Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

mercredi 4 décembre 2013

L’Engagement Social : La Méditation en Action

La méditation est-elle une pratique qui désengage le pratiquant de la vie de la cité ? 
L’engagement social au sein de la société et la pratique méditative ne sont pas séparables selon Michel Genko Dubois que je suis allé rencontrer au Centre Zen Dana situé aux portes de Montreuil où il pratique quotidiennement la méditation.

    De la découverte de la méditation à l'acceptation d'être sur un chemin spirituel
Lorsque je lui demande de me raconter comment, au sein de son itinérance, il en est arrivé un jour à s’asseoir sur un coussin pour pratiquer la méditation, il me décrit avec ardeur son parcours atypique. C’est en 1974, qu’il réalise sa première expérience méditative dans une montagne de l’Ethiopie. C’est à San Francisco, où il vit pendant plusieurs années, qu’il commence à méditer quotidiennement. C’est son enseignant de Shiatsu qui lui a fait découvrir le Zazen (Za, « assis », zen « méditation », le zazen désigne la posture de la méditation assise de la pratique du bouddhisme zen) - « ma pratique, à ce moment-là, c’était d’essayer de ne pas penser et c’était donc une sorte d’art martial intérieur ayant pour but de ne pas ressentir ma souffrance. Ce n’était pas encore la Voie. »
L’un des tournants de son existence est la réalisation d’une marche avec un groupe d’indiens d’Amérique. Cette marche ouvre chez lui une sensibilité profonde vis-à-vis des populations les plus démunies – « les indiens étaient les laissés pour compte de l’Amérique ». En même temps, Michel Genko Dubois est « touché par la dignité des indiens, par la beauté et la générosité  de leur prière. Ils prient avec le cœur. Leur prière inclue le monde entier. » La découverte de cet univers de relations et d’interdépendance exprimés par les indiens va le bouleverser et défaire la dernière résistance qui l’empêchait d’accepter l’aspiration spirituelle de la pratique méditative.

    La tendresse au cœur de son engagement social
 C’est après cette marche qu’il rencontre Maître Deshimaru, puis son maître Zen Américain Dennis Genpo Merzel Roshi, lui-même successeur de Taizan Maezumi Roshi, fondateur du Centre Zen de Los Angeles qu’il va fréquenter assidûment – « là, j’ai commencé à découvrir une nouvelle manière de pratiquer qui laissait monter ce qui advenait plutôt que de tenter volontairement de le repousser (…) Repousser la souffrance en recherchant un tranquillisant pour mettre en vacance mes ruminations mentales». Son chemin dans la pratique méditative est marqué par un adoucissement du rapport qu’il a établi  avec lui-même, avec les autres et avec le monde - « toute ma pratique s’est transformée en révélant un chemin sur lequel j’apprends à devenir de plus en plus tendre avec moi-même et avec les autres». Il a donc appris à être plus au contact de son cœur, à nu face à l’autre, sans peur d’être dans un rapport authentique au monde. Cette ouverture directe à son cœur est un « point de départ qui permet de mieux savoir ce que l’on veut vraiment (…) La pratique de la méditation nous transforme et nous ouvre un chemin pour devenir davantage soi-même. » Il a alors pu déployer concrètement une qualité relationnelle dotée d’une « acceptation inconditionnelle de l’autre dans sa différence mais aussi et surtout dans sa vulnérabilité primordiale. » Lorsque un être « ne cache pas sa vulnérabilité, il ouvre la possibilité d’établir une relation de cœur à cœur avec autrui ». Il conçoit alors son rapport au monde de façon non séparé conditionnant profondément son choix de s'engager socialement par l'intermédiaire notamment de la distribution de repas et surtout de l’accueil des personnes sans-abris. Son action sociale est soutenue par une pratique méditative quotidienne où il peut cultiver une amitié avec soi-même. Entrer en amitié avec soi-même c’est ne plus rejeter mais accueillir « ses fantômes intérieurs et être à l’écoute de la voix de son enfant blessé ».  Ce mouvement d’ouverture et d’acceptation crée paradoxalement un soulagement et une joie inconditionnelle qu’il partage par un accueil plus ouvert à l'autre – « quand tu accueilles et que tu t’ouvres à l’autre sans discriminations, tu fais le choix d’accueillir aussi tes esprits errants. Tu peux lire 10 fois des textes sur l’ouverture du cœur mais le réaliser de façon concrète, ce n’est pas évident et cela demande de la pratique et du temps. » Il devient alors possible d’accueillir « tous les enfants blessés de notre civilisation ». C’est dans cet espace que peu à peu la frontière entre intérieur et extérieur se dissout pour laisser place à une étendue non séparée. 

