Un psychologue méditant explore ces deux mondes de l'esprit

A l’heure où la méditation touche le grand public et n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La pratique de la simple présence rencontre le soin psychique. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, plus juste, plus directe ?
Ce blog en est la recherche vivante.

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dimanche 20 mai 2012

Le Paradoxe dans l’Ecole de Palo Alto et le Zen


Comment sortir d’un cadre déjà connu et problématique en soi, et déboucher sur une nouvelle perspective libérée du problème ? Cette question est à l’horizon du changement intérieur, à la croisée de deux traditions. La grande richesse du bouddhisme Zen est d’avoir œuvré en ce sens depuis des siècles par l’usage du koan. En Occident, nous avons pour référence la pensée de l’école dite de Palo Alto qui pense le décadrage en psychothérapie. Comment apporter une transformation au patient par l’usage du paradoxe ? Et comment cela se rapporte-t-il, de manière innovante, à la question centrale au cœur de toute voie, en particulier celle de la méditation ? Grâce à l’excellent travail de synthèse opéré par le spécialiste de l’école de Palo Alto M. Jean-Luc Giribone dans une conférence donnée à l’association Jeunes&Psy, étudions cette façon d’envisager le changement profond. Et pour nous guider dans le Zen, nous marcherons dans les pas du maître le plus sûr, Shunryu Suzuki.

Changements

L’école de Palo Alto a été fondée dans l’après-guerre, au Mental Research Institute de la ville de Palo Alto en Californie. Dans les années 70, le trio Watzlawick, Weakland et Fisch publie un ouvrage qui deviendra un livre fondateur « Changements. Paradoxes et Psychothérapie ». La pensée de Gregory Bateson, qui n’appartiendra jamais à l’école, était l’une des grandes références de Palo Alto, avec celle de Milton Erickson (créateur de l’hypnose ericksonienne), la troisième étant le philosophe logicien Wittgenstein. Les auteurs du livre « Changements » en définissent deux sortes : le type 1 reste encore dans le cadre du problème et ne modifie en rien sa structure, le type 2 en revanche est une réelle mutation, c’est un changement de deuxième ordre, déplaçant le cadre de pensée. Ni A ni non-A, ni l’un ni l’autre, la direction étant celle d’un tiers terme. Un thème fondamental de Palo Alto est l’idée que le patient doit être délivré de sa tentative de solution, car la réponse se trouve hors de ses attentes préconçues concernant son état.

Prenons une des histoires racontées par Watzlawick, dans laquelle une place publique est occupée par la foule pendant la Commune à Paris et un officier a reçu l’ordre de « tirer sur la canaille ». Les soldats sont en joue, la tension à son comble, l’émeute gronde, l’officier tire son sabre et annonce d’une voix forte : « Mesdames et messieurs, j’ai pour ordre de tirer sur la canaille, mais comme je vois nombre de personnes respectables, je leur demanderais de bien vouloir quitter la place afin que nous puissions viser la canaille ». La place fut vidée dans le calme en quelques minutes. C’est un excellent exemple de décadrage. Avec un humour typiquement zen, Milton Erickson raconte une histoire qui lui est arrivée avec quelqu’un s’apprêtant à le cogner parce qu’il l’avait bousculé un jour de grand vent : « Je regardais posément ma montre et lui dit avec politesse ‘il est exactement 2 heures moins 10’ – bien qu’il fut plus de 4h ! » Et il s’éloigna en laissant l’individu stupéfait. Il y a un recadrage de la situation, elle s’éclaire d’un tout autre point de vue qui désamorce complètement l’issue jusqu’alors fatale. Cela fait terriblement écho a une phrase zen : « Le Bouddha a tenté de nous libérer en détruisant notre sens commun. » Un des points essentiels est que le vrai changement affecte la position implicite qui définit les coordonnées dans lesquelles le sujet agit, pense, se représente, etc. Ainsi la notion de cadre – et comment s’en libérer – est un très bon pont entre le Zen et la psychothérapie, souligne Jean-Luc Giribone.

