Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 11 novembre 2012

Bouddha Rebelle, avec Ponlop Rinpoché

Bouddha rebelle — ce titre surprenant dit l’essentiel de l’engagement de Ponlop Rinpoché. Ce maître tibétain de la lignée kagyü et nyingma, né en 1965 au Sikkim et vivant à Seattle aux Etats-Unis depuis plus de vingt ans, a décidé de laisser tomber l’aspect religieux qui met à distance le dharma. Et si le Bouddha était un vrai rebelle ! Et si à notre tour, en choisissant de marcher dans cette voie, nous ne devrions pas nous aussi devenir des rebelles ? Une présentation décapante du chemin de la méditation, qui parlera droit au cœur des Occidentaux et en particulier de la jeune génération ayant soif de vérité au-delà du dogme. Ponlop Rinpoché, qui était en France pour présenter son nouveau livre Bouddha Rebelle. Sur la route de la liberté, paru en français chez Belfond, nous a accordé un entretien exclusif. Devant notre soulagement d’avoir affaire à un être si humain, il a répondu avec humour « oh oui, je suis un homme comme les autres, je ne suis pas un dieu – et j’en suis bien content ! » Rencontre avec un Rinpoché pas si ordinaire.

Nicolas D’Inca. « Par votre parcours, vous faites le saut de la tradition vers la modernité pour présenter le dharma. Si vous vouliez nous dire quelques mots de votre éducation et de vos maîtres ?
Dzogchen Ponlop Rinpoché. Mon monastère originel s’appelle Dzogchen et appartient à la lignée nyingma, mais en tant que réfugié j’ai été élevé dans la lignée kagyü. J’ai reçu l’héritage du mahamudra et du dzogchen, ai étudié le sanscrit en Inde, et suivi toute ma formation monastique sous la direction de Sa Sainteté le XVIe Karmapa, dans son monastère de Rumtek au Sikkim. Puis j’ai étudié à l’université de New-York et me suis familiarisé avec le monde occidental, où j’ai commencé à enseigner ; d’abord à Vancouver, au Canada ; puis à Boulder comme professeur de l’université Naropa, fondée par Chögyam Trungpa.
La présence de Sa Sainteté Karmapa était incroyablement impressionnante, elle vous réveillait sur-le-champ. Le simple fait de se trouver en sa présence, lui qui m’a élevé, était riche en enseignements. Quant à Dilgo Khyentsé Rinpoché, ses instructions mais plus encore son attention et son amour étaient à couper le souffle. Je porte toujours en moi sa gentillesse et sa bonté, qui me guident. Et enfin mon lama racine actuel, Khenpo Tsültrim Gyatso est à la fois un grand yogi et un érudit. Etre auprès de lui est… effrayant ! (il rit) Mais aussi très réconfortant. Il est si libre et si sauvage en un sens, tout à fait dans la manière de Milarépa. Il aime le Canada où nous avons pratiqué ensemble, surtout les montagnes enneigées, les glaciers, les lacs gelés qui lui rappellent le Tibet. C’est là-bas que Rinpoché a écrit une Sadhana du Mahamudra, à la fin des années 80. Pour moi, il y a ainsi de nombreux endroits sacrés au Canada. Par ailleurs j’ai assisté de nombreuses fois à la cérémonie de la Coiffe Noire, et ai servi lors du rituel à la fin de la vie du Karmapa, en 1980, en Amérique, au Canada, en Europe… Sa Sainteté a eu un rôle majeur dans ma vie, notamment parce que j’ai le sentiment qu’il m’a présenté à l’Amérique, qu’il m’a introduit dans ce monde, alors que je n’avais que 14 ans. Lors de son premier tour nous sommes restés plus de six mois. Plus tard Khyentsé Rinpoché m’y a ramené et m’a encouragé à y vivre pour enseigner. Maintenant, ma famille s’y trouve aussi, ils habitent dans l’état de New-York. Nous sommes tous Américains à présent ! Je ne suis pas retourné au Sikkim depuis 1992. Avec les années, je ne m’y sens plus chez moi.

N.D. Dans votre livre, vous dites souvent être un apatride, à la croisée de plusieurs cultures. C’est une question pour vous, mais aussi pour notre époque en crise ?
D.P.R. Oui : qui suis-je ? Voilà tout ce que je pourrais écrire sur mon passeport ! Pour ma part, c’est un voyage de découvrir quels sont les enseignements du Bouddha, et le chemin spirituel ; et de savoir quelle direction emprunter. Je trouve ce processus tellement intriguant. Cela m’a conduit à regarder de plus près : qu’est-ce qui relève de la culture, et qu’es-ce qui ressort de l’essence du message, le dharma, la sagesse elle-même ? Et ce que j’ai découvert, je le partage avec mes amis, et dans mes livres. Cela pourrait être perçu comme une critique, tel que le titre « Bouddha rebelle » le laisse entendre, mais ce n’est en rien mon intention. C’est tout simplement notre voyage. Partager cette sagesse requiert de comprendre en profondeur la culture de mes nouveaux amis, et de pénétrer le cœur de la modernité en Occident. Les anciennes traditions deviennent parfois des murs entre la sagesse et votre esprit. Nous devons dépasser les murs culturels et extraire l’essence des enseignements, comme on extrait l’huile des fleurs, mais tout en les respectant – sans ces fleurs, ces cultures, nous n’aurions plus l’essence du dharma aujourd’hui. Les méthodes pour découvrir la sagesse se transforment avec les époques et les lieux. C’est pourquoi je dis parfois que le dharma est comme l’eau, sans forme si couleur. Le pur dharma est sans culture, sans langage prédéfini, sans dogme, mais il est universel. Même si l’eau a besoin d’un contenant, nous ne devons pas devenir trop fascinés par la tasse, sans quoi nous oublierons de boire ! (Rinpoché boit une gorgée de thé).

N.D. Alors après tout, pourquoi dites-vous que le Bouddha était un rebelle ?
D.P.R. Le titre du livre est inspiré par la vie de Siddhartha. Je n’essaie pas de le dépeindre ainsi, mais lire simplement sa vie et la contempler suffit à montrer sa rébellion. Jeune prince, il abandonne son palais et son statut, il remet en question la norme sociale censée lui dire qui il était. Pour lui, cela a été une révolution intérieure plus qu’une révolte extérieure, mais il a questionné jusqu’au bout l’essence humaine : qui suis-je, qui suis-je appelé à être ? De plus en plus profond, il est entré dans son chemin questionnant, sa quête authentique. Il est alors devenu un pratiquant comme cela avait cours à l’époque, devenant un renonçant, un moine, un yogi. Puis il a aussi mis en cause ce statut, le dogme religieux et social. Il est parti pour tout recommencer à nouveau, et finalement trouver la liberté véritable, l’éveil. Son exemple est encore valable pour le monde moderne, qui nous enseigne à ne pas nous laisser prendre par les statu quo et découvrir une vraie voie du milieu.

N.D. Vous êtes souvent référé à la science, est-ce une direction pour trouver la voie dans le monde moderne ?
D.P.R. Je suis passionné avant tout par l’intelligence et la quête qui questionne toujours plus avant. C’est pourquoi je m’intéresse à la science, qui s’avère très inspirante pour cette raison, évoluant sans cesse. Néanmoins il n’existe pas d’explication scientifique pour comprendre les actes des êtres extraordinaires de la lignée. Lorsqu’il s’agit de l’esprit, la science en est encore à ses débuts, presque des balbutiements – alors que le dharma du Bouddha existe depuis 2600 ans maintenant, et les pratiquants explorent leur esprit depuis ces vingt-six siècles. D’un point de vue ultime, en somme la science apparaît assez immature. Mais l’intérêt majeur de la science est son sens du questionnement, qui en lui-même est neutre, le problème se posant au niveau de son usage. Elle peut alors devenir très dangereuse, comme l’invention de la bombe atomique le démontre. D’où l’importance de travailler avec notre esprit ! (il rit)

N.D. La voie artistique est-elle une manière de réinventer le dharma, de créer des formes, des contenants comme vous disiez, en lien à la culture occidentale ?
D.P.R. L’art et la poésie de leur côté sont des moyens très puissants de vous connecter à votre propre expérience, au-delà des limitations de vos processus mentaux, de votre intellect ou de vos concepts. Dans ma famille il y a de nombreux artistes et j’ai grandi ainsi, inspiré par l’art. Je pratique la photographie, la peinture, la calligraphie, la poésie, la musique… je ne suis pas très bon à la guitare, mais j’essaie ! (il rit) C’est une question que je contemple souvent. A un certain niveau il y a la nécessité de réinventer des formes, de l’autre côté ce n’est pas tant cela qu’intégrer la sagesse dans les formes déjà existantes. Le dharma peut exister dans toute culture, puisque nous avons tous un esprit, et la sagesse est la manière de s’y relier. La bonté, la compassion et les méthodes de travail avec les êtres peuvent tout à fait se manifester dans les formes de l’Occident. »

Pour clore l’entretien, Ponlop Rinpoché écrit en une élégante calligraphie :
 
« Ne le peins plus davantage
Le reflet authentique
Laisse-le flotter
Dans la vraie lumière de l’espace.
Le moment éveillé est libre. »

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Nicolas D’Inca

Pour aller plus loin 
http://www.nbmontreal.org/
Dzogchen Ponlop, « Bouddha Rebelle », éditions Belfond, L’esprit d’ouverture, 2012

Photo Dzogchen_Ponlop_Rinpoche @Laura Trippi
Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°151, novembre 2012

vendredi 14 septembre 2012

La méditation est un chemin spirituel

La venue d’un maître occidental
La présence à Paris de Jack Kornfield, psychologue et maître de méditation américain, pour un week-end d’enseignements les 29 et 30 juin derniers fut un événement historique. Sa venue montre qu’il est possible de parler de la tradition bouddhiste de la manière la plus simple, directe et incarnée, sans avoir peur de la dimension émotionnelle, de la dimension d’amour et de compassion. Jack Kornfield représente une source d’inspiration, rappelait le président de séance Fabrice Midal dans sa présentation de l’auteur qu’il publie chez Belfond (Bouddha mode d’emploi, collection L’esprit d’ouverture, 2011), car il est l’exemple vivant de la possibilité d’établir une transmission authentique de la méditation qui soit entièrement occidentale. Il n’est ni nécessaire de devenir religieux ou oriental, ni de diluer l’enseignement du Bouddha pour qu’il devienne un produit sur le marché du bien-être généralisé. La méditation n’est pas limitée à un état de paix, mais consiste à s’ouvrir de manière profonde et radicale à chaque être, chaque chose, chaque situation. La méditation et le bouddhisme en France paraissent encore adolescents face aux Etats-Unis en terme de rencontre et de responsabilité. Le point culminant de la journée d’atelier qui réunissait plus de 300 personnes était pour cela une table ronde d’intervenants assez représentatifs de la place de la méditation dans le monde moderne : thérapeutes, philosophes et scientifiques. L’idée était de montrer la résonance des enseignements bouddhistes au sens large et de réfléchir sur la manière dont ils peuvent prendre une ampleur encore plus grande aujourd’hui. Les différents auteurs réunis autour de Jack Kornfield ont pu témoigner du travail à partir duquel ils tentent de présenter, de transmettre, de montrer des nouveaux chemins pour que la méditation et la pleine conscience puissent avoir une résonance sociale et politique. Que soit ici remerciés tous les intervenants pour leur collaboration.