    La méditation en action : la voie du héros pour l’éveil ?
Cet engagement qui lui fit, des années durant, cuisiner et distribuer des repas tous les weekends à des personnes en situation de grande précarité se situe dans la lignée de son aspiration à venir soutenir les populations les plus rejetées de la société moderne. Comme il le dit avec pertinence « les sans-abris sont les fantômes de la modernité, les gens dont on ne souhaite pas croiser le regard dans le métro quand ils viennent nous solliciter. »  Ce regard fuyant, Michel Genko Dubois l’a vécu  à même son corps  alors qu’il réalisé des « retraites de rue » ; « c’est comme si, tout d’un coup, tu appartenais à un sous-ordre humain (…) Dans la rue, tu deviens très vulnérable et avec la fatigue, la faim, le fait d’être mal habillé et sale ; il se produit un lâcher-prise de tes indentifications. » Ce genre d’action directe, comme la retraite de rue, a été instituée par l’enseignant Zen américain Bernie Glassman, ainsi que la figure du Zen Peacemakers qui fut une grande source d’inspiration pour Michel Genko Dubois. Le Zen Peacemaker est un être qui vit directement dans son existence concrète les préceptes bouddhiques pour devenir un héros pour l’éveil, appelé aussi boddhisattva dans la tradition bouddhique. Cet être ne se retire pas du monde mais intervient directement dans la cité et va vers l'autre  «dépouillé de ses identifications et avec cette vulnérabilité. » Dans ce cadre, il s’agit de « s’ouvrir dans chaque moment à l’inconnu, à ce qui va apparaître sans préjugés, sans censures, sans le filtre des concepts. Il s’agit de faire l’expérience concrète de la non séparation et de l’existence d’une unité primordiale, tout en acceptant que chaque phénomène est pourtant unique et singulier. » Dévoiler la présence d'une unité fondamentale entre les êtres et les choses tout en préservant, dans le même temps, leur diversité est une problématique fondamentale de la modernité : « comment garder cette équilibre ? Comment apprécier la richesse de la diversité et en même temps préserver une non séparation ? Comment faire en sorte que l’unité ne devienne pas totalité et par conséquence un totalitarisme ? » 

    Une méditation laïque est-elle possible ?
Accepter existentiellement ce double mouvement d’unité et, en même temps, de respect de la différence est le chemin proposé par la pratique de la méditation. Pour ouvrir cette possibilité, essentielle pour notre temps, au plus grand nombre, ne faudrait-il pas permettre à nos contemporains de pratiquer eux-mêmes la méditation dans un cadre dit laïque ; dans les écoles, les centres de formations pour adultes, dans les prisons ? A cette question, Michel Genko Dubois répond avec prudence car il craint que ce mouvement transforme la pratique de la méditation, qu’elle soit instrumentalisée par les grandes entreprises devenant une simple technique pour rendre les gens plus efficaces dans leur travail. Pour autant, il se rend bien compte qu’au vu de la dévastation de notre temps, déployer l’horizon méditatif à un autre public que ceux qui viennent dans les centres bouddhistes pour pratiquer « n’est pas une possibilité mais une nécessité. Il faut le faire mais en même temps il est essentiel que la méditation qui sera transmise dans ce cadre échappe à l’instrumentalisation économique. Sachant cela je ne peux pas dire si je suis pour ou si je suis contre mais je suis pourtant certain qu’il faut prendre le risque et le faire sans perdre l’essentiel – la Voie de l’Eveil et du Cœur. » 

