritualité. Pour replacer le colloque dans sa juste perspective, voici les mots d’ouverture prononcés au nom de l’association organisatrice de l’événement Jeunes&Psy par son président, rédacteur de votre rubrique Psychologie&Méditation.

Penser ce qu’il en est de l’être humain s’avère incontournable. Si l’intitulé de cette journée peut d’emblée paraître provocateur, c’est bien parce qu’aujourd’hui la psychologie tend à se réduire à l’étude et à la démonstration du moi. Jacques Lacan, pour la psychanalyse française, dénonce une telle réduction de la subjectivité humaine lorsqu’il écrit « le credo de bêtises dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature. A savoir le moi, considéré comme une fonction de synthèse et d’intégration, la conscience considérée comme l’achèvement de la vie ». La tenue de ce colloque est un pari, dont l’enjeu se mesure à l’aune de la méprise qui s’abat sur notre discipline et plus encore, dans la mesure où elle nous concerne directement, sur nous tous. Dans ce dogme d’un moi autonome, volontaire, réduit à la portion congrue, d’une identité à soi, en pleine transparence par rapport à elle-même, l’idéologie massive issue de l’économie règne sans partage. Les effets dévastateurs d’une telle dérive, où l’homme est pris dans les rets d’une obsession de rendement, de résultat, de calculabilité, par sa violente indifférence, nous amenuisent, nous laissent chaque jour plus démunis. L’insensé de cet impératif sur quoi rien ne semble avoir de prise, nous en voyons les effets tous les jours dans nos services. Il nous revient de porter témoignage pour ne pas réduire au silence les voix humaines qui nous parviennent.

Repenser ce qui fait notre métier, les diverses manières de venir en aide, la clinique au plus près du patient, au plus vif de l’expérience thérapeutique, n’est réalisable qu’au-delà du moi. Dans son acception actuelle, le moi est un monde clos sur lui-même, ce qui ne peut déboucher que sur un enfermement d’autant plus grand que les présupposés qui le soutiennent font force de loi. Face à l’assentiment quasi unanime accordé à cette vision du moi, la dénonciation ne suffit pas, il faut encore tenter de s’en déprendre, jusqu’à en retrouver une écoute libre. Un certain défaut de la pensée nous précipite dans une course folle vers l’uniformité, la totalisation sans reste de l’être humain. Donner la parole aux praticiens et aux penseurs nous paraît plus que jamais adéquat. La tentative singulière d’apporter une réponse éthique aux questions que cet écueil soulève, témoigne elle aussi de ce qui fait notre pratique. Afin de nourrir une clinique véritable, il y a une nécessité d’interroger la psychanalyse non comme somme livresque, mais comme libre pensée qui ne fait pas système. L’étude de la psyché des êtres parlants appelle à un frayage hors des savoirs institués. La Cité, quant à elle, n’a plus les moyens d’être à l’écoute de ce message inouï, de cette chance unique que représente la possibilité d’un lieu où une parole pleine puisse prendre place. Le philosophe Jacques Derrida situe bien notre problème dans un texte appelé « N’oublions pas – la psychanalyse » :

« Dans l’air du temps philosophique, on commence à faire comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si la prise en compte de l’événement de la psychanalyse n’était plus de rigueur, n’avait même plus sa place dans quelque chose comme une histoire de la raison : comme si on pouvait continuer tranquillement le bon vieux discours des Lumières, revenir à Kant, rappeler à la responsabilité du sujet en restaurant l’autorité de la conscience, du moi, du cogito réflexif, d’un « Je pense » sans peine et sans paradoxe ».

La subversion qu’opère la psychanalyse quant à la question du moi, voilà l’affaire de cette journée. Des représentants des trois courants principaux de la psychanalyse, avec autant de lectures différentes autour des figures de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung et Jacques Lacan, se rencontrent ; ce fait peu commun mérite d’être souligné. Il faut rendre hommage aux analystes Jean-Jacques Tyszler, Pierre Sullivan et Michel Cazenave, d’avoir accepté notre invitation à venir confronter leurs points de vue avec une telle bonne grâce. Chacun, traversé par la psychanalyse de manière si différente, est à même sa propre vie dans une position d’intériorité par rapport à ces questions, permettant alors que prenne place un dialogue d’une rare profondeur. Ce colloque est accueilli par l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V qui a pour nom : René Descartes. Or c’est bien à Descartes que nous devons l’ego cogito, qui est l’horizon de la pensée moderne. Nous voudrions, dans une mise en perspective de notre Occident par d’autres chemins de pensée, ceux de l’Orient, tenter d’entendre une autre voix. Au-delà du moi, la liberté ? C’est une question qui avant tout se pose, dont seul un véritable dialogue peut donner la formule. Face à la pensée philosophique, psychanalyse et bouddhisme font figure de chemins de traverse qui tentent de répondre à cette question sans recours à la métaphysique.

L’homme est-il fondamentalement un ego ? Cela, le bouddhisme ne peut pas plus le croire que la psychanalyse, et depuis 2500 ans pense l’esprit humain dans un horizon tout autre. Ainsi la voie bouddhiste, ni religion, ni morale, ni philosophie, ne sépare pas le corps de l’esprit, le sujet et l’objet, la théorie et la pratique, le soi et le monde. C’est un bouleversement pour l’Occident qu’une pensée si différente lui soit venu au XXe siècle. Celui par qui la méditation et la réflexion sur l’absence de solidité du moi se sont inscrites dans notre monde moderne s’appelle Chögyam Trungpa. Inlassable, son effort pour entrer en dialogue avec les penseurs, les artistes, les universitaires de l’Amérique des années 70 a marqué une génération. Grâce à son travail de pionnier en matière de traduction, la tradition bouddhiste a su trouver une langue neuve en Occident, dans une large mesure par le biais de la psychologie. Lors des interventions de Jean-Luc Giribone, d’Alain Gaffinel et de Fabrice Midal, nous aurons tout loisir de vérifier la portée de son approche révolutionnaire, tout particulièrement sur la question de l’ego, alors même qu’elle est affirmation du non-ego. Dans Au-delà du matérialisme spirituel, Trungpa écrit :

« En fait, il semble bien que la chose nommée ego ne corresponde à rien du tout ; « Je suis » n’existe pas. C’est l’accumulation de toutes sortes de bric-à-brac. C’est une brillante œuvre d’art, un produit de l’intellect qui dit « donnons-lui un nom », appelons-le « je suis », ce qui est très astucieux. Je est le produit de l’intellect, la marque de fabrique qui réunit en un tout le développement désorganisé et dispersé de l’ego. »

Nous aimerions ouvrir et laisser ouverte la question du moi, du sujet, de la place de l’ego. Tâchons de faire confiance à ce qui nous porte et non de refermer la main sur quelque vérité. Cette tentative de liberté est la raison pour laquelle nous privilégions la rencontre entre les générations, les courants de pensées et les mondes, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Souhaitons que de cette rencontre, quelque chose puisse se dévoiler, dans la joie de penser ensemble ce qui est digne d’être pensé.

Nicolas d’Inca, 27 novembre 2010

Lacan, Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005, p. 19.
Derrida, « Let us not forget – Psychoanalysis » in The Oxford Literary Review, vol. 12, n°1-2, 1990
Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Seuil, 1976, p. 135.

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°131 Janvier 2011

Le colloque a été filmé en vidéo, disponible sur le site de notre partenaire Philosophies.tv
http://philosophies.tv/evenements.php?id=505

mercredi 22 décembre 2010

Un sujet distribué. Lacan, Bouddha, Varela

Un incroyable article, d'une grande finesse de compréhension et d'analyse des enjeux qui sont les nôtres dans le dialogue de la Psychanalyse et du Bouddhisme, nous a été adressé par Marie-Anne Paveau. Madame Paveau, professeur en sciences du langage à l'université Paris XIII, a assisté au colloque du 27 novembre, dont elle rend compte ici avec une profondeur dont les membres de Jeunes&Psy ne peuvent que s'inspirer ! En la remerciant, car les pistes nouvelles qu'elle ouvre prolongent notre réflexion et mèneront à de futurs travaux.


En novembre dernier j’ai assisté à une journée d’étude originale dans le domaine de la psychanalyse, qui proposait d’articuler philosophie, bouddhisme et psychanalyse. Elle s’intitulait « Au delà du moi, la liberté ? Psychanalyse philosophie, méditation » (lire le programme et écouter les interventions). L’initiative est venue d’une association de psychanalystes, « Jeunes&Psy« , fondée par Nicolas d’Inca, psychologue clinicien, qui tient également un blog, Psychologie et méditation. Cette journée novatrice a permis à ce lien entre bouddhisme et psychanalyse, qui existe dans les pratiques, mais sans grande visibilité, d’apparaître sur le devant de la scène et, je le souhaite, de semer quelques graines intéressantes dans la réflexion psychanalytique contemporaine. Les rigidités dogmatiques et les catégorisations solides qui découpent jusqu’à présent la psychanalyse française en écoles et en pratiques souvent stéréotypées (lacaniens, freudiens, jungiens, etc.) sont en train de se « désolidifier » et finiront, je l’espère, par se dissoudre, sous l’impulsion de propositions de ce type.