Prendre garde au scientisme

Paul Grossman, chercheur américain, éditeur du journal Mindful avec James Gimian, membre du Mind&Life Institute, codirecteur du programme de MBSR en Europe, enseigne en Allemagne et en Suisse. Il travaille depuis de nombreuses années au rapprochement entre la mindfulness et la psychologie bouddhiste pour venir en aide aux malades. Dans son exposé, il nous a rappelé où en est aujourd’hui la science dans ses travaux – tout en soulignant combien il serait dangereux de répéter des informations pseudo-scientifiques sans validité expérimentale réelle. Au contraire, lorsqu’un champ nouveau s’ouvre cela impose une plus grande rigueur, à l’encontre de ce qu’on voit trop souvent affirmé sans examen critique : que la méditation guérirait de tout et n’importe quoi. Il s’agit là d’un défi très important qui participe de la possibilité d’avoir une méditation adulte et responsable, qui soit plus a même d’aider concrètement les gens.

Puis la parole était à Thierry Janssen, qui a été chirurgien pendant douze ans avant d’arrêter la carrière brillante qui s’ouvrait à lui. De Belgique, il est venu à Paris et a commencé son travail pour donner un autre sens à la maladie, d’une manière qui intègre l’être humain. Janssen nous a parlé du lien entre la méditation et le corps, lui qui accompagne des gens en souffrance physique. Mais surtout, il a tenu des propos courageux sur la liberté à laisser à la méditation par rapport à la science, enfermée dans sa volonté de tout valider et réduire en vue d’une utilisation. 

« Nous avons une responsabilité, nous autres qui nous intéressons à la pleine conscience et qui en parlons publiquement, parce que nous ne devons pas oublier que la méditation a été véhiculée par les traditions spirituelles de l’humanité. Or le Dalaï-Lama et d’autres maîtres ont voulu, avec de bonnes intentions, révéler à l’Occident que nous avions des outils à disposition dans les traditions spirituelles pour mieux comprendre l’esprit humain et le monde. Pour nous sensibiliser, ils ont pensé devoir parler le langage scientifique, qui a vu naître le Mind&Life et toutes sortes d’initiatives qui ont tenté de montrer que la méditation avait des raisons de nous intéresser puisqu’on pouvait ‘prouver’ qu’elle a des effets physiologiques. Mais attention ! La science est un système de croyance au service de la performance, de l’innovation, de la production consommable d’innovations. Nous devons être vigilants face au jeu du monde occidental qui tend à réduire la méditation à une xième recette qui pourrait nous permettre de vaincre la nature, la nôtre avant tout. Une semaine de formation à la pleine conscience, c’est bien, mais ne nous installons pas trop vite dans une position de savoir, car c’est le travail d’une vie. Ayons l’humilité d’être en chemin. Alors peut-être pourrons-nous transmettre l’outil spirituel de la pleine conscience. Sans cela nous allons le dénaturer et un jour, cela va nous revenir à la figure, comme un « business de la mindfulness ». C’est tentant de répondre à la demande croissante, mais attention ! Même si le mot peut faire peur dans un monde scientifique, c’est d’abord un chemin spirituel. » 

En tant que professionnel de la santé mentale et pratiquant de méditation, je souscris entièrement à la justesse du propos de Thierry Janssen. Merci de nous rappeler que la méditation et la pleine conscience ne peuvent pas être un outil pour mieux fonctionner, mais une manière de retrouver notre humanité. Et merci de nous avoir montré que la méditation nous met en rapport avec la santé primordiale, quelles que soient les circonstances, qui est au cœur de l’enseignement de la tradition bouddhiste. Il faut redoubler de vigilance et bien tenir chaque champ dans son horizon de pensée propre, sans rapprochements hâtifs – la tendance occidentale à ramener l’inconnu au connu pour mieux s’en servir est à l’œuvre dans le domaine de la méditation aussi implacablement qu’ailleurs.

Psychiatrie, philosophie, thérapie
Christophe André, dont le livre récent sur la méditation a rencontré un très grand public, a joué un rôle fondamental dans l’introduction de la pleine conscience en France, grâce a une étonnante synchronisation avec la société française. Il devait parler à partir de son travail de psychiatre de la manière dont la méditation et la pleine conscience peuvent aider dans une perspective thérapeutique mais, bouleversé par l’enseignement de Jack Kornfield, il a changé d’angle de vue. Il nous a rappelé que le maintenant est toujours magique, que la pleine conscience et la méditation nous font découvrir. L’enseignement du Bouddha nous montre que l’intention en tant qu’elle est dans le présent, cette inspiration de notre cœur est juste et claire. Mais ce n’est en rien l’instrumentalisation de la méditation réduite à un projet qui nous coupe à la fois du présent, de cette magie du maintenant et de la vérité de l’intention, qui est l’ouverture inconditionnelle du cœur. 

Michel Bitbol est scientifique et philosophe, collègue du regretté Francisco Varela, directeur de recherche au CNRS. Il a écrit notamment Physique et philosophie de l’esprit et De l’intérieur du monde  il a présenté les liens entre la méditation et la phénoménologie, qui est un champ extraordinaire de compréhension de l’esprit humain. En un bref exposé il a proposé un panorama dans le travail de Husserl, montrant comment la méditation a à voir avec la connaissance, nous ouvrant à un autre mode jusqu’a présent inconnu, ce pourquoi elle pourrait être une des grandes sources d’inspiration pour notre temps.

Enfin avec Trudy Goodman, proche collaboratrice de Jack Kornfield, nous avons entendu l’excellence de la tradition bouddhique américaine Pratiquante de longue date, elle a une expérience impressionnante qui l’a conduite à de nombreux explorations et travaux. Diplômée en psychologie, psychothérapeute pendant 25 ans, elle a créé à Boston un  institut pour la méditation et la psychothérapie et a fondé un centre à Los Angeles où elle enseigne la méditation. Trudy avec grâce et dans son français impeccable nous a fait mieux voir la profondeur de la pratique de la méditation et comment elle s’incarne dans notre vie. Peut-être après l’avoir écouté pourrions-nous dire de la méditation ce que disait Baudelaire du génie : qu’elle est « l’enfance retrouvée à volonté ».

Aujourd’hui, en France

Bien que l’Amérique soit une grande source d’inspiration, encore reste-t-il à trouver, en Europe, une manière de nous approprier et de présenter la méditation. Comment va-t-elle s’incarner en France ? Le rapport à la langue, à la culture française, à la psychanalyse et à la philosophie sont des pistes à creuser. Et en chacun, le profond désir d’être habité par cette pratique qui transforme la vie de fond en comble. Un humble souci d’authenticité peut seul être garant de la tradition millénaire de la méditation assise. Comme le disait Chögyam Trungpa à des thérapeutes : « L’essentiel est d’apprendre à dire la vérité à ses patients. Alors ils vous répondront, parce qu’il y a une force dans le fait de dire la vérité plutôt que de tordre votre logique pour l’adapter à leur névrose. La vérité, ça marche toujours. Il faut qu’il y ait une honnêteté fondamentale ; voilà la source de la confiance. »
Nicolas D'Inca

Pour aller plus loin :

Jack Kornfield www.jackkornfield.com/
Association Développement Mindfulness www.association-mindfulness.org/
Editions Belfond www.espritdouverture.fr
Ecole de Méditation www.ecole-occidentale-meditation.com

Cet article a été publié dans Bouddhisme Actualités N°149 Septembre 2012
photo Kornfield © Soizic Michelot

samedi 14 juillet 2012

La bonté humaine, entretien avec Jacques Lecomte

La bonté ne serait-elle pas devenue taboue dans une société matérialiste orientée par le profit, le cynisme et l’égoïsme ? Sortir d’une conception trop facilement négative de l’homme, toujours réductrice, tel est le pari de Jacques Lecomte qui signe un très bel ouvrage « La bonté humaine » (Odile Jacob, 2012). Jacques Lecomte est docteur en psychologie, enseignant à l’université et à la faculté des sciences sociales de l’Institut catholique de Paris. Il est le président de l’Association française de psychologie positive, il a notamment publié « Guérir de son enfance » et « Donner un sens à sa vie ». Dans son livre, J. Lecomte non seulement rééquilibre la balance entre négatif et positif, mais parvient même à montrer que la bonté est constitutive de notre être. Que la potentialité innée à la bonté, à l’empathie, à l’altruisme soit souvent niée ne l’altère en rien. Sans tomber dans la naïveté, un tel discours remet les choses en bon ordre. Au fil de notre entretien, sa vision sociale se fait jour, puisque comme a dit le poète Thoreau « Ne soyez pas trop moral, vous risquez de vous priver de beaucoup de vie. Ne soyez pas simplement bon, soyez bon pour quelque chose ». Où l’on voit que la conception altruiste de ce spécialiste de la psychologie positive et de la résilience n’est pas loin de la compassion au cœur de la tradition bouddhiste.

 

Nicolas D’Inca : Vous présentez d’abord un grand nombre d’histoires, des situations exceptionnelles mais aussi plus ordinaires, où les gens font preuve de bonté, souvent là où on ne l’attend pas. C’est surprenant, lors des catastrophes naturelles, les guerres, ou encore dans ces moments où l’on pourrait attendre une réaction de vengeance, c’est la bonté humaine qui se montre en premier lieu. Dans la deuxième partie vous éclairez les fondements de ce comportement de bonté. 