Pour aller plus loin :
Michel Genko Dubois fait partie d’un collectif de plusieurs associations (Dana, Rime International, Shambhala, Terre d’Eveil, un Zen Occidental, Zen – Voie du Cœur) de pratiquants bouddhistes se réunissant pour organiser des actions ensembles dans le domaine de l’action sociale : http://zen-voieducoeur.org/qui-sommes-nous.html Il est bénévole sur le bateau Amirale Major Georgette Gogibus de l’Armée du Salut,  qui héberge des personnes en situation de précarité. 

Mathieu Brégégère est Educateur de Rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, Étudiant-Chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, Enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.
 
"La Méditation dans la Cité", une rubrique de Mathieu Brégégère : 3e article de réflexions sur la méditation dans le monde moderne. Bouddhisme Actualités N°152, décembre 2012

dimanche 3 novembre 2013

« Pratique de la Méditation »

"La Méditation dans la Cité", une nouvelle rubrique du journal Bouddhisme Actualités : voici le 2e article de réflexions sur la méditation dans le monde moderne par Mathieu Brégégère. Bouddhisme Actualités N°151, novembre 2012


La méditation est-elle une pratique essentielle et nécessaire pour notre temps ? Si oui, sur quels leviers peut-on s’appuyer pour qu’elle trouve sa place légitime dans le concert complexe du monde moderne ? Ses ressources et son sens ne sont-ils pas menacés de détournement  par les appétits performatifs de nos contemporains ?
Ce questionnement est au cœur de la réflexion du dernier livre écrit par Fabrice Midal, « Pratique de la Méditation. Un regard plus clair sur votre vie et sur le monde. » (Livre de Poche, 2012)

Un espace d’apprentissage de la méditation en Occident
 
Cet ouvrage accompagne concrètement le lecteur à pratiquer la méditation dans sa vie quotidienne. La pratique est ainsi présentée en prenant le temps de bouleverser chacune des idées fausses nous détournant du sens le plus profond de la méditation. C’est dans ce mouvement que Fabrice Midal a consacré toute une partie de cet écrit à répondre aux questions les plus fréquentes qui lui ont été posées depuis qu’il enseigne la méditation. 
Sous quels angles présenter la méditation dans le contexte du monde moderne ?
 Au fil de son histoire, le bouddhisme a montré qu’il était une tradition vivante ayant la capacité de s’adapter à des cultures radicalement différentes sans jamais perdre le fond de son enseignement. Il est donc apparu primordial à Fabrice Midal, fidèle ici à l’inspiration de Chögyam Trungpa, d’élaborer une pratique méditative en harmonie avec notre monde. Dans les faits, cela se traduit par une pratique méditative qui se dépouille de tous les apparats culturels rapportés par chaque pays où le bouddhisme s’est implanté tout en s’appuyant sur la tradition la plus haute et la plus originelle de cette pratique c'est-à-dire : la parole et la vie du Bouddha lui-même.