Le Koan Zen
Le paradoxe utilisé dans Palo Alto apporte la délivrance au patient, parce que quelqu’un le délivre de ce qui a été tout le programme de sa vie, tenter une solution qui échoue. Alors brusquement autre chose peut apparaître, un espace nouveau. On retrouve ce processus dans les techniques paradoxales du Zen. Dans la méditation, c’est le passage de l’aporie de l’esprit à la présence du corps. Shunryu Suzuki Roshi montre la nécessité de passer à cette autre logique, faisant ce saut à première vue paradoxal : « L’esprit du débutant recèle de nombreuses possibilités. L’esprit de l’expert en contient peu. » La plus connue des techniques paradoxales du Zen est le koan, ayant pour but d’épuiser l’esprit conceptuel et de déboucher sur le 3e terme logique « ni A ni non-A ». Pour cela on demande au pratiquant de se fixer sur une formule profondément absurde. L’apprenti veut vraiment arriver à quelque chose, il y a donc progression sur la voie, mais son vouloir le bloque… que faire ? On détourne l’intellect sur une formule où l’énergie de la quête se conserve mais l’ego finit par se suicider et quelque chose de la réalité apparaît. « Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as ». « Quand la lumière a disparu, où va-t-elle ? ». « Quel était votre visage avant de naître ? » On cherche un lieu qui est un non-lieu, où la vie ne peut se cristalliser, le satori ne se trouvant pas ailleurs – entre l’humour et la poésie, cet espace que l’on ne voit qu’en négatif, en le devinant entre les lignes… 

Une question est canonique dans le Zen, que les disciples posaient à leur maître « Pourquoi Bodhidharma est-il venu d’Occident ? » C’est-à-dire d’Inde en Chine, où il aurait introduit le ch’an qui deviendra le zen. Les réponses sont toutes plus belles les unes que les autres : « Quel beau lampion ! Le cyprès dans la cour. Il n’y a aucune signification à sa venue. Je n’ai pas de réponse à vous donner. A quoi sert de demander aux autres ? Encore un qui passe par le même vieux chemin… Demandez au poteau qui est planté là. Mon ignorance est pire que la vôtre. Votre question est à côté du sujet. Je vous le dirai quand je serai mort. » Toutes ces façons de parler de la présence désignent une seule chose, c’est la joie de l’ouverture au monde, à l’opposé de la souffrance créée par la fermeture d’esprit qui s’accroche à ses problèmes. Ce qui permet de dire à Suzuki « La seule voie consiste à apprécier votre vie. » Voilà qui est peut-être un secret au-delà des mots.

Méditer libre de soi
Un obstacle profond est la volonté même de progresser, la fixation sur un objectif. Les plus grands pratiquants n’ont cessé de le répéter, de même en psychothérapie dès les origines Freud a insisté sur le fait que « la guérison vient de surcroît ». Le patriarche Lin Tsi ajouterait « Plus on cherche, plus on est loin. C’est là ce que j’appelle un secret ». « Que les fruits de l’action ne soient jamais ton mobile » surenchérit la Bhagavad-Gita hindou. Ce désaccord entre ce que l’on veut et la réalité, cette contradiction fondamentale nous rapproche de la situation propre au koan. Mais c’est également le cas de la méditation assise, dont le grand principe zen est « shikantaza » : juste s’asseoir. « L’essentiel est donc de pratiquer sans aucune visée de gain rapide, sans la moindre idée de gloire ou de profit. Nous ne pratiquons zazen ni pour autrui ni pour nous-mêmes. Pratiquez zazen juste pour zazen. Asseyez-vous, simplement. » dit encore Shunryu Suzuki dans Libre de soi, libre de tout. L’aporie est la même que celle que dénonce la thérapie inspirée par Bateson, à savoir que la volonté de changer empêche toute réussite. On ne peut vouloir danser avec grâce, s’asseoir avec naturel, ou avoir de l’humour. De même il est impossible de désirer le changement, la guérison ou même l’éveil. Comment penser une action qui serait libre d’elle-même, où celui qui agit est entièrement soi, c’est-à-dire en même temps libre de soi ? Les techniques paradoxales de l’école de Palo Alto sont une des pistes à suivre pour découvrir une nouvelle porte d’entrée vers sa propre expérience, une porte qui passe par un chemin inconnu. Le Zen, le koan et la méditation sont une antique voie qui ne cesse d’être neuve à chaque fois que l’on pratique simplement sans but. Il n’y a plus de réponse à chercher à l’extérieur ou de confirmation du moi. C’est paradoxal. Nous allons mal, la planète guère mieux, la société se délite, et quel est le remède prescrit ? Shikantaza. Ne rien faire, juste s’asseoir, mais pleinement. Le mot de la fin revient à Shunryu Suzuki : « Soyez votre propre refuge et croissez tout droit vers le ciel, c’est tout. Mais c’est un peu inhabituel, n’est-ce pas ? Nous sommes peut-être fous. Certaines personnes peuvent nous juger fous et nous les estimons peut-être folles. Pas de problème. Nous ne tarderons pas à découvrir qui est fou. »
 