Jacques Lecomte : Dans mon livre j’essaie d’associer des aspects strictement rationnels, avec des études scientifiques, et des aspects très humains. Je pense qu’il est important de toucher le cœur et la raison, on ne peut se couper d’une de ces facettes. J’essaie d’être crédible de ces deux côtés. Plusieurs personnes m’ont dit qu’on ne peut rationnellement après avoir lu ce livre continuer de soutenir la thèse de l’égoïsme ou de la violence fondamentale. Et parallèlement, du côté émotionnel, le lecteur peut être touché par des expériences humaines fortes, notamment dans les histoires sur le pardon ou sur les gens qui sauvent des inconnus au péril de leur vie. La première partie du livre est donc plutôt humaine et la seconde plutôt scientifique. Je pose la question : si la bonté est si présente, pourquoi continuer de maintenir la thèse de l’égoïsme fondamental de l’être humain qui ne permet pas de rendre compte de ces phénomènes spontanés ? Je me sers alors de divers champs scientifiques pour étayer mon propos, la neurobiologie, la psychologie du développement, l’anthropologie, la primatologie, la sociologie et l’économie expérimentale. Je crois que j’ai fait le tour ! C’est le premier ouvrage de synthèse de ce type en France.
 

ND : Votre parcours est éclectique, cela se ressent dans votre ouvrage car vous balayez un grand nombre de disciplines avec une aisance qui vous semble naturelle…

JL : Mes filles à force de m’entendre dire « tiens un jour quand je faisais ça… » s’écrient « mais papa c’est encore une nouveau métier ! » J’en ai exercé une vingtaine. Dans ma jeunesse j’ai vécu dans une communauté où nous cultivions la terre en agrobiologie avec des chevaux… Puis j’ai été journaliste, travailleur social, psychologue… J’ai commencé par une démarche existentielle et spirituelle. J’ai vécu une conversion chrétienne à l’âge de 18 ans, qui a marqué ma vie, tout en ayant beaucoup de respect et de sympathie pour la démarche bouddhiste. D’ailleurs, mon ami Ilias Kotsou spécialiste de l’intelligence émotionnelle me disait un jour « tu n’as pas besoin de méditation de pleine conscience, tu y es déjà ! » car je suis assez curieux, émerveillé et cette disposition face à la vie me semble aller de soi. Sur le bouddhisme, mon livre « Donner un sens à sa vie » comportait un chapitre sur le sens à trouver dans la philosophie ou la spiritualité, et je consacrais un passage à la conversion et au cheminement de Matthieu Ricard.  

ND : Vous-même, vous avez connu une conversion, passant du ressentiment et de la violence à l’amour et au pardon. Ainsi votre chemin éclaire votre livre qui fait état de ces retournements vers l’essentiel dans l’existence. 

JL : J’ai été longtemps discret sur ces sujets, mais le suis moins depuis que j’ai participé à l’ouvrage de Christophe André « Secrets de psy » où je raconte mon expérience. Dès l’enfance j’ai été marqué par la violence, l’absence de bonté du côté paternel. Cela a fait de moi un révolté violent, mais la conversion et les rencontres ont transformé mon regard et j’ai pris conscience très jeune de la puissance de la bonté. Une lucidité absolue sur la capacité à faire le mal, d’abord, puis une véritable ouverture à la capacité à faire le bien et à l’immense puissance de la bonté.  

ND : Vous êtes de plain-pied avec les expériences humaines que vous rapportez dans votre livre, comme ces jeunes que des travailleurs sociaux vont rencontrer dans les rues. Tout d’abord ils n’y croient pas, puis ils sont submergés : ce n’est pas possible, on peut donc s’occuper de moi sans rien attendre en retour ? Cette bonté peut-être brimée mais pas effacée.  

JL : Nelson Mandela dans son autobiographie finit par une méditation sur la bonté, et il a cette phrase que j’ai mise en exergue de mon livre « La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher mais qu’on ne peut jamais éteindre. » Il dit bien qu’il a pu supporter ces 27 années de prison car il n’a jamais perdu espoir dans cette bonté humaine, même chez ses geôliers. Et s’il a facilité la transition de l’apartheid à la démocratie, c’est grâce à cette capacité chez lui de voir la bonté de l’être humain, chez ses adversaires politiques y compris. C’est la notion africaine d’ubuntu, l’essence de l’être humain est d’avoir cet ubuntu : la bonté, la fraternité, l’hospitalité, la coopération ; toutes ces qualités positives qui nous mettent en relation les uns les autres. L’action politique de Mandela repose sur la conviction que l’être humain est habité par l’ubuntu.  

ND : C’est la grande force de votre livre, déclarer une chose pareille est une bombe à la fois philosophique, spirituelle et politique. Une vision qui repose sur la bonté de l’homme a un aspect profondément révolutionnaire.   

JL : Exactement. Ce livre se veut d’ailleurs un tremplin vers le suivant, car comme je le signale à la fin de l’ouvrage, cette pensée de l’être humain a un effet de changement du paradigme social et politique. Ce sera un livre de projet de société basée sur des connaissances scientifiques et des expériences vécues, sur l’impact positif d’attitudes telles que l’altruisme, l’empathie, la responsabilité, la confiance en autrui, dans l’éducation, l’entreprise, la justice, la santé, etc. La structure de la société fonctionnerait mieux avec de tels fondements. Mon prochain livre sera donc un projet de société basée sur la psychologie positive, ou plutôt sur les sciences humaines « positivement orientées ». Et mes modèles en ce domaine sont des personnes comme Nelson Mandela, Vaclav Havel, Aung San Suu Kyi‬. Des leaders ayant un idéal humaniste fort, et qui n’hésitent pas à aller jusqu’au sommet du pouvoir pour mettre cette vision en œuvre. C’est ce que j’appellerai un « optiréalisme ». Que le monde politique soit difficile ne signifie pas qu’il est en soi pourri ! Il n’a pas à être laissé à ceux qui ont le goût du pouvoir chevillé au corps. Par exemple Havel était un homme de culture qui n’a pas hésité à entrer dans un combat politique pour que sa vision humaniste puisse triompher. Chef d’Etat malgré lui… J’ai un immense respect pour ces personnages. Rendez-vous compte, qui oserait aujourd’hui en France écrire comme lui sur ses affiches électorales « L’amour et la vérité triompheront de la haine et du mensonge » ? Extraordinaire, cela sort du cadre habituel.
 

ND : Et cela nous sort du vieux cadre « l’homme est un loup pour l’homme »… 

JL : Oui, qui détermine notre société et avant tout notre économie ! Les esprits sont manipulés car toute politique publique est basée sur une philosophie de l’être humain, souvent implicite. La nôtre croit en la violence fondamentale de tous contre tous. Nous ne pouvons continuer d’être réduits à des « homo œconomicus » égoïstes qui ne chercheraient que leur propre profit sans souci des autres. Non seulement cette vision ravage la terre, mais elle est fausse. Changer de conception changera de politique. La bonté peut changer le monde ! 


Propos recueillis par Nicolas D’Inca


Pour aller plus loin :
Jacques Lecomte, « La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité », Odile Jacob, 2012
http://www.psychologie-positive.net
Jacques Lecomte fera une intervention sur le thème « La bonté peut-elle changer le monde ? » pour le Festival de la paix à la Grande Pagode de Vincennes les 22-23 septembre.

Cet article a été publié dans Bouddhisme Actualités juillet/août 2012

vendredi 15 juin 2012

Evénement Jack Kornfield à Paris

Conférence, atelier et table ronde
29 juin 2012 à Paris

A vos agendas!
L'ADM est heureuse d'annoncer
un événement exceptionnel qu'elle organise à Paris fin juin,
autour de la venue de Jack Kornfield

Vendredi 29 juin 2012 à 20h30: Conférence
Jack Kornfield donnera une conférence. Il sera présenté par Thierry Janssen.
Samedi 30 juin 2012 (de 10h00 à 17h30): Atelier
Jack Kornfield et Trudy Goodman animeront un atelier.
Samedi 30 juin 2012 en soirée (18h30 – 20h30): Table ronde
Cet atelier sera suivi d'une table ronde, modérée par 
Fabrice Midal, Philosophe, fondateur de l'École occidentale de Méditation, et éditeur de Jack Kornfield chez Belfond).  Jack Kornfield, Trudy Goodman seront entourée de:
  • Christophe André, médecin psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne à Paris et formateur MBCT
  • Michel Bitbol, Directeur de Recherche CNRS au CREA (Centre de Recherche en Epistémologie Appliquée)
  • Paul Grossman, Directeur de Recherche, Département de Médecine Psychosomatique, Hôpital Universitaire de Bâle / Basel, Suisse
  • Thierry Janssen, Docteur en médecine, chirurgien et psychothérapeute

Jack Kornfield:
Né en 1945, titulaire d'un doctorat de psychologie clinique de l'université de Dartmouth, fondateur de l'Insight Meditation Society et du centre bouddhique de Spirit Rock en Californie, où il enseigne et vit, Jack Kornfield est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels "Bouddha, mode d'emploi" (Belfond, 2011).

L'atelier du samedi 30 juin:
« C’est une science de l’esprit… » déclare le Dalaï Lama à propos de la psychologie bouddhiste.

La recherche actuelle en neurosciences ainsi qu’un bon millier d’études effectuées sur la pleine conscience ont montré le pouvoir que représente l’entraînement intérieur pour stimuler le bien-être et procéder à la transformation du corps et de l’esprit.
Au cours de cette journée auprès d’un des enseignants occidentaux de la pleine conscience les plus réputés, nous allons explorer les principes révolutionnaires qui se sont développés au sein de la tradition de psychologie bouddhiste et qui trouvent maintenant confirmation dans la science moderne occidentale.
Nous découvrirons des outils pratiques pour réduire le stress, permettre la guérison du corps et de l'esprit, et accéder à l’harmonie et à la sagesse ;
Le développement de cet entraînement peut favoriser clarté, dignité et force intérieure.
Grâce à des lectures, des histoires, des enseignements et un entraînement expérientiel, nous allons découvrir l’essence de cette science de l’esprit et apprendre à en utiliser l’approche pour une amélioration de notre qualité de vie.