La méditation bouleverse notre rapport à soi, aux autres, et au monde 

Rappelons qu’à l’époque du Bouddha, la méditation était une pratique commune à tous en Inde ; il n’a pas inventé la méditation mais une nouvelle intention : sans intention justement. Ceci pour laisser venir un état de pleine attention dans l’ici et maintenant, déployant ainsi une plus grande lucidité pour voir les choses telles qu’elles sont.
C’est donc l’attention qui forme le point d’ancrage de la pratique méditative. Par ce mouvement d’attention se produit un ralentissement du rythme intérieur dans le rapport que l’on établit avec soi et le monde. Cette perspective vient bouleverser l’état actuel de notre rapport au monde ultra stimulé par un processus d’accélération où le nombre d’actions réalisées, pour un même laps de temps, a considérablement augmenté au fil des âges. Pour pouvoir suivre la cadence, la plupart des êtres se doivent de pratiquer le « multitasking » c’est à dire d’exécuter plusieurs activités en simultané. Ce diktat de l’urgence a des conséquences graves sur l’état de santé aussi bien physique, psychique qu’émotionnel de l’être humain contemporain. Dans ce cadre, la pratique de la méditation apparaît comme un levier nécessaire pour retrouver un rapport de présence aux choses mais aussi à soi-même. Pour ouvrir cette possibilité attentionnelle dans la pratique, Fabrice Midal propose tout d’abord de porter attention à son corps pour être présent à lui. Déployer ce nouveau rapport au corps est un défi pour l’Occidental tant ce dernier le pense en terme d’utilité. Là il est question « d’inscrire corporellement notre esprit » pour reprendre la formule de Francisco Varela. Prendre conscience que notre corps n’est pas séparé de notre esprit est rendu possible par la posture méditative. En effet, la manière dont nous nous tenons influence notre état d’esprit et le transforme. C’est pour cette raison qu’en restant droit et immobile, comme c’est le cas de la posture méditative, notre esprit se détend peu à peu. La posture et la précision des instructions contenues dans cet ouvrage permettent au lecteur d’incarner une stabilité comparable à une montagne, « digne et solide ». La montagne ne bouge pas malgré les intempéries et les vents violents.
Par la pratique méditative, c’est donc notre rapport aux choses qui est bouleversé ; un rapport qui devient plus ouvert et attentif. Accepter la réalité telle qu’elle est – voilà le sens de la méditation : « le problème n’est pas la réalité concrète, mais l’attitude de se relier aux choses pour le saisir, les consommer et les détruire. La spiritualité implique de retourner cette attitude et d’apprendre à célébrer ce qui est. En ce sens, elle ne nous fait nullement abandonner le corps pour l’esprit, mais nous permet de redécouvrir la profondeur de leur unité. »  (p. 138.)

    Les risques d’instrumentalisation de la pratique

Le risque majeur que court la pratique de la méditation en s’implantant en Occident, selon Fabrice Midal, est d’être détournée de son sens originel pour être conduite à d’autres desseins.
Si l’on pratique en ayant pour objectif la recherche d’un bien-être individuel, cela ne marchera pas et l’abandon sera rapide. La méditation n’est pas une sinécure, c’est un chemin difficile et sinueux ; inconfortable. Pour se relaxer, il existe le massage, le yoga, la sophrologie… Sans à priori face à ces pratiques précieuses, il est pourtant clair que la méditation ne rentre pas dans cette catégorie. Elle cultive une attention qui permet de voir clairement les zones de tensions et à partir de là il s’agit d’entrer en rapport à elles, sans jugement. C’est dans ce sens que la pratique de la méditation ne doit pas être vendue comme la formule miracle anti-stress car au départ c’est tout le contraire qui se passe. Face à l’amplitude de cette réalité, le pratiquant est muni de deux armes : « son attitude de fermeté sans la moindre agressivité et sa confiance dans la pratique ».
Fabrice Midal dénonce aussi l’instrumentalisation par laquelle la méditation se transformerait en une nouvelle manière pour être plus performant et plus efficace. Dans cette perspective, la pratique de la méditation serait dénaturée de son sens le plus haut pour devenir une simple technique comme une autre. Elle perdrait, pour le coup, son caractère révolutionnaire.
Encore une fois il est essentiel de sortir de la tendance habituelle qui impose de se fixer des objectifs. Une citation de Chögyam Trungpa l’exprime pleinement : « La méditation ne consiste pas à essayer d’atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et de défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. » (Trungpa, Le mythe de la liberté

La méditation : voie moderne de la liberté ?