Tous les chemins ne mènent pas au bouddhisme
J’ai suivi cette journée parce que ces trois domaines me sont familiers, et que leur articulation a piqué ma curiosité. La philosophie et la psychanalyse sont des terrains que le chercheur en sciences humaines et sociales peut rencontrer aisément, soit dans son activité scientifique, soit dans son cheminement personnel, donc rien de particulier à cet égard. Mais le bouddhisme est évidemment plus rarement présent dans nos travaux, et l’on n’y vient pas comme ça. Pour ma part, j’y suis venue par les sciences cognitives, par la lecture de Francisco Varela et des théories de l’énaction. Je suis arrivée à l’énaction par la cognition sociale, dans sa version distribuée, à laquelle je suis elle-même parvenue par ma réflexion sur les processus de production du discours, me sentant à l’étroit dans les théories du contexte disponibles dans les disciplines texte-discours contemporaines, et souhaitant intégrer à mon travail la réalité matérielle et expérientielle. Voilà pour mon cheminement. Mais quel rapport avec le bouddhisme, allez-vous me dire ? J’y viens.

L’énaction est un courant qui nous vient du Chili, proposé par Varela à partir de son travail avec Humberto Maturana, biologiste et philosophe, auteur du concept d’autopoièse. L’autopoièse signifie que les systèmes vivants sont autonomes, qu’ils produisent en quelque sorte leurs propres représentations, gèrent leurs fonctionnements dans leurs environnements et produisent finalement leur existence. Cette position constitue une contestation de la cognition internaliste (ou « paradigme de l’ordinateur ») qui avance au contraire que les représentations du monde extérieur sont prédéterminées et codées dans l’esprit humain, qui fonctionne à cet égard comme un ordinateur, et qu’on ne peut connaître les objets extérieurs qu’à travers les représentations qu’on en a.

Varela insiste en particulier sur la notion d’émergence, qu’il emprunte à la pensée bouddhiste : selon lui, les représentations ne sont pas préalables, déposées dans des cadres (frames), mais émergent, sont « énactées » au fur et à mesure que les agents évoluent dans les environnements. Il déclare par exemple dans L’inscription corporelle de l’esprit, qui constitue une synthèse de la question élaborée avec Eleanor Rosch et Evan Thompson que « la cognition, loin d’être la représentation d’un monde prédonné, est l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde » (Varela et al. 1993 : 35). Cet « avènement conjoint » constitue une interaction réciproque entre nos perceptions et nos manières de nous mouvoir dans le monde (notre motricité) ; il s’agit donc d’une cognition incarnée, autrement dit une élaboration corporelle de la conscience et de la connaissance : « La connaissance ne préexiste pas en un seul lieu ou en une forme singulière, elle est chaque fois énactée dans des situations particulières. » (Varela et al. 1993 : 97). Une des meilleures illustrations que Varela donne de l’émergence figure dans Quel savoir pour l’éthique ?, où il emploie une comparaison éthologique :

Utilisons une des meilleures illustrations des propriétés émergentes : les colonies d’insectes. [...] Une chose est particulièrement frappante dans le cas de la colonie d’insectes: contrairement à ce qui se passe avec le cerveau, nous n’avons aucun mal à admettre deux choses : a) la colonie est composée d’individus ; b) il n’y a pas de centre ou de “moi” localisé. Pourtant, l’ensemble se comporte comme un tout unitaire et, vu de l’extérieur, c’est comme si un agent coordinateur était “virtuellement” présent au centre. C’est ce que j’entends lorsque je parle d’un moi dénudé de moi (nous pourrions aussi parler de moi virtuel) : une configuration globale et cohérente qui émerge grâce à de simples constituants locaux, qui semble avoir un centre alors qu’il n’y en a aucun, et qui est pourtant essentielle comme niveau d’interaction pour le comportement de l’ensemble (Varela 1996 : 85-87).
Le sujet de la conscience selon Varela ne siège pas dans un centre, qu’il soit neuronal ou métaphysique, mais réside dans notre inscription dans les environnements de notre existence : il s’agit donc un esprit distribué dans le monde, et non plus encapsulé dans une forme d’intériorité de la conscience.


Une conception distribuée du sujet et du moi
Le colloque « Au delà du moi, la liberté ? » mettait en rapport avec beaucoup de fécondité des conceptions du moi de ce type, mais à partir de la psychanalyse et du bouddhisme. Nicolas d’Inca rappelait en introduction à quel point la vision actuellement dominante du moi en fait un monde clos sur lui-même, doté d’une « massivité » qui lui vient en partie de la conception cartésienne. Il rappelait également que Derrida, en 1990, recommandait déjà de « ne pas oublier la psychanalyse », pour que cette conception du moi ne finisse pas par dominer nos références.

Jean-Jacques Tyszler explique en effet au début de la journée que chez Freud même, on ne trouve pas de conception du moi comme instance régulatrice ou comme synthèse, qui fonde en notre modernité une conception de l’identité qui envahit la vie sociale et politique. Il souligne que chez Freud, le moi est un « bric-à-brac », une notion instable et peu formalisée. Pour Lacan relecteur de Freud, ce moi massif et tout-puissant n’existe pas, mais il est au contraire une instance de méconnaissance, la fonction moïque étant porteuse de la paranoïa ordinaire du sujet. Croire à son moi, c’est tomber dans les rets du sujet, et donc céder à l’aliénation, au fantasme et à la pulsion. Pour Lacan, il est impossible que le sujet soit identique à quelque chose qui serait lui-même, puisque le sujet est défini comme sujet du fantasme. Notre identité nous échappe, puisque nous sommes le fantasme de l’autre, nous sommes ce que façonne le regard de l’autre : « Le moi est référentiel à l’autre. Le moi se constitue par rapport à l’autre. Il en est corrélatif », affirme-t-il dès le premier séminaire (1953-54 : 83). Jean-Jacques Tyszler souligne que la conception de Lacan n’est pas dénuée d’un certain pessimisme, car il a tendance à réduire l’humain à ses objets de tyrannie, au nombre de quatre : le sein, les fèces, la voix et le regard. Il rappelle que le « rien » (« l’objet a-rien ») a failli devenir le cinquième objet, ce qui aurait considérablement rapproché la psychanalyse lacanienne de la pensée bouddhiste.

Jean-Luc Giribone, prenant ensuite la parole, revient sur ce cinquième objet écarté et rappelle que le moi est exactement défini par Lacan comme l’objet dont le sujet tombe amoureux, installant avec lui une relation imaginaire. La formule est connue : « L’objet aimé est dans l’investissement amoureux, par la captation qu’il opère du sujet, strictement équivalente à l’idéal du moi » (1953-54 : 201). Pour Lacan, il s’agit même de la structure de la folie : croire en son moi, croire que l’on est quelque chose et que ce quelque chose possède à la fois une existence « solide » et une importance. Or le moi, pour le bouddhisme, est une forme de rien, le non-moi (un prolongement de cette intervention sur le blog de N. d’Inca). Sur ce point, il existe de véritables analogies entre la psychanalyse et le bouddhisme, en particulier dans les textes d’un des maîtres inspirateurs de cette journée, Chögyam Trungpa, principale figure du bouddhisme tantrique au 20e siècle. Dans Pratique de la voie tibétaine, sous-titré « Au-delà du matérialisme spirituel », publié en 1973, Trungpa a des formules que Lacan aurait pu produire vingt ans auparavant :
Il est important de voir que le point essentiel de toute pratique spirituelle est de sortir de la bureaucratie de l’ego, c’est-à-dire de ce constant désir qu’a l’ego d’une forme plus haute, plus spirituelle, plus transcendante du savoir, de la religion, de la vertu, de la discrimination, du confort, bref, de ce qui fait l’objet de sa quête particulière. Il faut sortir du matérialisme spirituel (1973 : 24).

Un peu plus loin, dans un chapitre intitulé « Le développement de l’ego », Trungpa décrit comment la littérature bouddhiste représente l’ego, à travers la métaphore du singe prisonnier :
On parle d’un singe emprisonné dans une maison vide, une maison percée de cinq fenêtres représentant les cinq sens. Ce singe est très curieux : il sort sa tête par chacune des fenêtres et il n’arrête pas de sauter de-ci de-là inquiet. C’est un singe captif dans une maison vide. La maison est solide, ce n’est pas la jungle dans laquelle le singe bondissait et se balançait accroché aux lianes, ni les arbres dans lesquels il pouvait entendre souffler le vent et frémir les branchages et les feuillages. Toutes ces choses ont été complètement solidifiées. En fait, la jungle elle-même est devenue sa maison solide, sa prison. Au lieu de se percher dans un arbre, notre singe curieux a été emmuré dans un monde solide, comme si une chose fluide, une cascade dramatique et belle, avait soudain gelé. Cette maison gelée, faite de couleurs et d’énergies gelées, est complètement immobile (p. 135-136).
Cette parabole trouve d’étonnants échos dans le second séminaire, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55). C’est sans doute le plus « bouddhiste » des textes de Lacan, texte où il propose quelques notions fortes comme le « décentrement du sujet », la « tendance à croire que nous sommes nous », et où il explique que l’inconscient est « ce sujet inconnu du moi » (p. 59) : « Dans l’inconscient, exclu du système du moi, le sujet parle » (p. 77).