Langue: la conférence et l'atelier seront donnés en anglais, avec traduction en français.
Inscriptions:
Un livre, Bouddha Mode d'Emploi, publié chez Belfond
Dans Bouddha Mode d’emploi, Jack Kornfield se confie pour la première fois, évoque son enfance malheureuse, ses crises d’angoisse chroniques, sa découverte des enseignements bouddhiques dans un petit monastère en pleine forêt thaïlandaise… À travers anecdotes personnelles et expériences avec ses élèves, il nous initie à une spiritualité en phase avec nos problèmes quotidiens, ponctue chaque chapitre d’exercices de méditation et livre une passionnante étude des rapports réciproques entre psychologie et bouddhisme. Au fil des pages, on comprend comment les grands principes de la spiritualité orientale ont influencé, nourri et enrichi la psychologie, et bouleversé à tout
jamais notre compréhension du monde. Ce nouvel essai du grand penseur bouddhiste américain est une approche vivante et incarnée de la spiritualité. Il démontre de manière inédite le lien
entre bouddhisme et psychologie. Un ton nouveau, non dogmatique, non religieux, qui pose les
bases d’une véritable révolution intérieure.
« Écrivain, psychologue et pionnier de l'enseignement bouddhiste, Jack Kornfield publie ici son meilleur livre. De sa voix bienveillante, il nous offre des anecdotes et des histoires aussi convaincantes qu'exemplaires, et puise indifféremment dans les traditions, la littérature du monde entier et les dernières recherches scientifiques. [...] Ce livre magistral est une perspective sur la vie qui laisse le droit aux erreurs. En tant que médiateur et psychologue, il a aussi pu être le témoin de crises d'angoisse terribles, y compris les siennes, et n'hésite pas à les citer pour leur pouvoir exemplaire. [...] Gardez votre siège de méditation et ce livre à votre chevet. Kornfield est le thérapeute que vous auriez rêvé avoir. » Publishers Weekly

Psychologie & Méditation est heureux de vous annoncer ce qui ne manquera pas d'être un événement important en France, la venue de Jack Kornfield, que nous soutenons très fort depuis la parution de son livre Bouddha mode d'emploi. Voir pour cela les trois articles qui lui ont été consacrés dans la presse spécialisée, pour la revue Inexploré N°12 de l'INREES et pour Bouddhisme Actualités dans les numéros juillet-août 2011 et septembre 2011. Rendez-vous nombreux les 29-30 juin prochains à tous ceux qu'intéresse une psychologie bouddhiste !

jeudi 7 juin 2012

La méditation comme art de vivre

L’art d’être humain
Comment présenter la méditation avec profondeur et clarté ? Comment lui permettre de trouver une juste place dans notre monde, à même de répondre aux grandes questions de notre société ? L’outil pour atteindre à plus de calme à laquelle elle est trop souvent réduite ne peut suffire. Loin de se limiter à une technique qui nous resterait étrangère, elle touche à l’essentiel car la présence qu’elle développe change l’entièreté du rapport à l’existence. La méditation ouvre avant tout un autre espace de vie, et permet donc une autre entente de l’être humain. L’Ecole Occidentale de Méditation, forte de cette conviction portée par Fabrice Midal et héritée de Chögyam Trungpa, propose un grand séminaire d’été dédié à la pratique ayant pour titre « La méditation comme art de vivre ». Car être humain s’apprend, avec peine certes en une époque où l’humanité est souvent utilisée à des fins économiques et par là bafouée, mais s’apprend toujours. De même que la langue en poésie n’est pas instrumentalisée mais rendue à sa liberté, de même l’esprit en méditation n’est pas utilisé mais rendu à son plein déploiement. La portée de la méditation entendue en ce sens est grande, puisqu’elle pourrait permettre d’établir un nouvel humanisme moderne, reposant sur la présence nue et la fragilité du cœur humain, deux dimensions non fabriquées. Les résonances pour la vie en commun, l’aspect proprement politique d’une telle démarche, sont évidentes. Cette voie de libération a transformé la vie de milliers de pratiquants depuis vingt-six siècles. Comment va-t-elle œuvrer dans notre monde ? La philosophe et résistante Simone Weil écrit : « C’est en désirant la vérité à vide, et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu, qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention. » Le parallèle avec notre pratique méditative est manifeste. Désirer la vérité à vide… et alors quelque chose vous est donné. Personne n’en est l’auteur, aussi ce qui s’éclaire de cette lumière inattendue est-il vrai. Dans cet espace de vérité retrouvé grâce à l’attention ouverte, une autre parole devient possible. Quel nom peut-on donner à cette face neuve de l’expérience ? « La poésie se moque de nos bavardages. Elle ouvre l’autre visage du monde. Le seul. » écrit Fabrice Midal, nommant ainsi l’espace de la méditation : poésie. Une œuvre d’art invisible, une parole silencieuse, en somme. Et si la méditation était avant tout une voie poétique pour devenir plus humain ?

La poésie en méditation et en psychanalyse
Affirmer que la méditation ait un rapport si profond avec la poésie peut surprendre. Cela paraîtrait sans doute tout aussi étrange si les psychanalystes s’en réclamaient, et rapprochaient leur pratique d’une tentative de poème. C’est pourtant l’inflexion suivie par Jacques Lacan, dans sa quête renouvelée d’un rapport plus libre au désir où l’ignorance n’aurait pas le dessus sur la vérité. Dans son séminaire de 1976-77 « L’insu-que-sait de l’une-bévue s’aile-à-mourre » (non publié), un de ses derniers, il incite les psychanalystes à s’inspirer de la poésie dans leurs interventions auprès des patients. Ne cherchant nullement à revenir sur sa proximité de jeunesse d’avec le mouvement surréaliste, – mais désignant une manière neuve de redonner à la parole toute son inventivité, toute sa réalité individuelle, dans ses chatoiements les plus divers. Il s’agirait, dit-il, de « donner l’idée d’une structure qui incarne le sens d’une façon correcte », c’est « le tour de force » que réalise le poète. Lacan ira même jusqu’à dire « il n’y a que la poésie qui permette l’interprétation », ce qui renouvelle l’entente de la psychanalyse loin du carcan des concepts déjà connus d’avance, rendant la part de création propre à tout travail thérapeutique. Pour le dire en langage lacanien, le lieu de l’Autre est ouvert par le poème qui est question maintenue ouverte plus que réponse, tentative de dire sans points de référence. De même Francis Ponge écrit : « La poésie est à la portée de tout le monde ; si tout le monde avait le courage de ses goûts et de ses associations d’idées et exprimait cela honnêtement, tout le monde serait poète ! La difficulté c’est que les mots sont tellement poussiéreux, il faut leur redonner de la vivacité… »
Ici le travail supposé de l’analyste, celui du poète et celui du méditant convergent parfaitement. Dans des mondes différents, ils visent à redonner sa vivacité à la vie, à retrouver une parole libérée, la justesse de son désir profond, à sortir enfin du règne de l’utilité. C’est cela qui est si touchant. Car le miracle, il faut bien l’appeler ainsi en nos temps de pression quotidienne et démesurée qui pèse sur l’homme, est le fait qu’une séance de psychanalyse s’abstrait de toute évaluation directe. Dans ce lieu autre, on se raconte, sans savoir à quoi cela sert. En ce sens une analyse est un espace poétique qu’il est possible de se ménager dans l’existence. Enfin, respirer, reprendre son souffle, et pouvoir dire. Parler pour rien, au hasard des mots, des images et des réseaux de souvenirs ou de significations qui s’imposent dans une logique qui échappe à l’emprise du moi. L’enseignement de la psychanalyse reste vivant lorsqu’on peut entendre qu’elle a partie liée avec la poésie, dans un lien irréductible qui est celui de la parole. La méditation de même, par la liberté et la lucidité qu’elle ouvre.

Une épopée dans l’amour

Lacan a par ailleurs désigné ce dont il s’agit dans une analyse par le terme d’épopée, car il s’agit avant tout de narrer son existence. Il faut bien reconnaître que le chemin de la méditation est semblable dans sa vision, sinon dans ses moyens. Un séminaire de méditation peut être profondément pensé et vécu comme une épopée. L’Ecole Occidentale de Méditation propose de partir à l’aventure avec le risque que cela comporte et le courage que cela nécessite. « Le cœur de la méditation doit permettre à chacun de questionner sa propre expérience et de trouver les moyens de sa propre liberté, de retrouver un rapport plus authentique à sa propre vie » explique Fabrice Midal. Dès lors pourquoi se joindre à d’autres pratiquants pour mener une épopée par définition solitaire ? Pourquoi écouter les enseignements donnés par un autre, alors que nous aspirons à nous libérer des discours ? Le psychanalyste Carl Gustav Jung écrivait à ses disciples : « Je ne veux être pour vous ni un sauveur, ni un législateur, ni un éducateur. Allons, vous n’êtes plus des enfants. Légiférer, vouloir améliorer, faciliter est devenu une erreur et un mal. Que chacun cherche son propre chemin. Le chemin conduit à un amour réciproque dans la communauté. » Le programme est exemplaire. Chacun a à chercher son propre chemin. Mais il ne faut pas ignorer que s’il n’y a pas de règle universelle, il n’en demeure pas moins des structures communes à l’expérience, toujours partageables avec d’autres. D’autres cheminent aussi et ont en vue la même direction, ce qui fait communauté ; de ce partage naît l’amour dans un sens absolument pas naïf mais très ample. Etre attentif, par exemple lorsqu’on s’ouvre à l’autre tel qu’il est, voilà un geste d’amour. Chercher une voie pour vivre en commun et donner droit à l’humanité est un geste d’amour. Prendre sa vie au sérieux, se rendre plus sensible et disponible au monde, est amour. Ces thèmes sont particulièrement développés dans la deuxième partie du séminaire d’été, qui met l’accent sur le chemin du Grand Véhicule du Bouddha, le mahayana où l’amour a toute sa place. Alors seulement nous pouvons nous détendre avec ce que nous sommes, malgré ombres et imperfections, et nous autoriser à entrer en rapport à la situation dans son ensemble, les autres y compris. Toucher son cœur – nulle promesse – illumine le simple fait d’être humain.