N.D.

Pour aller plus loin
Gregory Bateson, « Vers une écologie de l’esprit », Seuil, 1977
P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch, « Changements », Seuil, 1975
Shunryu Suzuki, « Libre de soi, libre de tout », Seuil, 2011

dimanche 6 mai 2012

Conférence de Christophe André

“La mindfulness, outil thérapeutique ou préventif ?”

Conférence exceptionnelle de Christophe André   
Mardi 22 mai à 20h.

Maison des Associations du XIIe, 181 av. Daumesnil 75012 Paris.

(Sur inscription uniquement)


L'association Jeunes et PSY aura la joie de recevoir le Dr Christophe André, porte-parole de la méditation de pleine conscience dans le milieu hospitalier en France, pour sa 4e conférence de l'année sur le thème "Guérir ?". 
Médecin psychiatre à l'hôpital Sainte Anne à Paris, le Dr André est l'auteur de nombreux ouvrages destinés à des lecteurs désireux de mieux comprendre les souffrances qui les traversent. En lien avec Jon Kabat-Zinn et Zindel Segal, ainsi que Matthieu Ricard à qui il dédie son dernier livre, Christophe André a développé et popularisé la 'mindfulness' pour des patients anxieux et à risque dépressif. Il répondra pour nous à la question de savoir s'il s'agit d'un outil thérapeutique ou préventif pour les patients qui en bénéficient.
Dernier ouvrage paru "Méditer, jour après jour", L'Iconoclaste, 2012

Soirée réservée aux professionnels de la santé mentale : psychologues et psychiatres, étudiants en psychologie et internes en psychiatrie. Merci de vous inscrire à l'avance, aucune inscription n'aura lieu sur place le 22 mai. 
PAF 10 euros. Gratuit pour les membres de l’association.

mercredi 8 février 2012

Les prisons privées


Une fois n'est pas coutume, j'ai la grande joie d'ouvrir ce mois-ci la rubrique Psychologie et Méditation à ma chère collègue Anne-Céline Karli, qui nous livre ce passionnant article sur nos "prisons privées". Qu'elle soit ici remerciée chaleureusement pour son travail !

« … nous fervents tueurs d’êtres réels dans la personne successive de notre chimère. Magie médiate, imposture, il fait encore nuit, j’ai mal, mais tout fonctionne à nouveau. »

René Char, Partage Formel

Rêve et réalité se livrent parfois un combat acharné qui, comme le dit le poète, nous fait tuer le réel au profit d'une chimère ; loin de nous libérer, ce mouvement nous emprisonne. Les prisons de notre esprit sont privées car, à moins de souffrir d’une grave maladie psychique, les menottes et les chaînes de notre folie intime ne se voient pas. Elles ne se voient pas de l’extérieur, et nous y sommes aveugles nous-mêmes. Comme des êtres nés en captivité, nous ignorons l’immensité du monde en dehors de la cellule qui nous a vus naître. Pourtant, nous avons tant et plus de moments où, absorbés dans la douce chaleur d’un rayon de soleil filtrant de la fenêtre au sommet du haut mur, nous goûtons à cet abandon hors de la conscience de soi, qui enfin abroge les limites -conceptuelles- entre soi et l’autre, soi et le monde, soi et la réalité. Naît-on vraiment en captivité ? Disons que la liberté dans laquelle nous naissons est à soutenir, tandis que tout le matériel pour construire les murs d'enceinte est à disposition. Comment se retrouve-t-on coupé de l’immensité et de l’intensité de la réalité ?