Un réseau contemporain de propositions anti-dualistes : entrer dans le post-humanisme
En écoutant les communications, je pensais à Varela évidemment, mais aussi à d’autres propositions affines dans d’autres disciplines, qui ont en commun cette conception distribuée et fluide de l’esprit et du moi : le moi est dans l’autre, que cette altérité soit humaine ou non-humaine, et par conséquent, l’existence s’accomplit sur le mode de la distribution, de la médiation et du décentrement. Nous vivons en effet actuellement un tournant épistémologique important dans les sciences humaines, caractérisé par l’effacement des grands binarismes et une recomposition de la pensée sur le monde qui ne passe plus par la référence à des centres : les pensées en «-centrisme » sont de plus en plus contestées et invalidées : anthropocentrisme, ethnocentrisme, européanocentrisme, égocentrisme et logocentrisme. Nous sommes entrés dans l’ère du post-centrisme. Quelques exemples, au fil de ma pensée :

– La cognition distribuée, lancée au début des années 1990 par Edwin Hutchins dans son étude princeps sur la circulation de l’intelligence à bord d’un avion (1991), pose que les objets de notre entourage sont des agents psychiques, et que, dans un cockpit par exemple, les informations ne circulent pas seulement dans l’interaction duelle entre le pilote et le copilote, mais se « distribuent » à travers les instruments de mesure.
– La théorie de l’extended mind de Alan Clark et David J. Chalmers, qui défendent l’idée de l’externalité de l’esprit, emprunte cete voie de la distribution et du décentrement : mon esprit est, partiellement, non seulement dans le vôtre, mais aussi dans les artefacts et les objets matériels qui m’entourent et dont je fais usage.
– La réflexion sur l’identité de François Laplantine dont je viens de relire l’essai Je, nous et les autres (lire un compte rendu), tout juste republié aux Éditions du Pommier est absolument adéquate aux conceptions lacanienne et bouddhiste. Laplantine est très hostile aux deux concepts d’identité (dérivé d’une conception du moiet de représentation, qui solidifient selon lui de manière draatqiue notre rapport à l’autre et au monde.
– Même si le concept est critique dans son esprit, et même si je trouve sa position conservatrice et déploratoire, la notion de « liquidité » avancée par Zygmunt Bauman, qui constitue un exact pendant à la « solidité » pensée par Laplantine, nous aide à penser les circulations et les décloisonnements post-cartésiens, dans Identité en 2004 et Le présent liquide en 2007.
– Mais c’est sans doute la position d’Axel Honneth qui me semble la plus opératoire en sciences humaines, car issue d’une synthèse puissante des remises en cause du sujet dans la seconde moitié du 20e siècle (1993). Honneth propose la notion d’ »autonomie décentrée », ne souhaitant pas abandonner totalement le sujet au néant du non-moi, mais ne visant pas non plus le retour à une conception pré-structuraliste d’un moi de la maîtrise et de la pleine conscience.

On le voit, les circulations sont intenses entre les différents paradigmes qui s’occupent de la question du sujet et du moi dans une perspective non cartésienne : psychanalyse, bouddhisme et méditation, cognition sociale, anthropologie, philosophie de l’esprit, philosophie morale. Il ne me semble désormais plus possible d’adopter une conception égocentrée du sujet, qui détiendrait une perspective sur l'autre et sur le monde. Reste à assumer cette modification épistémologique dans nos disciplines, ce qui, en linguistique en tout cas, aussi discursive soit-elle, reste encore largement à accomplir.



Références

Bauman Z., 2010 [2004], Identité, trad. anglais M. Dennehy, Paris, L’Herne.
Bauman Z., 2007, Le présent liquide. Peurs sociales et obsessions sécuritaires, trad. anglais L. Bury, Paris, Seuil.
Clark A., Chalmers D., 1998, « The extended mind », Analysis 58 (1) : 10-23.
Honneth A., 2008 [1993], « L’autonomie décentrée. Les conséquences de la critique moderne du sujet pour la philosophie morale », dans Psychologie morale, Autonomie, responsabilité et rationalité pratique, Paris, Vrin, 347-364.
Hutchins E., 1994 [1991], « Comment le cockpit se souvient de ses vitesses » (trad. de « How a Cockpit Remembers its Speed »), Sociologie du travail 4 : 461-473.
Lacan J., 1975 [1953-1954], Séminaire 1, Les écrits techniques de Freud, Paris, Éditions du Seuil.
Lacan J., 1978 [1954-1955], Séminaire 2. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil.
Laplantine F., 2010 [1999], Je, nous et les autres, Paris, Le pommier.
Trungpa C., 1976 [1973], Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel, trad. de l’américain par V. Bardet, Paris, Seuil.
Varela F., Thomson E. & Rosch E., 1993 [1991], L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine, trad. V. Havelange, Paris, Seuil.
Varela F., 1996, Quel savoir pour l’éthique ? Action, sagesse et cognition, Paris, La Découverte.


Crédits photographiques1. « Meditation Labyrinth », 2007, Nancy McClure, galerie de l’auteur sur Flickr, contrat Creative Commons.

jeudi 9 décembre 2010

Le Zen de Lacan et le Tantra de Trungpa

Poursuivons ce mois-ci, après la réalisation du colloque « Au-delà du moi, la liberté ? » notre entretien avec Jean-Luc Giribone, qui nous parle du zen et du tantra, de Lacan à Trungpa.

Nicolas d’Inca : J’aimerais vous interroger Jean-Luc Giribone sur votre intervention lors du colloque. « A la recherche du moi. Lecture croisée de Jacques Lacan et de Chögyam Trungpa ». Pourquoi mettre ces deux auteurs l’un en face de l’autre ?

Jean-Luc Giribone : Une question que je me pose est la suivante : chez Lacan, la critique de l’ego se fait au nom d’un lieu de vérité, la vérité du sujet. Elle lui est inaccessible, en tout cas en partie, ce dont on voit les effets tous les jours. Il y a quelque chose de profond en nous auquel nous n’avons pas accès. Lacan le désigne du terme de vérité, très clairement, ce mot venant de Heidegger. C’est le sujet vrai, dont il parle dans les Ecrits. La subjectivité de chacun est d’une certaine manière irréductible. J’ai l’impression que dans la tradition bouddhiste telle que Trungpa magnifiquement nous l’adresse, à nous Occidentaux, la critique de l’ego comme illusion ne se fait pas à partir d’un lieu vrai du sujet mais d’une vérité qui implique un non-sujet. Il y a là probablement quelque chose d’assez différent qui nous amènerait à réfléchir sur la notion de « soi ».

Ce qui est intéressant est de confronter le fait que les deux sont des enseignants confrontés au même problème. Il y a d’un côté le Séminaire de Lacan, et d’autre part les Seminaries, les interventions orales de Trungpa qui n’a presque pas écrit de livres. A qui ont-ils affaire ? A des gens très sympathiques. Dans le Séminaire sur le moi, Lacan ironise sur le fait d’être entouré de gens très intelligents, qui veulent montrer qu’ils sont très intelligents… On ne peut s’empêcher de penser à l’étudiant de Trungpa qui pratique la méditation, connaît les textes, mais qui demande au fond par sa question à ce qu’on comble enfin le trou qui subsiste dans son savoir. C’est exactement à cela que se refuse le maître Zen, qui déçoit sans cesse cette demande, car elle vise à ce que je sois enfin délivré de la recherche au prix le plus bas possible. C’est quand même pesant, on aurait envie de faire autre chose… Comment ne pas délivrer l’autre de son effort mais l’encourager ? Un autre risque, et Trungpa est comme toujours génialement fin, c’est de ne pas voir ce qu’il faut recueillir d’authentique chez l’étudiant. L’étudiant apporte tout ce qu’il est, sa question est peut-être mal formulée, naïve, dans les préjugés de son époque ou de sa culture, mais sa demande est forte, émouvante et pure. Cela rappelle Lacan lorsqu’il parle du fameux transfert psychanalytique. C’est quelque chose qui l’émeut, comme si le sujet disait enfin sa vérité en faisant cette offre et cette demande d’amour. Que peut-il faire de plus profond que cela ? Il faut y trouver une écoute et même du respect, ce respect fondamental que sentaient très bien à la fois les analysants de Lacan et les apprentis de Trungpa. Et en même temps, le maître n’est pas là pour vous faire plaisir, mais pour vous aider à ce qu’éventuellement vous arriviez vous-même à vous faire plaisir, à vivre autrement. Ce n’est pas le maître qui peut vous combler. Encore faut-il que cette insatisfaction ne décourage pas, ne soit pas une fin de non-recevoir, et qu’elle soit appropriée. Là encore, quand on le regarde de près, Trungpa possède une incroyable façon de se sortir de tous les pièges dans lesquels il risquerait de tomber s’il répondait de manière plate à la demande des étudiants.