Nicolas D’Inca

Séminaire de méditation
Du 07 au 14 août 2012, L’Ecole Occidentale de Médiation organise « La méditation comme art de vivre », séminaire qui sera une odyssée dans l’art et la pensée éclairés par la pratique de la méditation assise. La méditation, apprendre à être plus humain ici et maintenant. Un emploi du temps structuré rend ce programme accessible à tous : méditations guidées, marches, temps de repos, corrections des postures, ateliers pour habiter son corps, groupes d’étude, etc. Au Village Vauban, Fort Saint-André, dans le Jura. Prolongation possible jusqu’au 24 août pour ceux qui désirent prendre refuge et entrer dans la voie du grand véhicule du Bouddha.
http://www.ecole-occidentale-meditation.com/fr/seminaires-meditation/la-meditation-comme-art-de-vivre.html


Psychologie & Méditation
Une rubrique du journal Bouddhisme Actualités, en kiosque chaque mois. 

Nicolas D’Inca est psychologue clinicien, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation. Psychothérapeute analytique, il consulte à Paris.

Photo copyright Manuela Böhme

dimanche 20 mai 2012

Le Paradoxe dans l’Ecole de Palo Alto et le Zen


Comment sortir d’un cadre déjà connu et problématique en soi, et déboucher sur une nouvelle perspective libérée du problème ? Cette question est à l’horizon du changement intérieur, à la croisée de deux traditions. La grande richesse du bouddhisme Zen est d’avoir œuvré en ce sens depuis des siècles par l’usage du koan. En Occident, nous avons pour référence la pensée de l’école dite de Palo Alto qui pense le décadrage en psychothérapie. Comment apporter une transformation au patient par l’usage du paradoxe ? Et comment cela se rapporte-t-il, de manière innovante, à la question centrale au cœur de toute voie, en particulier celle de la méditation ? Grâce à l’excellent travail de synthèse opéré par le spécialiste de l’école de Palo Alto M. Jean-Luc Giribone dans une conférence donnée à l’association Jeunes&Psy, étudions cette façon d’envisager le changement profond. Et pour nous guider dans le Zen, nous marcherons dans les pas du maître le plus sûr, Shunryu Suzuki.

Changements

L’école de Palo Alto a été fondée dans l’après-guerre, au Mental Research Institute de la ville de Palo Alto en Californie. Dans les années 70, le trio Watzlawick, Weakland et Fisch publie un ouvrage qui deviendra un livre fondateur « Changements. Paradoxes et Psychothérapie ». La pensée de Gregory Bateson, qui n’appartiendra jamais à l’école, était l’une des grandes références de Palo Alto, avec celle de Milton Erickson (créateur de l’hypnose ericksonienne), la troisième étant le philosophe logicien Wittgenstein. Les auteurs du livre « Changements » en définissent deux sortes : le type 1 reste encore dans le cadre du problème et ne modifie en rien sa structure, le type 2 en revanche est une réelle mutation, c’est un changement de deuxième ordre, déplaçant le cadre de pensée. Ni A ni non-A, ni l’un ni l’autre, la direction étant celle d’un tiers terme. Un thème fondamental de Palo Alto est l’idée que le patient doit être délivré de sa tentative de solution, car la réponse se trouve hors de ses attentes préconçues concernant son état.

Prenons une des histoires racontées par Watzlawick, dans laquelle une place publique est occupée par la foule pendant la Commune à Paris et un officier a reçu l’ordre de « tirer sur la canaille ». Les soldats sont en joue, la tension à son comble, l’émeute gronde, l’officier tire son sabre et annonce d’une voix forte : « Mesdames et messieurs, j’ai pour ordre de tirer sur la canaille, mais comme je vois nombre de personnes respectables, je leur demanderais de bien vouloir quitter la place afin que nous puissions viser la canaille ». La place fut vidée dans le calme en quelques minutes. C’est un excellent exemple de décadrage. Avec un humour typiquement zen, Milton Erickson raconte une histoire qui lui est arrivée avec quelqu’un s’apprêtant à le cogner parce qu’il l’avait bousculé un jour de grand vent : « Je regardais posément ma montre et lui dit avec politesse ‘il est exactement 2 heures moins 10’ – bien qu’il fut plus de 4h ! » Et il s’éloigna en laissant l’individu stupéfait. Il y a un recadrage de la situation, elle s’éclaire d’un tout autre point de vue qui désamorce complètement l’issue jusqu’alors fatale. Cela fait terriblement écho a une phrase zen : « Le Bouddha a tenté de nous libérer en détruisant notre sens commun. » Un des points essentiels est que le vrai changement affecte la position implicite qui définit les coordonnées dans lesquelles le sujet agit, pense, se représente, etc. Ainsi la notion de cadre – et comment s’en libérer – est un très bon pont entre le Zen et la psychothérapie, souligne Jean-Luc Giribone.

Le Koan Zen
Le paradoxe utilisé dans Palo Alto apporte la délivrance au patient, parce que quelqu’un le délivre de ce qui a été tout le programme de sa vie, tenter une solution qui échoue. Alors brusquement autre chose peut apparaître, un espace nouveau. On retrouve ce processus dans les techniques paradoxales du Zen. Dans la méditation, c’est le passage de l’aporie de l’esprit à la présence du corps. Shunryu Suzuki Roshi montre la nécessité de passer à cette autre logique, faisant ce saut à première vue paradoxal : « L’esprit du débutant recèle de nombreuses possibilités. L’esprit de l’expert en contient peu. » La plus connue des techniques paradoxales du Zen est le koan, ayant pour but d’épuiser l’esprit conceptuel et de déboucher sur le 3e terme logique « ni A ni non-A ». Pour cela on demande au pratiquant de se fixer sur une formule profondément absurde. L’apprenti veut vraiment arriver à quelque chose, il y a donc progression sur la voie, mais son vouloir le bloque… que faire ? On détourne l’intellect sur une formule où l’énergie de la quête se conserve mais l’ego finit par se suicider et quelque chose de la réalité apparaît. « Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as ». « Quand la lumière a disparu, où va-t-elle ? ». « Quel était votre visage avant de naître ? » On cherche un lieu qui est un non-lieu, où la vie ne peut se cristalliser, le satori ne se trouvant pas ailleurs – entre l’humour et la poésie, cet espace que l’on ne voit qu’en négatif, en le devinant entre les lignes… 

Une question est canonique dans le Zen, que les disciples posaient à leur maître « Pourquoi Bodhidharma est-il venu d’Occident ? » C’est-à-dire d’Inde en Chine, où il aurait introduit le ch’an qui deviendra le zen. Les réponses sont toutes plus belles les unes que les autres : « Quel beau lampion ! Le cyprès dans la cour. Il n’y a aucune signification à sa venue. Je n’ai pas de réponse à vous donner. A quoi sert de demander aux autres ? Encore un qui passe par le même vieux chemin… Demandez au poteau qui est planté là. Mon ignorance est pire que la vôtre. Votre question est à côté du sujet. Je vous le dirai quand je serai mort. » Toutes ces façons de parler de la présence désignent une seule chose, c’est la joie de l’ouverture au monde, à l’opposé de la souffrance créée par la fermeture d’esprit qui s’accroche à ses problèmes. Ce qui permet de dire à Suzuki « La seule voie consiste à apprécier votre vie. » Voilà qui est peut-être un secret au-delà des mots.

Méditer libre de soi
Un obstacle profond est la volonté même de progresser, la fixation sur un objectif. Les plus grands pratiquants n’ont cessé de le répéter, de même en psychothérapie dès les origines Freud a insisté sur le fait que « la guérison vient de surcroît ». Le patriarche Lin Tsi ajouterait « Plus on cherche, plus on est loin. C’est là ce que j’appelle un secret ». « Que les fruits de l’action ne soient jamais ton mobile » surenchérit la Bhagavad-Gita hindou. Ce désaccord entre ce que l’on veut et la réalité, cette contradiction fondamentale nous rapproche de la situation propre au koan. Mais c’est également le cas de la méditation assise, dont le grand principe zen est « shikantaza » : juste s’asseoir. « L’essentiel est donc de pratiquer sans aucune visée de gain rapide, sans la moindre idée de gloire ou de profit. Nous ne pratiquons zazen ni pour autrui ni pour nous-mêmes. Pratiquez zazen juste pour zazen. Asseyez-vous, simplement. » dit encore Shunryu Suzuki dans Libre de soi, libre de tout. L’aporie est la même que celle que dénonce la thérapie inspirée par Bateson, à savoir que la volonté de changer empêche toute réussite. On ne peut vouloir danser avec grâce, s’asseoir avec naturel, ou avoir de l’humour. De même il est impossible de désirer le changement, la guérison ou même l’éveil. Comment penser une action qui serait libre d’elle-même, où celui qui agit est entièrement soi, c’est-à-dire en même temps libre de soi ? Les techniques paradoxales de l’école de Palo Alto sont une des pistes à suivre pour découvrir une nouvelle porte d’entrée vers sa propre expérience, une porte qui passe par un chemin inconnu. Le Zen, le koan et la méditation sont une antique voie qui ne cesse d’être neuve à chaque fois que l’on pratique simplement sans but. Il n’y a plus de réponse à chercher à l’extérieur ou de confirmation du moi. C’est paradoxal. Nous allons mal, la planète guère mieux, la société se délite, et quel est le remède prescrit ? Shikantaza. Ne rien faire, juste s’asseoir, mais pleinement. Le mot de la fin revient à Shunryu Suzuki : « Soyez votre propre refuge et croissez tout droit vers le ciel, c’est tout. Mais c’est un peu inhabituel, n’est-ce pas ? Nous sommes peut-être fous. Certaines personnes peuvent nous juger fous et nous les estimons peut-être folles. Pas de problème. Nous ne tarderons pas à découvrir qui est fou. »
N.D.

Pour aller plus loin
La vidéo complète de la conférence « Le changement par le paradoxe dans l’école de Palo Alto et le Zen » de Jean-Luc Giribone est disponible sur le site http://www.jeunes-psy.com/

Gregory Bateson, « Vers une écologie de l’esprit », Seuil, 1977
P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch, « Changements », Seuil, 1975
Shunryu Suzuki, « Libre de soi, libre de tout », Seuil, 2011


Psychologie & Méditation
Nicolas D’Inca est psychologue clinicien, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation, président de l’association Jeunes&Psy. Il consulte à Paris.


dimanche 6 mai 2012

Conférence de Christophe André

“La mindfulness, outil thérapeutique ou préventif ?”