Préserver une vigilance pour éviter ces risques d’instrumentalisation et la pratique de la méditation deviendra un formidable espace d’attention pour prendre conscience que notre existence est plus ample que tout ce que nous croyons de nous-même. Après avoir commencé à méditer, il apparaît clairement qu’il existe une voix intérieure qui commente tous nos faits et gestes en émettant des jugements sur tout. Le problème, selon Fabrice Midal, est que nous faisons confiance à cette voix, nous nous identifions entièrement à elle, pensant qu’elle livre la vérité sur notre identité, sur ce que nous sommes au plus profond. Autrement dit, elle fige notre façon d’être et distille le plus souvent des pensées négatives telles que « je n’y arriverai pas ». En même temps qu’elle dévoile l’activité néfaste de cette voix qui limite, la méditation crée une brèche pour ouvrir un chemin de confiance soutenue par la santé primordiale.
C’est dans ce cadre qu’il faut déployer un bouddhisme pour l’Occident s’harmonisant avec ses problématiques car pour devenir vraiment vivante, la méditation doit s’incarner dans une culture : « la méditation pourrait ainsi permettre à nombre de nos activités, à la médecine comme à la musique, à la pensée comme à la politique, de devenir des arts du présent vivant ».


Pour Aller plus Loin :
Fabrice Midal, Pratique de la Méditation, Le Livre de Poche, 2012. Cet ouvrage est accompagné d’un CD inédit proposant un chemin d’expérimentation directe de la pratique en six séances.
Risquer la Liberté. Vivre dans un monde sans repères, Seuil, 2008
Quel Bouddhisme pour l’Occident ? Seuil, 2005

Ecole Occidentale de Méditation de Fabrice Midal : www.ecole-occidentale-meditation.com

L'auteur : Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.

dimanche 13 octobre 2013

Réaliser son être par la méditation

"La Méditation dans la Cité", une nouvelle rubrique du journal Bouddhisme Actualités on ne peut plus prometteuse, interrompue suite à la vente du journal et à l'arrêt de la publication. Je suis heureux de pouvoir héberger les très pertinentes réflexions sur la méditation dans le monde moderne de Mathieu Brégégère, dont voici le premier des cinq articles publiés à ce jour. 
Bouddhisme Actualités N°150, octobre 2012

Découvrir un chemin vers la réalisation de soi


De nos jours, malgré un culte toujours plus accru de l’individualité, l’homme ne s’adresse pas directement à son intériorité vivante. Nos contemporains, dans leur majorité, cherchent leur bonheur et sa réalisation en dehors d’eux-mêmes et se sentent exister en intensifiant toujours plus la culture d’un Moi égocentré ; dessein conduisant à l’insatisfaction permanente. L’individualisme est un fléau dans sa capacité à séparer les êtres entre eux mais il les sépare également de la possibilité de se connecter avec le monde. La méditation est une réponse.

Que signifie, dans les faits, que l’homme n’est plus en rapport à son intériorité dans le contexte moderne de l’individualisme ? N’y a-t-il pas ici un point paradoxal ? Un apparent paradoxe, mais à y regarder de plus près, c’est la façon de s’examiner qui n’est pas la même selon les perspectives. La tendance majoritaire actuelle est de porter un regard sur soi dont la finalité est de simplement sauver les apparences. Car ce sont bien les apparences qu’il est utile de soigner dans le contexte actuel et non pas de plonger dans les profondeurs pour comprendre. Ce qui importe n’est pas d’être mais de paraître quelqu’un. La société de l’image omniprésente, de l’internet et du divertissement va en ce sens. Se réaliser soi-même, aujourd’hui, revient à faire croire aux autres que son épanouissement est entier. Mais les souffrances du corps et certains maux de l’esprit viennent signifier implicitement le contraire, révélatrice de la vérité du mal à être.

En même temps, dans un rapport aux phénomènes teinté de nuances, le monde dans lequel nous évoluons actuellement apparaît comme un terrain des plus favorables pour dessiner un chemin libérant ;  une liberté soutenue par une pratique méditative. La méditation bouleverse les rapports entretenus avec soi-même et avec le monde. En effet, elle n’appréhende pas l’humain comme une machine – il n’est pas un ordinateur qu’il suffirait de paramétrer à sa guise pour qu’il devienne, comme c’est le cas dans l’approche pragmatique, efficace et performant. Les pratiquants sont marqués par la conviction que la méditation, en conviant chacun à se plonger dans ses profondeurs, est un espace émancipateur formidable pour notre temps. Dans cette perspective, un dialogue entre méditation et société s’ouvre ici.