ND : La première page du premier séminaire de Jacques Lacan commence par une référence au maître zen, auquel il se compare lui-même : « le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied ». Lacan semble avoir une lecture très fine du bouddhisme ?

JLG : Tout à fait, je suis très sensible à son rapport au Zen. Le Zen est lui-même un édifice, qu’on pourrait presque parcourir en connaissant assez mal ce qu’est le bouddhisme tellement il a sa cohérence interne. Et en même temps, malgré les pressions ou l’hostilité qui l’a entourée de la part d’autres courants, il n’y a jamais eu de séparation d’avec le bouddhisme. Il y a là une autre direction qu’on abordera peut-être, c’est le lien qui existe entre Lacan, pas globalement avec le bouddhisme ou avec Trungpa, mais avec le Zen, précisément. Ce serait intéressant, c’est pourquoi j’appelle déjà à un autre colloque, parce que vous avez raison, lui-même s’est vu comme cela. On n’est pas loin avec Lacan du maître zen qui donne un coup de bâton. Quand vous regardez les récits extraordinaires entre maître et disciple cela se termine souvent ainsi. Le maître frappe le disciple d’un coup de bâton, qui s’en empare et rend son coup au maître, très content : ça y est, tu as enfin compris. Il y a un autre élément important sur lequel Lacan a beaucoup insisté, c’est le fait que la psychanalyse est une anti-initiation, pensée qui le sépare radicalement d’une certaine vision analytique. Comme le Zen, une anti-initiation, ce ne sont pas les mystères d’Eleusis. Dans un de ces merveilleux récits d’accession à l’éveil, le disciple d’un maître que nous appellerons Tchouang-Hei, arrive à l’éveil, éclate de rire et dit devant son maître : « Finalement il n’y avait pas grand-chose dans le bouddhisme de Tchouang-Hei ». Voilà la parole qui vient au moment de l’accès à l’éveil, c’est extraordinaire par rapport à notre emphase occidentale grandiloquente. C’est souvent quelque chose de drôle, de simple, apparemment très ordinaire.

ND : Pourriez-vous nous dire quelques mots de Chögyam Trungpa, la figure marquante du bouddhisme tantrique en Occident au XXe siècle ?

JLG : Il y a là deux choses, Trungpa et le tantra. Je suis loin d’être un spécialiste du tantra, je signale simplement au passage que dans le tantra comme chez Trungpa, on trouve une dimension « étrange » qui n’est pas loin du gai savoir nietzschéen. Trungpa l’avait très fortement, ce qui me rend sa lecture une vraie source d’émerveillement. Il a ces deux choses dont nous parlons, une extrême profondeur, dénuée de toute emphase qui ordinairement l’accompagne. Quelqu’un qui arrive à ce degré de profondeur ne peut plus être emphatique, car ce n’est que l’affectation de la profondeur. Il a lui-même insisté sur le sens de l’humour. Ses dialogues avec ses étudiants sont formidables. Vous le voyez se débattre avec des questions assez classiques d’Occidentaux de bonne volonté. Il sait que le gros problème de l’Occidental, c’est qu’il aimerait que le boulot soit fait sans avoir à le faire. Cela nous ramène à Lacan, une parenté qui existe entre les deux sur le thème de la vérité. Il y a un passage de Trungpa où il parle de cela, quand on dit la vérité pleinement, c’est une vérité comme les autres, les gens peuvent penser à autre chose. Chez Lacan, il y a une réflexion et même une pratique sur la question de l’expression de la vérité. Il a cette fameuse formule : je dis toujours la vérité, mais je ne peux que la mi-dire. On ne peut jamais dire la vérité dans sa totalité. C’est même ainsi que la vérité tient au réel. Dans ce colloque « Au-delà du moi », aucun des intervenants ne détient la vérité. Souhaitons alors que quelque chose de neuf puisse apparaître à ce moment-là, comme dans un mandala. Et alors, la notion de colloque trouve sa justification.

Propos recueillis par Nicolas d’Inca


Retrouvez le colloque « Au-delà du moi, la liberté ? Psychanalyse, Philosophie et Méditation en vidéo sur https://philosophies.tv

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°130 Décembre 2010
Photo ©Laura Foucault

samedi 30 octobre 2010

Psychanalyse et Bouddhisme dans la revue Psychiatrie Française














C'est un événement, la prestigieuse revue Psychiatrie Française a publié in extenso l'entretien avec Jean-Luc Giribone sur le thème de la rencontre entre le bouddhisme et la psychanalyse. L'article dans son entier se trouve dans le N°1/2010, pp.133-145. En voici un premier extrait offert aux lecteurs du blog Psychologie et Méditation.

"Jean-Luc Giribone est agrégé, professeur de lettres, il a longtemps exercé des fonctions éditoriales en sciences humaines au Seuil. Il a œuvré pour la diffusion de l’école de Palo Alto en France, a suivi le Séminaire de Jacques Lacan, il est l’auteur de Le rire étrange. Bergson avec Freud (éd. du Sandre, 2008). Il est l’invité d’un colloque, organisé par l’association de psychologues Jeunes&Psy, dont le thème est « Au-delà du moi, la liberté ? Psychanalyse, Philosophie et Méditation » qui aura lieu à l’Institut de Psychologie de l’université Paris V le 27 novembre 2010. C’est à cette occasion qu’il rencontre Psychiatrie Française et nous expose les rapports peu connus mais profonds entre la psychanalyse et la pensée bouddhiste. Et ce, avec une érudition où se mêle l’humour, dans un parcours qui nous amène de Freud à Chögyam Trungpa, de La Rochefoucauld à Gregory Bateson, de Lacan au Zen… où l’on voit que le moi n’est pas loin d’une formation symptomatique. Des ponts sont possibles et Jean-Luc Giribone nous aide à les jeter par-dessus des eaux encore peu fréquentées.

Nicolas D’Inca : Psychanalyse et bouddhisme, le thème peut surprendre, nous allons essayer de comprendre avec vous le rapport entre le monde de la psychologie et celui de la spiritualité. Ces deux champs sont longtemps restés séparés. Voyez-vous dans cette invitation de la part de ce collectif de jeunes psychologues cliniciens un signe que les temps ont changé, que l’université ou le monde scientifique s’ouvrent peut-être à un dialogue possible ?

Jean-Luc Giribone : Tout à fait, et j’irai même plus loin, c’est quelque chose que j’attends depuis longtemps, depuis une vingtaine d’années pour être précis. On est toujours ému et surpris de constater que les fruits finissent par être mûrs, sans qu’on ai fait grand chose pour qu’ils le soient, parce que le passage du temps a créé une nouvelle situation qui permet un dialogue qui jusqu’alors n’était pas possible. Après tout, il est compréhensible que le monde « psy », celui des thérapeutes et des psychanalystes, nourrisse de l’intérêt à l’égard de ces pratiques qui sont faites pour induire un changement et sont par conséquent intéressantes en elles-mêmes. Elles portent une réflexion sur ce qu’on pourrait appeler le changement intérieur, le progrès intérieur, réflexion immémoriale qui n’est pas seulement présente dans le bouddhisme. Je trouve extrêmement intéressant, même d’un point de vue séculier ou profane, d’essayer de comprendre ce que ces gens ont « isolé », par exemple cette notion d’ego, notion fondamentale tant pour le bouddhisme que pour la psychanalyse.

Nicolas D’Inca : Le dialogue entre bouddhisme et psychanalyse est une nouveauté, mais une nouveauté seulement en France, puisque des rencontres ont eu lieu dans les pays anglo-saxons ou en Suisse dès l’après-guerre, dès les années 50 ou 60. Cette réflexion arrive seulement maintenant en France. Il faut dire qu’à la différence de l’époque, les gens pratiquent aujourd’hui la méditation. Est-ce que cela marque une évolution positive dans l’approche occidentale du bouddhisme selon vous ?