Conférence exceptionnelle de Christophe André   
Mardi 22 mai à 20h.


Maison des Associations du XIIe, 181 av. Daumesnil 75012 Paris.

(Sur inscription uniquement)


L'association Jeunes&Psy aura la joie de recevoir le Dr Christophe André, porte-parole de la méditation de pleine conscience dans le milieu hospitalier en France, pour sa 4e conférence de l'année sur le thème "Guérir ?". 
Médecin psychiatre à l'hôpital Sainte Anne à Paris, le Dr André est l'auteur de nombreux ouvrages destinés à des lecteurs désireux de mieux comprendre les souffrances qui les traversent. En lien avec Jon Kabat-Zinn et Zindel Segal, ainsi que Matthieu Ricard à qui il dédie son dernier livre, Christophe André a développé et popularisé la 'mindfulness' pour des patients anxieux et à risque dépressif. Il répondra pour nous à la question de savoir s'il s'agit d'un outil thérapeutique ou préventif pour les patients qui en bénéficient.
Dernier ouvrage paru "Méditer, jour après jour", L'Iconoclaste, 2012


Soirée réservée aux professionnels de la santé mentale : psychologues et psychiatres, étudiants en psychologie et internes en psychiatrie. Merci de vous inscrire à l'avance, aucune inscription n'aura lieu sur place le 22 mai. 
PAF 10 euros. Gratuit pour les membres de l’association.


Pour tout renseignement et inscription, par mail : jeunes.psy@gmail.com

http://www.jeunes-psy.com/

mardi 1 mai 2012

Les Séminaires de Zurich de Martin Heidegger



Les Séminaires de Zurich de Martin Heidegger.
Un dialogue entre phénoménologie et psychiatrie aujourd’hui

 Publié dans la revue Psychiatrie Française Vol. XXXXII 3/11, janvier 2012, pp. 139-146.

L’édition française des Zollikoner Seminare de Martin Heidegger est un événement[1]. Ce livre contient les dits Séminaires de Zurich, tenus entre 1959 et 1969 à la clinique psychiatrique du Burghölzli puis au domicile de Medard Boss, ainsi que les entretiens entre Heidegger et Boss, et une partie de leur correspondance privée. Témoignage de première main sur l’élaboration de la phénoménologie psychiatrique, ce livre est avant tout un document de travail inestimable pour les psychiatres et psychologues d’aujourd’hui. Il traite notamment des thèmes du temps, du corps, de la parole et de l’écoute, de la perception, de la représentation, de la mémoire. La mise en question de la science comme prétention totalitaire à saisir le monde ; et l’analyse critique des fausses théories sur l’homme, qui ne permettent pas de lui venir en aide malgré l’urgence douloureuse de sa situation, sont les deux axes de lecture à travers lesquels nous appréhenderons l’œuvre. C’est à la lumière de ces réflexions et de sa pensée du Dasein élaborée dans le maître ouvrage de 1927 Etre et Temps que Heidegger pense la psychiatrie moderne. Ce chemin de pensée, si singulier, fait apparaître la nécessité de refonder une véritable psychothérapie à dimension humaine.

S’adressant à des psychiatres de formation médicale, c’est-à-dire développée sur le modèle des sciences physiques et de la nature, il s’agit pour Heidegger d’une explication avec la Science. Il remet radicalement en question la prétention scientifique de dire le vrai sur le monde, à avoir le dernier mot sur ce qu’est l’être humain, à en déterminer la pensée et les conduites. Il suggère un rapport plus pondéré à la science, conscient de ses limites et de son impensé propre. En effet, la question centrale des séminaires est d’abord de savoir ce qu’est l’être humain d’un point de vue proprement humain, expérientiel, vécu ; non pas d’un point de vue scientifique, objectif, calculable, réductible à une causalité logique, fût-elle bio-logique ou psycho-logique. Car, le projet scientifique de la nature tel qu’il domine notre monde depuis Galilée et Newton « tient compte de la détermination des conformités aux lois (…) mais aucunement en tenant compte de cet étant[2] que nous nommons l’être humain. Si l’on part de cet état de fait, tout le fossé qui sépare science de la nature et prise en considération de l’humain devient visible. » dit Heidegger le 2 novembre 1964. Et il ajoute que considérant l’homme comme un étant naturel « nous prétendons déterminer l’être de l’humain à l’aide d’une méthode dont le projet n’est pas du tout orienté sur sa manière à lui d’être. La question demeure de savoir ce qui a la primauté : est-ce cette méthode scientifique de conceptualisation et de calcul des conformités à la loi ou bien est-ce l’exigence de déterminer l’être humain lui-même en tant que tel dans l’expérience de soi que fait l’humain ? ». Dès lors le risque de s’égarer devient visible, la psychiatrie oscillant entre les deux pôles aux projets distincts de la science et de l’humain. C’est pourquoi de tels questionnements sont au cœur de toute approche authentique du soin psychique. Au premier chef nous pensons que la psychanalyse, lorsqu’elle entend ce que Heidegger nomme ici « l’expérience de soi que fait l’humain » permet d’éviter que ne se creuse plus avant le fossé entre la science médicale et ledit « objet » dont elle traite, l’homme souffrant.

Comme nous le confiait François Fédier, « de ce point de vue-là Heidegger est phénoménal – et j’ai mis longtemps à le comprendre – parce qu’il est absolument libre par rapport à la science. Il ne dit pas du tout que la science n’a aucun intérêt, au contraire la science est étonnante et formidable, mais l’idée de pouvoir s’imaginer qu’on va apprendre quelque chose uniquement à partir de la science, c’est une folie ! »[3] Le philosophe fait bien sentir l’audace de la pensée heideggerienne, qui déconcerta d’ailleurs au plus haut point le public des Séminaires, composé de médecins organicistes et de savants matérialistes. Son auditoire bien des fois recule devant la trop grande liberté de Heidegger, qui tente de les entraîner au-delà de la pensée scientifique ou de sa parodie, comme dit Foucault, par les sciences humaines. Il parvient tout de même, pied à pied, avec une grande patience et un art de la maïeutique digne de Socrate, à semer une graine de pensée méditative, pour ceux qui ont renoncé à l’hégémonie de la pensée calculante[4]. Après tout, son projet avoué est de former des « médecins qui pensent » dit-il en juillet 1965. Il ajoute en guise d’éclaircissement : « Aujourd’hui, plus l’effet et l’utilisabilité de la science se répandent, plus la capacité et la disponibilité pour la méditation qui porte sur ce qui a lieu dans la science s’étrécissent, à mesure que la science accède à sa prétention d’offrir et de gouverner la vérité à propos de l’effectif vrai. Qu’est-ce qui a lieu dans le cours de la science ainsi spécifié et livré à lui-même ? Rien de moins que l’autodestruction de l’être humain. » L’enjeu, on le voit, est vital. En d’autres termes, la science bien qu’elle produise nombre d’effets vérifiables dans le réel ne donne pas à l’être humain les moyens pour se penser lui-même. Bien au contraire, elle l’aveugle à mesure que son champ d’action s’étend et se fait plus absolu. Apparaît alors la tension entre la volonté insatiable qu’a la science de comprendre en expliquant et maîtrisant la nature, et l’observation heideggerienne selon laquelle l’homme n’en est pas pour autant plus en contact avec son monde, son propre être, son humanité. Et c’est là ce qui nous intéresse au premier chef en tant que cliniciens : comment penser la santé mentale à une époque où la connaissance est vue comme une chose objective à trouver dans la nature, à découvrir par le calcul en dehors de l’homme qui connaît ? C’est pourquoi Heidegger enjoint celui qui veut garder quelque sobriété intellectuelle, celui dont la vocation est d’aider l’être humain psychiquement malade, à réfléchir sur ce qui se produit autour de lui à l’époque historique qui lui revient, celle de l’achèvement de l’homme occidental parvenu à l’extrême limite de ses possibilités. « En tant que psychothérapeute, vous êtes plus particulièrement intéressés par cette question, car pour vous ce qu’est, qui est et comment est l’être humain, à savoir du même coup l’être humain actuel, est d’une importance fondamentale. »[5]

C’est parce qu’Heidegger se trouve au cœur de cette tension épistémologique qu’il s’adresse à des psychiatres, public scientifique et en rapport à l’humain, touché de plein fouet par cette question. Il prend donc le parti d’approfondir avec eux leur compréhension de la psyché, dans son fonctionnement normal et pathologique. Ce faisant Heidegger met en lumière l’évidence selon laquelle la théorie sous-jacente à la thérapie influe sur son déroulement et le fait que cette théorie est fondée sur des présupposés philosophiques. Il pointe ainsi l’impossibilité de concevoir la psychologie en dehors de l’éclairage philosophique : il est nécessaire de penser l’homme dans son rapport au monde pour pouvoir lui venir en aide.

Un tel propos nous place face à l’obligation éthique d’entretenir un rapport dynamique et éclairé à la clinique. C’est ainsi que nous pourrons garder vivante cette « profession qui porte secours », selon la belle formule de Heidegger dans une lettre adressée à Boss pour son 60e anniversaire. En effet, la relation thérapeutique auprès d’êtres humains en difficulté psychique importe beaucoup aux yeux du philosophe. En un sens, c’est par amitié pour Boss, mais à travers lui par amicalité profonde envers ceux qui exercent cette profession, que Heidegger essaie de toucher en plein cœur l’être en souffrance, l’homme moderne dont la provenance est, dit-il, aussi ancienne que la civilisation elle-même. Quant à la souffrance humaine, les diagnostics des penseurs modernes convergent de manière frappante. Ils éclairent, comme autant de facettes, le sens du mal de cet homme des Temps Nouveaux : renversement des valeurs, nihilisme et perte de dignité de l’existence selon Nietzsche ; malaise dans la civilisation, Spaltung irrémédiable et pulsion de mort pour Freud ; totalitarisme, crise de la culture et échec des voies traditionnelles de transmission pour Hannah Arendt ; machinisme, règne de la force barbare et déracinement chez Simone Weil, etc. La liste est éloquente, car le point central semble le même malgré les différences de formulation. Par son absolutisation, la raison occidentale en est arrivée à son contraire : la démence. Freud, dans un texte trop oublié de 1908[6], rappelle que l’évolution technique de la civilisation conduit malgré le confort matériel à un surcroît de « nervosité », la répression pulsionnelle de l’homme au nom du progrès rationnel ne pouvant conduire qu’à la maladie mentale généralisée. Ainsi, le secours nécessaire à la survie de l’homme moderne déborde le cadre strictement thérapeutique. La façon dont l’humanité est enclose dans une conception du monde est, bel et bien, un problème philosophique. Pour libérer l’homme de ce qui l’entrave, Martin Heidegger compte sur le pouvoir de la pensée qui dégage une clairière respirable au sein de la forêt des concepts. C’est ainsi qu’il en arrive à penser la sortie de la métaphysique, mouvement qui se retire de la philosophie pour préparer une pensée autre par un « Schritt zurück » – que Jean Beaufret traduit en français par « le pas qui rétrocède », consonnant avec le « retour amont » cher à leur ami commun le poète René Char.