Construction de la prison
La fuite devant l’intensité de la réalité de la souffrance.
Observons ce qu'il se passe au travers d'un exemple, la tristesse. Un enfant vit un drame intime, et pleure à chaudes larmes. La réaction de l’adulte, qui ne peut vivre sa propre tristesse, déjà emmurée, hypothèque celle-ci et tente le divertissement, la consolation ou la réprimande. Des manèges qui, à leur manière particulière, laissent entendre à l’enfant que vivre la tristesse dans sa plénitude est une attitude à bannir. Salutaire affirmation des enseignements bouddhistes (Dharma) qui proclament la réalité de la souffrance et nous guérissent d’une publicité mensongère et omniprésente pour le bonheur standardisé.

L’identification aux pensées qui nous traversent.
Un air de musique en tête, si lancinant… une ritournelle… voici ce que sont nos pensées. Sans que l’on ne s’en aperçoive, nous leur donnons figure de réalité, et allons agresser quelqu’un contre lequel nous avons des griefs imaginaires. Dans sa nouvelle Le Terrier, Franz Kafka nous invite à regarder le phénomène tout à fait stupéfiant du solipsisme, l’enfermement solitaire. Fabrice Midal en a donné une lecture passionnante lors de son séminaire « Cessez de Rêver les yeux ouverts, pour une spiritualité laïque », en août 2011. Le malaise que nous ressentons à la lecture du texte est saisissant, car Kafka réussit à nous placer en observateurs de notre propre esprit, cet esprit incessamment aux aguets, telle une bête traquée dans un labyrinthe. Le discours intérieur de l’animal nous attendrit car nous reconnaissons bientôt la vaine agitation de notre esprit tentant de se prouver à lui-même qu’il existe : « Cogito ergo sum ». C’est la claustrophobie de la logique donnant un sens de certitude.

La passion que nous vouons à cette image de nous.
Chögyam Trungpa parle d’une tour de contrôle, qui nous scrute en permanence. La psychanalyse parle de Surmoi tyrannique qui nous hait, que nous haïssons, et à qui nous faisons mine de prêter allégeance… Cela nous occupe tant que nous oublions que rien de tout ceci n’a la moindre consistance. C’est le leurre le plus profond et le plus dangereux de l’humain. Il condamne à l’agression et à la défense, à l’esprit de vengeance et à un rapport comptable, évaluateur, entre les êtres. Jacques Lacan, dans son texte célèbre des Ecrits « Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » aborde la problématique de l’enfant se découvrant et s’aliénant tout à la fois dans l’image de lui perçue dans le miroir. Cette image devient « l’instance du moi (…) dans une ligne de fiction, à jamais irréductible pour le seul individu (…) ».

Coupés de la tristesse et de la souffrance qui nous traverse tous en tant que nous sommes humains, enivrés de rêveries qui viennent nous donner l’illusion que nous sommes bien vivants, et amoureux passionnés de l’image de nous qui en résulte, nous sommes ainsi agités dans l’espace bien restreint de notre prison. Le désespoir, l’angoisse et le sentiment d’être privés de direction dans un monde clos nous asphyxie. Là est le véritable drame. Nous avons besoin d’air ! La psychanalyse et la pratique de la méditation, dans sa tradition la plus haute, pensent tant cet enfermement que les moyens de s’en délivrer. L’une et l’autre comportent le risque de bouleverser les croyances que nous avions construites : vivre est dangereux, le « moi » existe, les pensées sont la réalité. C’est le prix à payer pour connaître une plus grande liberté.