Jean-Luc Giribone : Oui, il me semble. Je crois que le plus catastrophique serait que le bouddhisme soit limité à son pré carré, considéré comme une sorte de « chose orientale » qui séduit quelques esprits mais qui au fond n’a rien à nous dire. Je pense au contraire, et je ne suis pas le seul, qu’il est très important que l’Occident s’ouvre à cet autre continent culturel, spirituel, philosophique. Il faut souligner ce fait que le bouddhisme défie notre système de catégorie classique. Il est unique dans son ensemble, pour employer des termes mathématiques, il appartient à un ensemble dont il est pour nous le seul élément. Cela a sans doute nuit d’une certaine manière à son extension, ce fait que nous ne sommes pas parvenus à le faire entrer dans nos catégories occidentales habituelles. En même temps, c’est tout à fait son intérêt, car il appartient à une carte du monde dans laquelle ces choses-là que nous appelons religion, spiritualité, morale pratique, politique, art, sont reliées. S’il nous rappelle quelque chose à nous autres Occidentaux, c’est l’époque où ces champs n’étaient pas séparés, à l’époque dite des « Présocratiques », où les champs de la pensée communiquent ensemble et sont liées profondément pour décrire le même lieu. Puis, il y a eu ce que Bourdieu appelle l’autonomisation des champs, grâce à laquelle ils ont acquis force et stabilité. C’est ainsi que s’est constitué l’Occident, avec sa richesse de pensée. Il ne s’agit pas de le nier, mais de comprendre que cela ayant eu lieu, nous arrive un monde culturel dont la cartographie est différente. Il y a là quelque chose de fort, même si l’apparition du bouddhisme ne s’est pas faite sans ce que l’auteur contemporain Chögyam Trungpa appelle le « matérialisme spirituel ». Le goût des « orientaleries », comme on dirait le goût des japonaiseries ou chinoiseries, est incontestable et on ne peut le nier. Mais il y a quelque chose de plus profond, qui est une réflexion de l’Occident sur lui-même, qui ne serait ni mea culpa ni reniement, mais plutôt une vision où il se voit lui-même.

Nicolas D’Inca : Ce que vous dites là, c’est que le bouddhisme arrive en Occident à un moment très particulier de son histoire, au moment où il peut avoir un regard sur sa propre histoire. Et au moment où les différentes disciplines sont séparées en champs qui communiquent peu, c’est peut-être le bouddhisme qui pourrait permettre d’avoir une vue d’ensemble. Il se trouve que le colloque « Au-delà du moi, la liberté ? » a comme sous-titre « Psychanalyse, Philosophie et Méditation ». Vous pointez bien que ces trois champs sont liés. La pensée tient une place très importante dans la vision de ce colloque, qui viendrait alimenter, soutenir une pratique thérapeutique. On sait par ailleurs que vous êtes ancien élève de l’Ecole Normale Supérieur, que vous avez écrit un livre Le rire étrange. Bergson avec Freud qui est justement un dialogue et qui montre que vous êtes sensible à la dimension philosophique de la psychanalyse, puisque vous essayez de retrouver les liens entre ces deux traditions.

Jean-Luc Giribone : En effet, c’est la question du lien. Quand on met en relation deux champs, il faut se demander : quelle mise en relation est artificielle ou factice, et laquelle au contraire est justifiée, féconde, épistémologiquement fondée ? Je me suis toujours méfié des vastes synthèses, cela n’a jamais été ma démarche, qui est plutôt intuitive. Dans le livre auquel vous faisiez allusion, ce qui m’a frappé c’est que la description magnifique que donne Bergson du comique, fait écho non pas tant au mot d’esprit de Freud, mais sur ce qu’il dit par ailleurs sur l’inquiétante étrangeté. Un certain nombre de thèmes sont quasiment les mêmes, comme la répétition par exemple. En fait il ne s’agit pas de faire la synthèse entre Bergson et Freud mais d’essayer de comprendre cette parenté, de l’interroger et de l’interpréter. Il s’agit de se demander si l’un parlant du comique, l’autre de l’inquiétante étrangeté – c’est la thèse du livre – ne parlent pas tous deux de la même chose, du même lieu vu selon des perspectives différentes. En ce qui concerne le bouddhisme et la psychanalyse, c’est d’ailleurs le centre même du colloque, je trouve que le lien incontestable se trouve dans cette notion d’ego.

Nicolas D’Inca : Jean-Luc Giribone, le thème du colloque est « Au-delà du moi, la liberté ? », qu’en est-il de cette notion de moi, d’ego, de sujet ? Pourquoi cette question est-elle si cruciale pour la psychanalyse aujourd’hui au XXIe siècle et pourquoi est-elle également si importante pour comprendre le bouddhisme en Occident ?

Jean-Luc Giribone : Effectivement, il y a eu un changement de valeurs, je crois qu’on peut le dire ainsi même si le colloque amènera des formulations plus précises, de la notion d’ego de Freud à Lacan. Lacan dit bien qu’il est freudien, il l’est en effet, car un certain nombre de formulations lacaniennes trouvent leur origine chez Freud. Il n’en demeure pas moins qu’on est passé d’une vision de l’ego comme lieu d’une synthèse psychique à une autre notion, assez différente, d’une instance qui est fondamentalement dans la méconnaissance de la vérité du sujet. La fonction du moi telle qu’elle se repère dans le rêve ou dans le comportement quotidien, consiste très largement à méconnaître, à ignorer une certaine vérité qui sourd du sujet, le constitue et qu’il ne veut pas reconnaître comme venant de lui. Le sujet veut se situer à ce niveau du moi et ce qui se passe en lui à cet autre niveau, il ne veut pas en entendre parler car ce n’est pas son image dans le miroir. Le fameux texte de Lacan parle du Stade du miroir où l’enfant se voit enfin comme unité, pour la première fois – on ne le peut jamais en réalité, n’étant à ses propres yeux qu’un corps morcelé. Mais le problème est que je me vois comme un autre. Le moment où j’accède à l’unité est aussi celui où elle est aliénée. Cette instance dans laquelle je vais toute ma vie essayer de me situer, je ne vois pas en même temps qu’elle s’est construite dès le départ comme une instance aliénante."

(A suivre)

jeudi 7 octobre 2010

Une nouvelle cartographie du moi

Jean-Luc Giribone est écrivain, agrégé, professeur. Il a exercé pendant de longues années des fonctions éditoriales au Seuil. Nous le rencontrons aujourd’hui en tant qu’invité du colloque Au-delà du moi, la liberté ? Psychanalyse, Philosophie et Méditation[1].

Nicolas D’Inca : Le dialogue entre psychanalyse et bouddhisme est une nouveauté, mais seulement en France, puisque des rencontres ont eu lieu dans les pays anglo-saxons dès l’après-guerre. A la différence de l’époque, les gens pratiquent aujourd’hui la méditation. Est-ce que cela marque une évolution positive dans l’approche occidentale du bouddhisme selon vous ?

Jean-Luc Giribone : Oui, il me semble. Je crois que le plus catastrophique serait que le bouddhisme soit limité à son pré carré, considéré comme une sorte de « chose orientale » qui séduit quelques esprits mais qui au fond n’a rien à nous dire. Je pense au contraire, et je ne suis pas le seul, qu’il est très important que l’Occident s’ouvre à cet autre continent culturel, spirituel, philosophique. Il faut souligner que le bouddhisme défie notre système de catégories occidental classique. S’il nous rappelle quelque chose à nous autres Occidentaux, c’est l’époque où les champs de la pensée n’étaient pas séparés. Cependant, ces choses se sont aussi séparées pour de bonnes raisons, il y a eu ce que Bourdieu appelle l’autonomisation des champs. C’est en s’autonomisant qu’ils ont acquis force et stabilité, ainsi s’est constitué l’Occident, avec sa richesse de pensée. Il s’agit de comprendre que cela ayant eu lieu, nous arrive un monde culturel dont la cartographie est différente. Il ne s’agit pas de savoir qui a tort et qui a raison. Toute cartographie se fait peut-être sur certains points de cécité, mais propose une carte du monde intéressante, nouvelle, féconde. Il y a là quelque chose de profond, même si l’apparition du bouddhisme ne s’est pas faite sans ce que Chögyam Trungpa appelle le « matérialisme spirituel ». Ce qui a lieu désormais est une réflexion de l’Occident sur lui-même, qui ne serait ni mea culpa ni reniement, mais plutôt une vision où il se voit lui-même. Quand on met en relation deux champs, il faut se demander : quelle mise en relation est artificielle ou factice, et laquelle au contraire est justifiée, féconde, épistémologiquement fondée ? En ce qui concerne le bouddhisme et la psychanalyse et le colloque dont vous parlez, c’est d’ailleurs le centre même du colloque, je trouve que ce qu’il y a de fort et d’incontestable, c’est effectivement cette notion d’ego.

N.D. : Le thème du colloque est « Au-delà du moi, la liberté ? », qu’en est-il de cette notion de moi, d’ego, de sujet ? Pourquoi cette question est-elle si cruciale pour la psychanalyse aujourd’hui au XXIe siècle et pourquoi est-elle également si importante pour comprendre le bouddhisme en Occident ?

J.-L.G. : Effectivement, il y a eu un changement de valeurs, je crois qu’on peut le dire ainsi, même si le colloque amènera des formulations plus précises, de la notion d’ego de Freud à Lacan. On est passé d’une vision de l’ego comme lieu d’une synthèse psychique à une autre notion, assez différente, d’une instance qui est fondamentalement ancrée dans la méconnaissance de la vérité du sujet. La fonction du moi telle qu’elle se repère dans le rêve ou dans le comportement quotidien, consiste très largement à méconnaître, à ignorer, une certaine vérité qui sourd du sujet, le constitue et qu’il ne veut pas reconnaître comme étant lui. Le sujet veut se situer au niveau du moi. Le fameux texte de Lacan, très connu, parle de cet enfant au stade du miroir où il se voit enfin comme unité corporelle, pour la première fois. Mais le problème est que je me vois comme un autre. Le moment où j’accède à l’unité est aussi celui où l’unité est aliénée, elle n’est pas moi. Cette instance dans laquelle je vais toute ma vie essayer de me situer, elle s’est construite dès le départ comme une instance aliénante. C’est très profond. Quand on voit l’énergie que chacun met à la construction de son ego, qui est au centre de la vie classique de l’Occidental : un homme qui passe son temps à entretenir une statue qui n’est pas lui. Dès qu’elle est ébréchée il est très angoissé, il n’a rien pour parer à cette angoisse. Cet espace qui me sépare d’elle ne sera jamais aboli, quelles que soient les qualités que j’accumulerais. Il y a là quelque chose de très profond dont Lacan a donné l’expression psychanalytique.