Ce retournement décisif, consistant en une refonte de la pensée de l’être humain, est opéré dès la conférence inaugurale tenue au Burghölzli le 8 septembre 1959. Retournement qui fait apparaître l’homme comme une présence à ce qui est donné, une ouverture première au monde et non plus comme un sujet. Nous comprenons ainsi le sens du mot Dasein, célèbre mais mal compris : « être-le-là », traduction française certes difficile mais indiquée par le philosophe lui-même. Le séminaire commence ainsi : « Toutes les idées habituelles jusqu’ici en psychologie et en psychopathologie qui se représentent la psyché, le sujet, la personne, le je, la conscience doivent disparaître d’une visée daseinsanalytique au profit d’une entente tout autre. La constitution fondamentale de l’exister humain qui doit être vue à neuf doit être appelée Da-sein ou être-au-monde. ». Propos soulignés par Medard Boss : « L’être humain n’est pas un sujet ». Une telle assertion est un séisme dont l’amplitude rappelle celui causé par les formulations audacieuses de Freud à l’orée du XXe siècle. L’existence d’un Inconscient remettant en cause l’hégémonie de la conscience et dévoilant que le Moi n’est pas « maître en sa demeure » mais repose sur un socle psychique plus vaste, est en effet un bouleversement. La coupure épistémologique de la psychanalyse naissant dès la Traumdeutung, en 1900 selon la date d’édition voulue par Freud, place résolument la psychologie du XXe siècle sous le signe d’un paradigme nouveau. La psyché, grâce à Freud, cesse d’être une évidence mais redevient une question inhabituelle, dérangeante, révolutionnaire.[7]

Cette pensée qui ferme la porte à toute forme d’ego-psychology était à l’ordre du jour à Zurich en 1959, mais qu’en est-il plus de cinquante ans après ? Il semblerait que la direction suivie par la science médicale, et à sa suite par la psychiatrie et la psychologie, n’ait tenu aucun compte des remarques de M. Heidegger. Aujourd’hui l’homme se pense comme un Moi autonome qui pourrait s’autodéterminer par sa volonté, une conscience qui aurait rapport au monde par le moyen de la représentation. C’est ici que selon nous la philosophie et la psychanalyse auraient tout à gagner à entreprendre un dialogue resté lettre morte. Jacques Derrida se situe dans le même horizon de pensée dans « N’oublions pas – la psychanalyse » en 1990 : « Dans l’air du temps philosophique, on commence à faire comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si la prise en compte de l’événement de la psychanalyse n’était plus de rigueur, n’avait même plus sa place dans quelque chose comme une histoire de la raison : comme si on pouvait continuer tranquillement le bon vieux discours des Lumières, revenir à Kant, rappeler à la responsabilité du sujet en restaurant l’autorité de la conscience, du moi, du cogito réflexif, d’un « Je pense » sans peine et sans paradoxe »[8]. Pourtant, les deux courants analytiques que sont l’analytique du Dasein et la psychanalyse ne sont pas parvenus à rectifier le tir pris par les « sciences humaines »[9].

Science humaine, voilà peut-être l’écueil écrit en toutes lettres. N’est-ce pas une grave contradictio in adjecto qui pèse lourd sur la profession ? En 2011, n’avons-nous pas régressé par rapport au point où se trouvait la pensée en 1959 quant à la possibilité d’une psychiatrie authentiquement humaine ? L’appui de la phénoménologie est pour cela un atout précieux. Elle ne préjuge pas de ce qu’est l’être humain, mais tente de se mettre à son écoute, sans passer par les déterminations métaphysiques qui ont cours sur « l’âme » ou la psyché depuis deux millénaires et demi de tradition philosophique. Elle fait apparaître ce qui de soi-même n’apparaît pas dans le phénomène ; droit à la chose même, « zur Sache selbst », était le mot d’ordre du fondateur Edmund Husserl. Dans sa lignée directe, Heidegger déclare : « avant la parole et avant l’énonciation, toujours d’abord les phénomènes — et seulement après, les concepts ! » Ce primat absolu du phénomène sur la phénoménologie est une indication de méthode à laquelle il faut toujours revenir. Car la « méthode » d’approche du phénomène humain est primordiale. Le philosophe Pierre Jacerme éclaire le sens de ce terme grec lorsqu’il rappelle que chez Aristote le mot garde « l’idée de chemin (odos) et de questionnement. Ce n’est plus le cas quand la méthode devient un protocole qu’on applique et qu’on suit. »[10] La psychiatrie, précisément, fut elle-même la pourvoyeuse la plus fine de l’observation de l’homme, ce phénomène par excellence. Saura-t-elle poursuivre la tâche au XXIe siècle, demeurant chemin de pensée, questionnement du sens de la folie, ou se renfermera-t-elle en protocole scientifique qui prédétermine l’angle des questions et des réponses ? Il est facile de comprendre pourquoi l’approche phénoménologique du Dasein, radicale, subversive, allant à la source même des conceptions courantes de l’homme, peine à trouver quelque écho à l’époque de Martin Heidegger comme à la nôtre. Recevant tout juste les Séminaires de Zurich en France, nous ne prenons pas encore la mesure de l’impact qu’ils auront sur la théorie et la pratique psychiatriques, voire psychanalytiques. Gageons – espérons seulement ? – un impact aussi grand que la remise en question de l’être humain qui s’y amorce, pour une entente plus libre de la souffrance psychique aujourd’hui.

Nicolas D’Inca







[1] Martin Heidegger, Séminaires de Zurich, Paris, Gallimard, 2010. édités par Medard Boss, traduit de l’allemand par Caroline Gros en collaboration avec François Fédier.
[2] Heidegger distingue dans son œuvre l’être et l’étant, se référant en cela à la tradition philosophique dès ses commencements les plus matinaux, dès Parménide. Est étant tout ce qui existe, toute chose. « Pour autant qu’être n’est rien d’étant, distinguer l’étant de l’être est ce qu’il y a de plus fondamental et de plus difficile. Cela est encore plus difficile quand la pensée est déterminée par la science, qui ne traite que de l’étant. » Heidegger, Séminaires de Zurich, op. cit., p. 48.
[3] François Fédier, dans une interview inédite donnée le 05/02/2011 pour l’association Jeunes&Psy.
[4] « Il y a ainsi deux sortes de pensée, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire : la pensée qui calcule et la pensée qui médite. » Pour une analyse plus détaillée de ces notions voir Martin Heidegger, Sérénité in Questions III, Gallimard, 1966
[5] Heidegger, Séminaires de Zurich, op. cit., séance du 10 mars 1965, p. 102.
[6] Sigmund Freud, « La morale sexuelle ‘civilisée’ et la nervosité moderne » in Œuvres complètes, t. VIII
[7] Heidegger disait dans un cours de 1937-38 : « il faut bouleverser ce qui est devenu habituel, il faut des révolutions. La relation originale et de bon aloi à ce qui est initial se trouve pour cette raison dans ce qui est révolutionnaire : par le bouleversement de l’habituel, il remet en liberté le statut en retrait de l’initial. » Traduction F. Fédier, Regarder Voir, Les Belles Lettres, 1995, p. 312.
[8] Derrida, « Let us not forget – Psychoanalysis » in The Oxford Literary Review, vol. 12, n°1-2, 1990
[9] Et ce malgré l’excellent travail de synthèse opéré par Medard Boss, cf. Psychanalyse et analytique du Dasein, Vrin, 2007. Distinguons, au passage, la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger, critiquée par Heidegger lui-même, de l’analytique du Dasein mise en œuvre par Medard Boss dont il soutient les travaux.
[10] Pierre Jacerme, L’éthique à l’ère nucléaire, Lettrages, Paris, 2005

mercredi 18 avril 2012

Bouddhisme et Psychanalyse

Cet extrait est tiré d'une conférence donnée par Jean-Pierre Schnetzler le 28 février 1996 dans le cadre du programme de l'Université Bouddhique Européenne ; le texte est accessible sur le site de l'association.  



Dr Jean-Pierre Schnetzler, ancien psychiatre des hôpitaux, psychanalyste, enseignant bouddhiste. Né le 9 août 1929 et décédé le 04 janvier 2009. Auteur de plusieurs ouvrages dont Le bouddhisme expliqué aux Occidentaux (Dervy, 2008) et La méditation bouddhique. Une voie de libération (Albin Michel, 1994).

"Je parlerai de la méditation bouddhique, la seule que je connaisse un peu, qui est partie intégrante d'une voie spirituelle de complète libération de la douleur ; et je parlerai un peu aussi de psychanalyse, méthode d'investigation et de traitement, basée sur l'hypothèse de phénomènes inconscients, sur une relation transférentielle établie entre l'analysant et l'analyste, et bien entendu sur une certaine conception du psychisme primitivement élaborée par Sigmund Freud et quelque peu modifiée par ses successeurs. Les problèmes qu'elle pose ne sont pas fondamentalement différents de ceux que pose la majorité des psychothérapies individuelles ; aussi je traiterai des psychothérapies individuelles et pas seulement de la psychanalyse au sens strict.