Le quotidien comme l’espace idéal d’une spiritualité vivante

Il faudrait redonner toute la place qui revient à la spiritualité dans le quotidien de chacun et pour ce faire, débarrasser cette notion de tous les préjugés qui l’entourent. La spiritualité ne doit pas se confondre avec l’immersion abstraite de l’esprit dans un nouveau monde, déconnecté d’une réalité concrète trop pesante, une fuite dans un univers parallèle et imaginaire. Ce n’est pas une échappatoire. Au contraire son dessein est de toucher le réel, se frotter à lui pour établir une connexion avec ce qui est ; retrouver l’essentiel et quitter le superflu. La méditation est un acte d’attention sur l’activité de son esprit et de son corps où il peut observer les multiples états d’âme qui le traversent. Ainsi le sens de présence cultivé par la pratique de la méditation entraîne l’esprit à habiter l’instant présent pour voir les choses telles qu’elles sont. Fabrice Midal écrit dans la revue La Vie de septembre : « c’est donc dans la voie spirituelle que j’ai trouvé non pas une consolation, mais l’esquisse d’un chemin vers une plénitude. Car cette voie n’est pas faite pour consoler, mais pour apprendre à rester inconsolable. Elle ne consiste pas à mettre des petites fleurs sur la douleur, mais à habiter cette dernière avec sobriété. L’aventure spirituelle, la plus palpitante qui soit, n’est pas du côté du bien-être, du confort, mais de l’épreuve, de la douleur à traverser. »(1)
Cette voie peut sembler un défi presque impossible. Mais à ce prix seulement nous serons capables d’entrer dans une spiritualité authentique. Notre époque contemporaine, loin d’avoir fait l’épreuve de penser ses ombres dont la seconde guerre mondiale est la plus menaçante, plonge l’homme contemporain dans un abîme sans fond. Un être en proie à « une violence sociale » génératrice de « stress » et créant « des situations toujours plus inhumaines ». Une déshumanisation programmée favorisant « la fabrique de l’âme standard » pour reprendre le titre d’un article écrit par la sociologue Eva Illouz dans le journal Le Monde Diplomatique de novembre 2011. Son travail éclaire les conditions que la société envisage pour l’être humain à venir, considérant que « son propre ‘moi’ ne relève pas de l’inconnaissable ou de l’infini, mais d’un ensemble de forces matérielles, chimiques, susceptibles d’être mesurées et contrôlées, à l’aune d’un modèle abstrait de ‘normalité’ »(2).


De la logique du Moi à celle du On

Dans cette continuité, la référence au philosophe souvent mal compris Martin Heidegger est éclairante. Comme la tradition de pensée bouddhiste, les travaux d’Heidegger se veulent une tentative pour s’extraire de la psychologie dans son sens ordinaire, c’est-à-dire conduite par la logique du Moi égocentré. En effet, Heidegger et le bouddhisme aspirent à sortir de cette logique du Moi nombriliste en affirmant que l’émotion ressentie dans l’ici et maintenant ne nous appartient pas en propre, elle ne constitue pas notre personnalité mais est une simple relation que l’on établit avec elle. « Au fond, il ne faudrait jamais dire : « Je suis joyeux », mais : « La joie me traverse, m’habite. » Dans ce renversement se tient la vérité spirituelle. La ferveur est une manière de sortir de soi-même, de laisser venir en vous quelque chose de plus grand, de découvrir un secret qui vous dépasse » souligne Fabrice Midal (3).
Si l’homme moderne ne réalise pas ce bouleversement dans son rapport à soi-même, Heidegger le destine à l’inauthenticité car ne pouvant alors se sortir de ses conditionnements socio-historiques. Dans ce cadre « personne n’est soi-même ; tout le monde est réduit à un phénomène social préconscient connu sous le nom de « on » (« das man » en allemand) (…) Nous devons vivre et agir comme « tout le monde » ou comme « n’importe qui » c'est-à-dire les « autres », le « on ». Mais en étant, et en agissant de cette manière, nous n’assumons aucune responsabilité personnelle pour nos actes. » (4)