N.D. : Chez Lacan il a donc cette notion de béance, de faille, de manque impossible à combler, qui est cette différence entre « moi » et « je » dont vous parlez. Et le bouddhisme de son côté arrive à cette notion de non-ego, ou de vacuité qui est une traduction assez mauvaise du terme shunyata. Est ce que vous voyez un lien à faire entre ces deux notions ?

J.-L.G. : Tout à fait, absolument, ce qui me paraît très profond dans le bouddhisme, c’est que l’ego est l’obstacle de l’éveil, parce qu’il est une illusion. Donc si je décide de vivre dans ce lieu-là, je vis effectivement hors de l’apprentissage qui pourra finalement m’éveiller. Cela me paraît fondamental. La question n’est pas de savoir qui on est, parce que bien entendu on est tous quelque chose et rien. On a tous de toute façon un ego, et ce lien passionnel à la statue dont je parlais on ne le brisera jamais, et même peut-être ne vaut-il pas mieux le briser, parce qu’il contient en lui-même une incroyable énergie, très forte, qui nous meut. D’où d’ailleurs la vanité d’une voie qui consisterait à se flageller, que, comme vous savez, le Bouddha a dans un premier temps épousé pour ensuite le rejeter. Ce n’est quand même pas un hasard s’il l’a fait. En revanche, la bonne manière de voir les choses est de se demander : « où vais-je vivre ? Où est-ce que je vais placer le mot je ? Quand je dis je, qu’est ce que je vais vouloir dire en définitive ? »
Alors la fameuse formule de Freud qui avait été traduite par « Le moi doit déloger le ça », vous savez que Lacan ne cesse d’ironiser sur cette traduction, et il propose de la remplacer par « Là où c’était, je dois advenir. » Là où c’était depuis toujours, c’est mon devoir que j’advienne à l’être. Ce qui avait lieu comme ça simplement, c’est-à-dire un non pronom personnel, et bien il faudrait désormais qu’il soit désigné par un je. Et si je le dis effectivement à partir de ce lieu-là, ma parole sera vraie. La vérité ne se définit pas ici comme conformité ou exactitude, mais comme authenticité : c'est le sens de la référence de Lacan à Heidegger. Le moi ne sera pour autant pas aboli, puisqu’il n’est pas question de l’abolir, on en parlera dans le colloque. En tout cas ce qui se passera c’est que la méconnaissance qui le constitue fondamentalement, je ne la méconnaîtrai plus, je connaîtrai cette méconnaissance. Par conséquent, ses effets négatifs seront au moins tempérés, c’est-à-dire que je pourrai dire je à partir de ma vérité. C’est quelque chose qu’on sent absolument, dit ainsi cela paraît très abstrait mais je crois qu’on ressent une certaine sécurité de soi. Le problème du discours de l’ego c’est que c’est un discours de défense de soi permanent. Permanent ! je suis attaqué sans cesse, on m’en veut, on me prend mon territoire, il n’avait pas à dire ça, pourquoi l’a-t-il dit ? etc.

N.D. : Ce sont exactement les termes de Ch. Trungpa quand il parle de l’ego, il dit toujours qu’il y a un quartier général qui veille sur le territoire, car il faut absolument savoir tout ce qui s’y passe, est-ce que c’est bon pour moi, mauvais pour moi ?

J.-L.G. : Et c’est sans fin. Car il faut bien voir que l’ego est au centre du monde, il n’y a pas d’autre centre que lui, tout est organisé pour lui. C’est une vie de combat permanent qui est extrêmement fatigante en définitive, qui ne donne jamais cette sécurité qu’elle est supposée provoquer. Parce qu’en fait pourquoi se défendre ainsi ? Parce que l’ego est sans cesse attaqué. Par définition, ce dont je parlais tout à l’heure en mentionnant le texte de Lacan « Le stade du miroir », la faille fondamentale c’est que je ne suis pas cette image. Cette faille fondamentale qui est là, jamais, malgré tous les renforcements, je ne pourrai la combler. Donc c’est effectivement une vie de défense perpétuelle de soi, qui souvent, comme vous avez dû le remarquer, se renverse en attaque et provoque l’agressivité. Il faudrait reprendre la chose à zéro. Se demander, et là j’en reviens à Trungpa, qui veut se défendre ?



Propos recueillis par Nicolas d’Inca



[1] Paris, samedi 27 novembre 2010

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°128 Octobre 2010

jeudi 2 septembre 2010

Au-delà du moi, la liberté ? Bouddhisme et Psychanalyse

Evénement

Le 27 novembre 2010, Paris attend un heureux évènement : la rencontre de sommités du monde psychanalytique et du monde bouddhiste. Si les pays anglo-saxons ont très tôt connu des rencontres interdisciplinaires fécondes entre bouddhisme et psychanalyse, autour d’Erich Fromm et D.T. Suzuki notamment, puis de Trungpa, Searles, Laing et Podvoll, la France a suffisamment attendu. L’arrivée nouvelle des techniques de méditation adaptées à la santé globale (somatique et psychique) dans notre pays accélère sans doute un mouvement d’ouverture déjà entamé du côté des penseurs. Il suffit pour s’en convaincre de voir l’excellent colloque Bouddhisme et Philosophie qui s’est tenu à la Cité Universitaire Internationale de Paris en 2005, (disponible chez Nangpa diffusion).

Le colloque intitulé « Au-delà du moi, la liberté ? Psychanalyse, Philosophie et Méditation » est un événement en plusieurs sens. D’abord, il signe la fin d’une mise à l’écart de la dimension spirituelle au profit du seul point de vue scientifique comme voie de connaissance de l’homme. L’université intègre petit à petit l’existence d’autres discours que le sien propre, tout aussi valides et solidement fondés dans l’expérience. Par ailleurs, les psychanalystes, qui communiquent rarement en-dehors de leur sphère qu’on leur reproche à juste titre de garder close, se prêtent au jeu de la rencontre et du débat. D’éminents représentants des principaux courants psychanalytiques en France, organisés autour des trois figures majeures que sont Freud, Lacan et Jung, acceptent la confrontation critique et constructive autour d’un sujet difficile : le moi.

Argument

De nos jours, les discours sur le sujet et sa nécessaire sauvegarde face à un monde devenu technique et déshumanisant sont monnaie courante. Il nous faut engager une réflexion plus radicale encore, qui va à la base même de cette notion de sujet et répondre à cette question : « Au-delà du moi, la liberté ? »

Les inventeurs de la psychanalyse au XXe siècle, de Freud à Lacan en passant par Jung, ont tous tenté une sortie hors de la conception étroite de la subjectivité. Les notions d’inconscient, de Soi opposé au moi, de sujet clivé par le désir – autant de manières de dire l’impossibilité à saisir l’essence du psychisme humain et à le classer du côté d’un ego. En philosophie, le moi est avec l’ego cogito de Descartes, la référence autour de laquelle s’articule notre appréhension moderne de la psyché. Est-ce le seul horizon de notre pensée ?

La méditation en propose l’épreuve, il n’y a rien de tel chez l’homme qu’un moi, qu’une âme existant réellement. La pensée bouddhiste soutient l’absence de solidité des phénomènes et l’ouverture première de l’homme, avant toute détermination en « moi » et « l’autre ».

Psychanalyses, philosophies d’Orient et d’Occident, quel dénominateur commun, dans leur entente de l’homme au-delà du moi, qui en préserve une vérité libre de tout enfermement ? Un dialogue peut-il s’articuler ? La méditation peut-elle être thérapeutique, comme l’est la cure analytique ? Lors d’une journée de colloque organisée par l’association Jeunes&Psy, des psychanalystes, des philosophes, des enseignants de méditation confrontent leur point de vue sur la question du moi.


Intervenants

Michel Cazenave est philosophe et poète, directeur du Centre d’Etudes et de Recherche Francophone Carl Gustav Jung. Il est bien connu des auditeurs de France Culture pour son émission Les vivants et les dieux qu’il a produite pendant près de douze ans. Son intervention portera sur : « Relecture de Jung. Le nécessaire dépassement du complexe du moi (Jung et la pensée orientale) ».

Alain Gaffinel est médecin, praticien hospitalier en réanimation, il pratique la méditation depuis une dizaine d’années. Lors de la journée, il donnera des éléments de réponse à la question : « La méditation est-elle une thérapie ? » qui interpelle autant les pratiquants que ceux qui n’ont jamais eu d’expérience de la méditation.