Les difficultés présentées par la comparaison entre la méditation et la psychanalyse tiennent évidemment à des conceptions de l'homme et du monde qui sont différentes dans les deux cas. Il s'agit, dans le premier, d'une voie traditionnelle, et dans le second d'une méthode d'investigation scientifique moderne. Il y a toutefois une analogie profonde entre ces deux démarches. Le Bouddha décrit le bouddhisme comme une méthode de guérison de la souffrance, ce qui lui a valu, d'ailleurs dans le bouddhisme, le titre canonique de "Grand médecin". Personnellement je préférerai l'appeler le grand psychiatre, car la maladie dont il guérit est avant tout mentale. Cette idée de thérapie est en effet commune aux deux démarches que nous allons traiter ce soir. Et je pense, pour ma part, qu'elles sont capables de se féconder réciproquement. Il nous faudra toutefois délimiter les domaines et les modes d'action ; les difficultés tenant aux différences de concepts, de doctrines, et de but car ils sont, nous le verrons, analogues mais pas identiques. Bien entendu je me tiendrai à l'essentiel, et en dehors des querelles de chapelle qui, vous le savez, existent partout dès qu'il y a plus de trois hommes ensembles.

Je mettrai surtout l'accent sur la méditation parce qu'elle est sans doute un peu moins connue que la psychanalyse qui fait partie du patrimoine culturel commun de nos jours.
Nous allons commencer par voir quelle est la structure du monde auquel se réfère le bouddhisme, par rapport à celle qui est explicite dans la psychanalyse.
Pour la psychanalyse, l'évolution de l'homme culmine dans un état de maturité psychologique chez un être humain capable de jouir, de supporter une dose raisonnable de contrariétés, de travailler, d'élever sa progéniture. Après quoi il décline et il disparaît définitivement, au travers de la sénilité, puisque, bien entendu, il n'y a rien après la mort. Les idées de la psychologie classique et de la psychanalyse sont évidemment celles du rationalisme et du matérialisme de leur temps. Mais la psychologie contemporaine, en particulier aux Etats-Unis et à la suite, en France, dans le mouvement transpersonnel, est né sur la côte californienne, sous les influences conjuguées de Carl Gustav Jung et des doctrines orientales, la psychologie transpersonnelle a étudié la maturation du moi de l'adulte jusqu'à un niveau qui n'est pas celui auquel je me référais auparavant. Il intègre des expériences et des modes de fonctionnement psychologique qui sont ceux des mystiques, de toutes les religions d'ailleurs, mais aussi, de façon beaucoup plus rare, de certains non-religieux. Ces expériences ont été décrites sous le nom d'"expériences de Sommet" par Abraham Maslow et, d'une façon générale, par des observateurs qui ne se sont pas crus obligés de se limiter à la description du citoyen ordinaire mais ont tenu compte des phénomènes peut-être relativement rares mais tout de même bien attestés, qui font partie d'une évolution naturelle et nullement pathologique de l'être humain ; lesquels relèvent de ce que de façon abusive on appelle, avec une légère condescendance méprisante, les phénomènes mystiques.

Dans cette optique, la psychologie transpersonnelle reconnaît, de façon schématique, qu'il existe d'abord des stades pré-personnels de développement qui sont bien connus de la psychologie génétique et de la psychanalyse. Je vais vous rappeler simplement que le nourrisson commence à prendre conscience de son environnement sensori-moteur, puis des émotions qu'il éprouve et de quelques fantasmes, pour ensuite accéder à un niveau de pensée que Piaget appelle pré-opératoire et qui constitue un élément normal mais, évidemment, temporaire de l'évolution. Après quoi, le stade personnel est atteint, lorsque sur le plan intellectuel l'enfant est capable de faire des opérations concrètes mais raisonnables où il comprend les rôles et les règles. Il acquiert ensuite une pensée formelle où il est capable de penser le monde et lui-même suivant les règles de la logique. Il appréhende des relations conceptuelles et finalement, il est capable d'opérations synthétiques et intégrantes, créatives, où il est possible d'intégrer tous les processus formels et réflexifs d'une façon personnelle. Lorsque l'adulte est arrivé à ce stade, il a terminé son évolution.

Ce n'est pas exact, disent les psychologues du transpersonnel. L'être humain est encore capable, si son évolution continue, d'atteindre un stade transpersonnel du fonctionnement psychique, qui est ce que je décrirai tout à l'heure comme le début des processus de la méditation de la concentration, au seuil du premier dhyâna. Il est aussi capable d'atteindre un stade, dit "subtil" par Ken Wilber - un des psychologues transpersonnels dont je suis en train de résumer les positions qui correspond à ce que le bouddhisme appelle la forme pure : le rûpaloka, et qui correspond aussi aux archétypes et aux idées platoniciennes, aux visualisations des yidam dans le bouddhisme tantrique et au stades des dhyâna de la forme pure, nous y reviendrons tout à l'heure. Enfin le neuvième stade, qui est le stade causal pour Ken Wilber, est l'expérience du vide, du sans forme, ou de l'universel, ce qui constitue la fin des phénomènes psychiques. Au delà, c'est un état ultime, que l'hindouisme appelle le quatrième état : turiya, ou ce qui constitue le svabhavikakaya du bouddhisme, nous allons aussi y revenir. Je vous cite simplement ces neuf ou dix stades de Ken Wilber parce qu'ils sont représentatifs de la position contemporaine de la psychologie transpersonnelle qui montre qu'au-delà des stades du moi, connus de la psychologie classique, on peut décrire, suivant des critères formels basés sur des constatations d'expérience, des types de fonctionnement mental qui ne relevaient pas, ordinairement, de ce que l'on enseignait à la faculté.

Nous sommes donc là au-delà du moi ordinaire. Est-ce de cela dont il s'agit quand la mystique chrétienne parle de la mort du moi ? Est-ce de cela dont il s'agit quand le bouddhisme parle de l'illusion du moi, ou de l'inexistence du moi ? Ce qui est une façon de traduire le pâli anatta ou le sanscrit anatman et qui constitue, vous le savez, l'enseignement essentiel, fondamental du bouddhisme.
Cet enseignement de l'anatman, de l'anatta, de l'inexistence réelle et ultime du moi, est un enseignement difficile à comprendre dit le Bouddha. Il avait sûrement raison car dans l'expérience que l'on peut avoir des pratiquants du bouddhisme, on s'aperçoit qu'il y a souvent des erreurs de compréhension. J'en cite quelques unes tout à fait classiques. Il y en a une qui consiste à dire que la libération survient en rejetant tout dans un acte romantique ou anarchiste de liberté sans frein. On a connu cela sur les chemins de Katmandu, et également chez ceux qui recherchent une fusion extatique, de type non pas transpersonnelle mais en réalité de type pré-personnelle, une expérience de fusion avec le sein maternel ou avec la puissance protectrice, comme on voudra. C'est d'ailleurs ce qui motive les critiques de Sigmund Freud sur ce point précis. D'autres voient une libération du moi dans le fait de se soumettre complètement à un autre : le maître spirituel, ressenti comme un autre que moi, en essayant ainsi de supprimer désespérément les limites interpersonnelles. D'autres enfin pensent qu'il faut tuer le moi pour passer outre et se livrent à des processus d'assassinat de l'individu à la suite de guerres civiles douloureuses qui relèvent à mon sens du sadomasochisme, mais certainement pas d'une voie spirituelle. Le Bouddha était, vous le savez, non violent et n'a jamais recommandé d'assassiner personne, pas même soi-même. En fait, avant de devenir personne, d'accepter de n'être rien, il faut déjà être quelqu'un ; il faut avoir un moi avant d'accepter de le perdre. Il faut que celui-ci fonctionne avant qu'il puisse s'effacer.

La réalité relative du moi est précieuse et tous les psychiatres savent la gravité des troubles chez ceux dont le moi s'est mal structuré. Ce complexe fonctionnel qu'est le moi doit donc exister ; et exister normalement et correctement. L'anatta, encore une fois, ne consiste pas à tuer un moi réel. Cette vérité consiste à reconnaître que le moi est une illusion, à percevoir qu'il n'a jamais été réel et que ce qui n'a jamais été réel disparaît au moment même où l'on découvre l'illusion. Le moi n'est pas quelque chose de réel et d'authentique qu'il faille faire disparaître. On ne fait disparaître qu'une illusion, l'illusion qu'on a été identifié à ce moi. Lorsque le bouddhisme dit que le moi est une illusion, ou qu'il est irréel, n'oubliez pas que pour lui la seule chose qui est réelle c'est le nirvana ; tout le reste est illusoire. Il faut donc comprendre que ce qu'il y a à supprimer, c'est l'attachement passionnel à une identification illusoire ; c'est la fixation à un mode d'opérer, à un mode de fonctionner qui existe sous le primat de l'identification : "Je suis cela". Ce dont il y a lieu de se libérer, c'est donc de cette identification, en reconnaissant : "Je ne suis pas cela, ceci ne m'appartient pas, ceci n'est pas mon moi." C'est-à-dire qu'il faut se libérer de la relation d'identification : "Je suis Cela" ou de la relation d'appropriation : "Ceci est à moi". Il faut donc se désapproprier et se désidentifier. Mais il n'y a évidemment pas à supprimer de force quoi que ce soit de façon artificielle ; bien au contraire les consignes de la méditation nous demandent de ne rien rejeter, de ne rien supprimer, de tout voir comme c'est réellement. Alors que d'habitude nous voyons les choses comme nous désirons qu'elles soient, ou comme nous avons peur qu'elles pourraient être, ou comme nous imaginons qu'elles sont. Ce sont donc les puissances de l'attachement au désir, les puissances de l'attachement à la répulsion et les puissances de l'identification engendrée par le voile de l'ignorance qui doivent être abandonnées. Si ces trois là sont abandonnées, le moi disparaît, puisqu'il n'a jamais existé.

En fait on pourrait dire, en reprenant la formule de Lavoisier, qu'il n'y a rien qui se crée, rien qui disparaît, mais tout qui se transforme. Et on pourrait reprendre cette formule chimique au sens alchimique... Il y a de grandes parentés spirituelles entre l'alchimie et le bouddhisme tantrique en particulier, puisque la spécialité, pourrait-on dire, du bouddhisme tantrique, c'est justement de ne rien supprimer, de ne rien détruire, mais de tout transformer, exactement au sens alchimique du terme. On va donc laisser se dissoudre, naturellement, ce qui par sa nature, est impermanent et donc, de toute façon, se dissoudra, avec sagesse et compassion."