La psychanalyse : écouter la parole qui parle, se libérer du discours
La psychanalyse ouvre un espace qui est un lieu utopique, au sens positif du mot, le lieu du mythe et de l’inconscient. L’espace analytique est singulier car il n’appartient en propre à aucun des protagonistes de la scène. Le divan, dispositif si étrange et si plein d’intuition de Freud, élude la confrontation des deux partenaires du couple analytique. La tentation d’avoir raison – raison sur un point, mais aussi et surtout raison de l’autre qui agresse, dans sa différence, la certitude que je suis tout –, active dans le face à face banal du quotidien, n’a là plus aucune prise. L’écart entre le thérapeute et son patient va constituer cet espace « non-moi » dont parle le psychanalyste anglais D.W. Winnicott : « Il est utile, selon moi, d’envisager une troisième aire de l’existence qui n’est ni dans l’individu, ni au-dehors, dans le monde de la réalité partagée. On peut imaginer que ce mode d’exister intermédiaire se situe dans un espace potentiel, niant l’idée d’espace et de séparation entre le bébé et la mère ainsi que tout ce qui résulte de ce phénomène. »

Cet espace, nous ne considérons pas qu’il soit conditionné à la relation primaire mère-enfant, mais existe en tous lieux de l’expérience humaine. Dans l’analyse, le dispositif encourage cet espace potentiel, lieu d’émergence de la créativité, comme une toile blanche… qui sera aussitôt remplie de fantasmes et de paroles. Les interprétations de l’analyste éclairent d’un sens nouveau tout le dit et le su, les rotondes et les impasses du terrier. Cette petite entaille répétée dans l’édification de la statue à la gloire de notre moi, à mesure qu’elle se produit, irrite, interpelle, puis désarme. Le discours est, au plan du langage, l’équivalent des murs de la prison névrotique ou des parois du terrier de Franz Kafka. La parole qui parle, déprise du moi imaginaire qui se défend, sourd de ce lieu autre, provoque libération et émerveillement. Elle crée. A la parole déployée dans l’espace de la cure psychanalytique répond le silence vivant de la pratique de la méditation.

La méditation : de l’attention naît la bienveillance qui donne allant et confiance
S’asseoir en silence, écouter la vie nous traverser, battre sa mesure. Y être sourd, puis revenir. Voir surgir des histoires, des désirs, des peurs, de la colère, des personnes, une tonalité, et même des monstres… tout en étant assis sur un coussin, sans bouger. Se poser la question : que dois-je faire ? Rien. Juste être le souffle… quel soulagement ! Sentir que l’on est, explorer l’intelligence que recèle le corps entier dans la pratique, ce corps que nous utilisons au lieu de l’habiter. La clarté naît qui offre une aspiration fraîche et vivante ; c’est la véritable pensée, qui n’appartient pas à un moi, mais est cette prajna ou « intelligence non-née » chère aux enseignements du mahayana. Nos prisons privées, nous ne pouvons en dissoudre les barreaux qu’en prêtant attention à l’espace plein et serein qui nous porte, où que nous soyons.

Et recommencer
Puis l’obstruction, le « déval », la prison de la névrose… reviennent. Mais les murs sont comme plus éloignés, l’air est plus respirable, l’élagage crée davantage de perspective malgré la masse de la canopée, les mots sonnent un peu plus juste. Lorsqu’on a vu et entendu, pris en soi cet espace qui nous ouvre, une fermeture radicale semble moins à craindre. Il est toujours possible d’oublier, bien sûr. Mais le perdre définitivement ne semble pas possible. A défaut de faire tomber les murs d’une seule poussée, ouvrons d’ores et déjà les fenêtres !


Anne-Céline Karli est psychologue clinicienne, praticienne attachée des Hôpitaux de Paris, pratiquante de méditation, fondatrice de l’association Jeunes&Psy, instructrice de MBCT.
Pour lui écrire : ac_karli@yahoo.fr

Article paru dans le journal Bouddhisme Actualités N°143 février 2012

dimanche 10 juillet 2011

"Méditation et Psychologie" sur France 2

J'ai le plaisir de vous informer que l'émission Sagesses bouddhistes sur le thème "Méditation et Psychologie" sera diffusée sur France 2 le dimanche 24 juillet 2011 - de 8h30 à 8h45. J'en suis l'invité et j'y présente quelques passerelles entre ces deux champs, quelques thèmes qui me tiennent à coeur dans ma pratique et dans ma réflexion et quelques pistes de travail, notamment celles travaillées avec les collègues de l'association Jeunes et Psy.