Jean-Luc Giribone est écrivain, éditeur en sciences humaines au Seuil. Il a joué un rôle crucial dans l’introduction de l’école de Palo-Alto en France et, élève de l’ENS, a longtemps suivi les Séminaires de Lacan. Il proposera un dialogue entre deux auteurs majeurs, sans doute les plus importants dans leur domaine respectif en cette deuxième moitié du XXe siècle : « A la recherche du moi : lecture croisée de Chögyam Trungpa et de Jacques Lacan ».

Fabrice Midal est docteur en philosophie, éditeur, bien connu du monde bouddhiste pour être un de ses représentants francophones les plus novateurs, dans son interrogation constante de la tradition du dharma à la lumière de la philosophie et de la poésie. Auteur de nombreux ouvrages dont « Quel bouddhisme pour l’Occident ? », Seuil, 2006, il a fondé l’association Prajña & Philia où il enseigne la méditation. Il éclairera la notion de moi : « L’ego au sein du bouddhisme. Structure d’une illusion ».

Pierre Sullivan est membre titulaire de la prestigieuse Société Psychanalytique de Paris, institution fondée en 1926 du vivant de Freud et avec son appui. Maître de conférence à l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V René Descartes, où aura lieu le colloque, il est également directeur de la revue La Psychiatrie de l’Enfant. Il illustrera cette formule : « Moi, Moi, Moi » en montrant comment la psychanalyse freudienne permet un dépassement de cette instance nécessaire mais trompeuse qu’est l’ego.

Jean-Jacques Tyszler, dernier mais non des moindres d’une liste d’intervenants reconnus dans leur domaine, est psychanalyste, psychiatre, président de l’Association Lacanienne Internationale, la plus grande école française issue de l’enseignement de Lacan. Il a pour tâche de rendre audible la pensée analytique parfois méconnue sur la question du sujet : « Y a-t-il un sujet de l’Inconscient ? Sujet dénaturé par la pulsion, sujet divisé par le fantasme ou objet cause du désir… ».

Ce moment fort de l’année 2010 est ouvert à tous, et n’est à rater sous aucun prétexte. Les lecteurs de la rubrique Psychologie & Méditation y retrouveront nombre des sujets qui leur tiennent à cœur, dans une réflexion conjointe entre bouddhisme et psychanalyse. Soulignons à nouveau que c’est une opportunité unique à ce jour pour la pensée, une grande première dans l’Hexagone, dont on peut souhaiter que l’initiative sera reprise par d’autres et engagera véritablement une mise en lumière de ces deux traditions, dans le respect de leur différence.


Nicolas d’Inca


cf Michel Cazenave in Bouddhisme Actualités N°118 « Un autre visage de Jung » et N°119 « Jung et la spiritualité »
cf Fabrice Midal in B.A. N°121 « Le bouddhisme et l’amour »

Colloque, infos pratiques

Au-delà du moi, la liberté ? aura lieu à l’Institut de Psychologie Henri Piéron (Université Paris V, Boulogne-Billancourt) le samedi 27 novembre 2010.

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°127 Septembre 2010
Photo ©manuelaböhme

jeudi 8 octobre 2009

Y a-t-il une vie après l’ego ?


Le terme de « non-ego » fait peur. Il est mal compris, mais peut-être aussi mal expliqué. Souvent les gens se demandent : Ne faut-il pas d’abord construire son moi et le rendre plus fort, avant d’oser s’aventurer sur le dangereux terrain du non-moi ? Y a-t-il une vie après l’ego ? A cette question, la tradition bouddhiste et l’école de la psychanalyse, en apparence si éloignées, se rejoignent sur l’essentiel.

Les trois marques de l’existence
Le bouddhisme de son côté répond : le moi n’existe pas. L’ego est une illusion sans fondement qui nous emprisonne et nous tue, en nous faisant croire à une personne stable et rassurante, que chacun situe quelque part vers l’intérieur de soi, et appelle affectueusement son moi. Ce qui est une drôle d’idée, les textes précisant bien que s’attacher à un moi revient à traîner derrière soi un cadavre. Les notions d’impermanence et de non-ego sont des enseignements fondamentaux du Bouddha, et constituent avec la souffrance les « trois marques de l’existence ». La traduction ici est sans doute maladroite, et il serait plus juste de parler de mouvementation, de transformation, de non-solidité des phénomènes plutôt que d’« impermance » ; et de dire non-saisie, impossibilité de s’accrocher à un caractère figé de la réalité, absence de limitation des êtres et des choses, au lieu de « non-ego ». Car ce terme, loin d’être négatif, désigne plutôt une liberté qu’une privation. Le non-ego est une notion positive, contrairement aux idées reçues. La vérité de l’homme est le non-moi, rien d’autre – ce qui n’est pas sans rapport à sa nature éveillée. Cette perspective radicale interdit tout dogmatisme identitaire. Un bouddhiste ne pourra jamais vous reprocher d’avoir « trop d’ego » sauf à nier les enseignements, puisque la vacuité du non-ego est première.

Le moi imaginaire
Quant à la psychanalyse, elle répond : le moi est une erreur de point de vue. Freud, de manière révolutionnaire, découvre l’envers de la conscience fondée sur l’ « ego cogito » cartésien. Cet envers est l’inconscient, qui force le sujet moderne, le sujet de la science, à reconnaître qu’il n’est pas le maître en sa demeure. Le moi est une surface qui ignore les profondeurs. Jamais l’être humain ne peut s’y limiter, encore moins s’y identifier sans tomber dans une forme ou une autre de folie. La psychanalyse a parfois dévié de ses buts premiers et a été récupérée par le consumérisme de nos sociétés occidentales, qui veulent des réponses rapides et sans équivoque. Que le moi soit une illusion est alors oublié au profit de son amélioration, de sa plus grande adaptation, de son confort et de sa réussite. Tout cela est sans doute très valable, mais repose sur le malentendu fondamental qui consiste à se prendre pour son moi. Le fantasme de pouvoir un jour se saisir complètement soi-même, et atteindre par là un état permanent de sécurité et de possession, est voué à l’échec. Nous ne pourrons qu’être déçus, car c’est impossible. Heureusement, le travail de Jung, de Lacan, de Dolto va également dans le sens du non-moi. L’homme est habité, par exemple par le langage, et la parole le parle sans qu’il puisse la maîtriser de l’extérieur. Le moi, pour Jacques Lacan, est une instance imaginaire de contrôle et de méconnaissance. L’ignorance, l’illusion, la tromperie le caractérisent. La cure analytique permet la traversée des apparences, pour se retrouver de l’autre côté du miroir et échapper à l’emprise du narcissisme qui prend le reflet pour un être existant en soi.

Au-delà de l’ego, la liberté ?

Ce leurre fondamental qu’est le moi*, ce prétendu sujet qui considère son monde comme un objet, est dénoncé par la psychanalyse, qui rejoint là l’enseignement central du bouddhisme que constitue le deuxième tour de roue, à savoir la découverte de la vacuité. L’être humain a la possibilité de s’ouvrir à un espace qui dépasse largement les limites de quelque moi qu’on puisse s’évertuer à construire. Cette reconnaissance passe notamment par la pratique de la méditation assise, qui en nous posant sur le sol et en nous ouvrant au ciel, constitue un véritable soulagement et peut-être même nous rend à notre liberté première. Le moi se constitue de névroses comme l’ego de conditionnements mentaux, et dans la pratique, libre à nous d’en défaire les jeux. La construction du moi ne nous libérera jamais, elle va au contraire nous enfermer. Lacan, dès son fameux discours de Rome en 1953, insiste : il faut en finir avec le moi. La psychologie est une impasse. Tout l’enjeu est d’accepter que notre être est plus grand que tout ce que pourra en dire le moi. L’idée même de se construire n’est possible qu’à partir du fait que le moi est non-solide.
La conscience n’est pas l’ordre de mesure de l’être. Ce n’est pas en le décidant ou par un effort de volonté que nous arriverons à nous construire. On ne peut donc pas dire qu’il faut un moi solide pour entrer dans le non-moi. Au contraire, c’est quand il y a du non-moi, du non-ego, de la vacuité, que l’on respire, que l’on peut accéder à une certaine liberté. Notre être est absolument insaisissable, car quelque chose d’ouvert se tient toujours en nous, et donc un accès possible à la liberté. Ici les distinctions entre bouddhisme et psychanalyse ne sont pas si étanches qu’on le croit. Dans un travail analytique, on s’ouvre de manière réelle à quelque chose de plus vaste que soi. Il ne saurait y avoir de jugement de valeur en ces domaines, il nous faut au contraire sortir des catégories et entrer dans l’expérience.


Nicolas D’Inca



* « Au-delà du sujet, la liberté ? » est le thème du colloque « Bouddhisme, Méditation et Psychanalyse », qui se tiendra à Paris le samedi 19 décembre 2009. Interventions : Michel Cazenave, philosophe et poète, « Relecture de Jung ». Alain Gaffinel, médecin urgentiste, « La méditation est-elle une thérapie ? ». Jean-Luc Giribone, écrivain et éditeur, « A la recherche du moi : une lecture croisée de Chögyam Trungpa et de Jacques Lacan. » Fabrice Midal, docteur en philosophie, enseignant la méditation, « L’ego dans le bouddhisme. Structure d’une illusion. » Jean-Jacques Tyszler, psychiatre, psychanalyste, « Y a-t-il un sujet de l’inconscient ? »

Bibliographie
Chögyam Trungpa, Le mythe de la liberté, Seuil, 1979
Fabrice Midal, Quel bouddhisme pour l’Occident ?, Seuil, 2006. Voir en particulier le chapitre II. A. « Le bouddhisme face à la psychologie et la psychanalyse »
ABC du bouddhisme, Grancher, 2008, par exemple « Le non ego », « L’impermanence », « L’interdépendance », « La vacuité »
Pierre Jacerme, Monde, déracinement, présence des dieux, Editions du Grand Est, 2009. Voir en particulier les pages 15 et 24-30 sur le stade du miroir.

Article paru dans le numéro d'octobre 2009 de "Bouddhisme Actualités"

mardi 4 août 2009

Interventions "Au-delà du sujet, la liberté ?"

Voici les interventions prévues au Colloque "Bouddhisme et Psychanalyse : Au-delà du sujet, la liberté ?" organisé par une association de jeunes psychologues cliniciens, qui aura lieu le samedi 19 décembre 2009 à Paris. Ce blog servira de relais à toutes les informations ayant un lien avec ce colloque, qui s'annonce très intéressant, grâce à la qualité des intervenants et l'approche novatrice du problème. Voici une brève présentation de ce qui nous attend.


Michel Cazenave

« Relecture de Jung : le complexe du moi et son nécessaire dépassement (Jung et la spiritualité orientale). »


Contrairement à ce que qu’on croit d’habitude, Jung a toujours considéré que le moi n’était qu’un complexe – à construire sans doute, selon les modalités propres à chaque culture, mais, d’autre part, devant être dépassé.

C’est pourquoi il est allé chercher le concept de Soi dans les Upanishads indiennes – étant entendu toutefois que le Soi n’est pour lui qu’un « concept-limite », qui marque la frontière entre la psychologie et la métaphysique.

Quant à la réalité centrale de ce dernier domaine, ouvertement influencé par le néoplatonisme de Plotin, par la théologie négative du Pseudo-Denys, de Jean Scot Érigène et de Maître Eckhart, Jung a toujours considéré qu’il était de l’ordre de l’impensable et de l’irreprésentable, et qu’on ne pouvait donc le cerner que par la reconnaissance d’une ignorance essentielle.


Alain Gaffinel

« La méditation est-elle une thérapie ? »

Le terme de méditation Bouddhiste recouvre en fait des pratiques très variables dans leur forme et dans leur fond. Se plaçant dans la filiation de Chögyam Trungpa et dans le chemin ouvert par Prajna & Philia, le Dr Alain Gaffinel nous présentera la pratique de la méditation et nous montrera en quoi elle n'est pas une thérapie, ou alors une thérapie sans thérapeute et sans patient, et comment, en même temps, elle est l'espace même d'une rencontre possible avec soi.


Jean-Luc Giribone

« A la recherche du moi : une lecture croisée de Chögyam Trungpa et de Jacques Lacan. »


Pour le bouddhisme, tel que Chögyam Trungpa le présente aux Occidentaux, comme pour la psychanalyse, telle que Jacques Lacan la reformule, le moi est une instance trompeuse, source d'illusion et de méconnaissance. Mais s’agit-il dans les deux cas de la même illusion, de la même méconnaissance, et, finalement, du même moi ? Par une lecture croisée de ces deux auteurs majeurs, Jean-Luc Giribone nous donnera des éléments de réponse…


Fabrice Midal

« L'ego dans le bouddhisme.

Structure d'une illusion. »


Ce que le bouddhisme nomme ego n'a rien à voir avec sa notion en philosophie et en psychologie, il n'est compréhensible que d'une façon structurelle ou topologique. Le coeur de l'enseignement du Bouddha est l'affirmation que l'ego est une fiction. Que la vérité de l'existence humaine est la dimension du non-ego que C. Trungpa à nommé en anglais "egolessness" — mot qui est entré grâce à lui dans le dictionnaire d'Oxford. L'ego est un rapport à l'espace qui le crispe et tente de s'en saisir. Peut-on saisir l'espace ?


Jean-Jacques Tyszler

« Y a-t-il un sujet de l’inconscient ?

Sujet dénaturé par la pulsion, sujet divisé par le fantasme ou objet cause du désir, quelques définitions du sujet pour la psychanalyse. »


Le monde contemporain ôte, dans la réalité même, et en dépit de l’individualisme ambiant, toute place au sujet. Les psychanalystes se contenteront-ils d’une protestation humaniste ? Le terme de sujet ne renvoie pas pour nous à l’affirmation d’une subjectivité autonome que seuls les contraintes extérieures et le refoulement viendraient entraver. Divisé par le signifiant, lié à un objet qui cause son désir, le sujet de l’inconscient est plutôt une place vide, qui assure, dans la structure et dans le temps, la possibilité d’un jeu minimal. Cela n’impliquerait pas pour autant que la cure viserait, en dernier ressort, à permettre à qui la traverse de plus s’autoriser que de son désir singulier. Celui-ci s’inscrit dans un champ qui est collectif autant qu’individuel où la question de la responsabilité de chacun peut se trouver posée.

lundi 27 juillet 2009

Au-delà de l’ego.

Bien sûr, chacun peut se demander : mais quel rapport y a-t-il entre la méditation assise développée par le Bouddha, la pratique thérapeutique de la psychologie et la réflexion philosophique ? Le point qui me paraît central dans ces trois approches, la ligne de mire qui les rassemble malgré de réelles divergences, est qu’elles permettent le dépassement de l’ego. Elles vont au-delà de l’ego.
On pourrait objecter qu’un usage à sens unique du terme d’ego ne peut pas rendre compte de la diversité de ces traditions. Certes, elles sont d’une grande subtilité qui ne se laisse pas résumer en quelques mots. Toutefois, et limitons-nous à cela pour l’instant, l’ego peut être simplement défini comme ce qui restreint l’ampleur du réel. Chaque fois que je ne vois plus la situation présente, mais réfléchis à l’usage que je peux en faire, à l’intérêt que j’y trouve, à ce qu’elle me rappelle, bref si je regarde comment elle est par rapport à moi, il y a de fortes chances que je sois passé à côté de la réalité.

La phénoménologie, parmi les nombreuses ressources qu’elle offre, permet de distinguer la pensée calculante de la pensée méditante. L’une enferme le réel dans des catégories, sécurisant l’existence à l’extrême tout en l’amoindrissant jusqu’à n’être plus qu’un concept. La seconde rend au monde et à l’esprit, que rien ne sépare à la manière d’un écran, leur dimension ouverte. La présence en est la caractéristique la plus propre et il est à noter qu’un effort soutenu en est le gage.
Le bouddhisme, par la non-saisie et la perception pure qu’implique la pratique de la méditation, rejoint par l’expérience cette vision. La discipline de l’ouverture est un travail qui s’apprend patiemment jour après jour. L’esprit du débutant est l’écho de la fraîcheur du monde qui n’est jamais, d’avance, déjà connu. Par là, l’espace se découvre.
Quant à la psychologie, qu’est-elle en son fond sinon le désir de sortir de la souffrance causée par nos enfermements mentaux ? Notre passé, nos schémas habituels de pensée et de comportement, nos blessures, ou plus exactement l’ignorance dans laquelle nous tenons notre mal-être, tout cela nous coupe de nous-même. Ces barrières psychologiques peuvent nous en éloigner toujours plus sûrement si nous n’avons pas, un jour, le déclic qui nous pousse à entrer dans une écoute bienveillante de la souffrance, afin de rompre ce cycle infernal de répétition du malheur.

Psychologie, philosophie et méditation ont en commun de nous montrer une autre voie, au-delà de l’ego, qui rende à l’existence sa dimension plus libre, plus réelle et plus profonde. Elles permettent d’affronter la peur, l’ombre et la nuit, tous ces coins sombres que l’on préférerait tenir secrets ; et de soutenir aussi le grand jour du réel où les contours sont vifs et clairs, sans échappatoire ni désespoir. Nul besoin de se cacher dans un cocon : l’ego est une illusion passagère, quoi qu’il en soit, et l’intelligence peut briller au travers. Dépasser l’ego, aller dans l’au-delà qui nous ramène enfin ici, reconnaître son absence de solidité est la manière de retrouver un véritable rapport à soi. Cesser de rêver les yeux ouverts, comme si l’existence n’était qu’une répétition avant la représentation générale, mais se réveiller et voir que ça y est, c’est maintenant.
Avec l’espoir que ces pages vous interpellent et vous aident dans votre propre recherche, je vous souhaite une bonne lecture.