Voici un lien permanent vers un enregistrement de l'émission sur YouTube :
https://www.youtube.com/watch?v=KnruEpK1RSk&t=3s

A diffuser sans modération !

lundi 24 janvier 2011

Ouverture de la rencontre Bouddhisme et Psychanalyse

Au-delà du moi, la liberté ?, le premier colloque universitaire français de grande envergure réunissant psychanalystes et pratiquants bouddhistes, a eu lieu le 27 novembre 2010 à l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V. Les questions soulevées par la rencontre ne laisseront pas d’avoir longtemps des résonances chez les auditeurs, près de deux cent personnes venues des champs croisés des sciences humaines et de la spiritualité. Pour replacer le colloque dans sa juste perspective, voici les mots d’ouverture prononcés au nom de l’association organisatrice de l’événement Jeunes&Psy par son président, rédacteur de votre rubrique Psychologie&Méditation.

Penser ce qu’il en est de l’être humain s’avère incontournable. Si l’intitulé de cette journée peut d’emblée paraître provocateur, c’est bien parce qu’aujourd’hui la psychologie tend à se réduire à l’étude et à la démonstration du moi. Jacques Lacan, pour la psychanalyse française, dénonce une telle réduction de la subjectivité humaine lorsqu’il écrit « le credo de bêtises dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature. A savoir le moi, considéré comme une fonction de synthèse et d’intégration, la conscience considérée comme l’achèvement de la vie ». La tenue de ce colloque est un pari, dont l’enjeu se mesure à l’aune de la méprise qui s’abat sur notre discipline et plus encore, dans la mesure où elle nous concerne directement, sur nous tous. Dans ce dogme d’un moi autonome, volontaire, réduit à la portion congrue, d’une identité à soi, en pleine transparence par rapport à elle-même, l’idéologie massive issue de l’économie règne sans partage. Les effets dévastateurs d’une telle dérive, où l’homme est pris dans les rets d’une obsession de rendement, de résultat, de calculabilité, par sa violente indifférence, nous amenuisent, nous laissent chaque jour plus démunis. L’insensé de cet impératif sur quoi rien ne semble avoir de prise, nous en voyons les effets tous les jours dans nos services. Il nous revient de porter témoignage pour ne pas réduire au silence les voix humaines qui nous parviennent.

Repenser ce qui fait notre métier, les diverses manières de venir en aide, la clinique au plus près du patient, au plus vif de l’expérience thérapeutique, n’est réalisable qu’au-delà du moi. Dans son acception actuelle, le moi est un monde clos sur lui-même, ce qui ne peut déboucher que sur un enfermement d’autant plus grand que les présupposés qui le soutiennent font force de loi. Face à l’assentiment quasi unanime accordé à cette vision du moi, la dénonciation ne suffit pas, il faut encore tenter de s’en déprendre, jusqu’à en retrouver une écoute libre. Un certain défaut de la pensée nous précipite dans une course folle vers l’uniformité, la totalisation sans reste de l’être humain. Donner la parole aux praticiens et aux penseurs nous paraît plus que jamais adéquat. La tentative singulière d’apporter une réponse éthique aux questions que cet écueil soulève, témoigne elle aussi de ce qui fait notre pratique. Afin de nourrir une clinique véritable, il y a une nécessité d’interroger la psychanalyse non comme somme livresque, mais comme libre pensée qui ne fait pas système. L’étude de la psyché des êtres parlants appelle à un frayage hors des savoirs institués. La Cité, quant à elle, n’a plus les moyens d’être à l’écoute de ce message inouï, de cette chance unique que représente la possibilité d’un lieu où une parole pleine puisse prendre place. Le philosophe Jacques Derrida situe bien notre problème dans un texte appelé « N’oublions pas – la psychanalyse » :

« Dans l’air du temps philosophique, on commence à faire comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si la prise en compte de l’événement de la psychanalyse n’était plus de rigueur, n’avait même plus sa place dans quelque chose comme une histoire de la raison : comme si on pouvait continuer tranquillement le bon vieux discours des Lumières, revenir à Kant, rappeler à la responsabilité du sujet en restaurant l’autorité de la conscience, du moi, du cogito réflexif, d’un « Je pense » sans peine et sans paradoxe ».

La subversion qu’opère la psychanalyse quant à la question du moi, voilà l’affaire de cette journée. Des représentants des trois courants principaux de la psychanalyse, avec autant de lectures différentes autour des figures de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung et Jacques Lacan, se rencontrent ; ce fait peu commun mérite d’être souligné. Il faut rendre hommage aux analystes Jean-Jacques Tyszler, Pierre Sullivan et Michel Cazenave, d’avoir accepté notre invitation à venir confronter leurs points de vue avec une telle bonne grâce. Chacun, traversé par la psychanalyse de manière si différente, est à même sa propre vie dans une position d’intériorité par rapport à ces questions, permettant alors que prenne place un dialogue d’une rare profondeur. Ce colloque est accueilli par l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V qui a pour nom : René Descartes. Or c’est bien à Descartes que nous devons l’ego cogito, qui est l’horizon de la pensée moderne. Nous voudrions, dans une mise en perspective de notre Occident par d’autres chemins de pensée, ceux de l’Orient, tenter d’entendre une autre voix. Au-delà du moi, la liberté ? C’est une question qui avant tout se pose, dont seul un véritable dialogue peut donner la formule. Face à la pensée philosophique, psychanalyse et bouddhisme font figure de chemins de traverse qui tentent de répondre à cette question sans recours à la métaphysique.

L’homme est-il fondamentalement un ego ? Cela, le bouddhisme ne peut pas plus le croire que la psychanalyse, et depuis 2500 ans pense l’esprit humain dans un horizon tout autre. Ainsi la voie bouddhiste, ni religion, ni morale, ni philosophie, ne sépare pas le corps de l’esprit, le sujet et l’objet, la théorie et la pratique, le soi et le monde. C’est un bouleversement pour l’Occident qu’une pensée si différente lui soit venu au XXe siècle. Celui par qui la méditation et la réflexion sur l’absence de solidité du moi se sont inscrites dans notre monde moderne s’appelle Chögyam Trungpa. Inlassable, son effort pour entrer en dialogue avec les penseurs, les artistes, les universitaires de l’Amérique des années 70 a marqué une génération. Grâce à son travail de pionnier en matière de traduction, la tradition bouddhiste a su trouver une langue neuve en Occident, dans une large mesure par le biais de la psychologie. Lors des interventions de Jean-Luc Giribone, d’Alain Gaffinel et de Fabrice Midal, nous aurons tout loisir de vérifier la portée de son approche révolutionnaire, tout particulièrement sur la question de l’ego, alors même qu’elle est affirmation du non-ego. Dans Au-delà du matérialisme spirituel, Trungpa écrit :

« En fait, il semble bien que la chose nommée ego ne corresponde à rien du tout ; « Je suis » n’existe pas. C’est l’accumulation de toutes sortes de bric-à-brac. C’est une brillante œuvre d’art, un produit de l’intellect qui dit « donnons-lui un nom », appelons-le « je suis », ce qui est très astucieux. Je est le produit de l’intellect, la marque de fabrique qui réunit en un tout le développement désorganisé et dispersé de l’ego. »

Nous aimerions ouvrir et laisser ouverte la question du moi, du sujet, de la place de l’ego. Tâchons de faire confiance à ce qui nous porte et non de refermer la main sur quelque vérité. Cette tentative de liberté est la raison pour laquelle nous privilégions la rencontre entre les générations, les courants de pensées et les mondes, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Souhaitons que de cette rencontre, quelque chose puisse se dévoiler, dans la joie de penser ensemble ce qui est digne d’être pensé.

Nicolas d’Inca, 27 novembre 2010

Lacan, Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005, p. 19.
Derrida, « Let us not forget – Psychoanalysis » in The Oxford Literary Review, vol. 12, n°1-2, 1990
Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Seuil, 1976, p. 135.

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°131 Janvier 2011

Le colloque a été filmé en vidéo, disponible sur le site de notre partenaire Philosophies.tv
http://philosophies.tv/evenements.php?id=505