L’usage du « on » est une tyrannie qui produit un être préoccupé dont le quotidien est le terrain le plus fertile pour tisser la toile de son emprisonnement. Pour s’extraire de cette emprise du « on », Heidegger encourage à se mettre à l’écoute de son appel intérieur. Cette interpellation qui surgit du plus profond déstabilise. Elle est si amplement innovante que la conscience l’interprète premièrement comme un appel extérieur alors qu’en réalité, c’est un appel du plus profond, entièrement indéterminé et sans émetteur. S’y incarne une nudité originelle et sans défense conduisant l’être humain à vivre son temps pour produire l’œuvre de lui-même. L’interpellation est donc un cri d’appel, se souciant de ne pas être oublié, de ne pas être refoulé par l’habitude humaine de se laisser aller au divertissement aliénant de la quotidienneté. Cet appel suggère à l’homme que son existence sera toujours conquête, car elle  ne se possède, ni ne se saisie. Se réaliser en tant qu’Humain est plus essentiel que la réalisation sociale acquise lors d’une formation pour devenir plombier ou économiste. Le philosophe Martin Buber rapporte ce propos d’un rabbin : « Une fois mort, Dieu ne vous demandera pas pourquoi vous n’avez pas été Moïse, mais pourquoi vous n’êtes pas devenu vous-même. » D’ici là, il nous faut découvrir la plénitude de notre propre chemin. Assumer pleinement ce que nous sommes, voilà la voie. Ce potentiel de réalisation est le possible de l’humanité et son devoir est de l’éveiller pleinement.
N’est ce pas l’aspiration la plus fondamentale de la pratique de la méditation ? 


Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation. 

Notes
(1) « Fabrice Midal l’inconsolable. Interview sur son ouvrage Auschwitz, l’impossible regard  », in revue La Vie, les essentiels, n°3498, 13/09/2012.
(2) Fabrice Midal,  La voie du chevalier. Dépassement de soi, spiritualité et action, Editions Payot, 2009, p. 10.
(3) Eva Illouz, « La Fabrique de l’âme standard », article paru in Le Monde Diplomatique n°692, Novembre 2011.
(4) Gbotokuma, Heidegger : Ek-Sistence authentique et éthique comme Thanatologie, 2010, p. 5.

jeudi 3 janvier 2013

Un maître pour trouver sa Voie

A l’heure où la spiritualité tend à devenir un marché du bien-être, le maître se réduirait-il au dernier avatar d’une figure d’autorité archaïque n’ayant plus sa place ? Ou bien est-il encore le seul garant de la transmission d’une influence spirituelle authentique à notre époque ? Et si, loin d’appartenir au passé, la relation au maître était aujourd’hui à réinventer ?


La rupture des Temps Nouveaux
La perte de repères que nous connaissons, et que tous les indicateurs pointent comme une crise sans précédent, ouvre à une quête de sens entièrement neuve. Notre situation signe un temps de « déracinement » ou de « brèche » qui pourrait s’avérer une chance. Car il n’est plus possible, malgré la meilleure volonté, de se relier aux formes traditionnelles comme jadis, où les usages étaient les garants d’un lien authentique au monde sacré. Le maître spirituel s’inscrit dans une lignée ininterrompue, car « le rattachement à une organisation traditionnelle régulière est une condition nécessaire de l’initiation », met en garde René Guénon. Ce point ne saurait être passé sous silence, sans quoi n’importe qui pourrait à bon compte se déclarer « maître ». Il y a donc un risque inhérent à notre époque, qui exige un discernement que ne requéraient pas les sociétés organisées sur un mode traditionnel. Plutôt que de le nier ou de s’en affliger, l’assumer ouvre des possibilités nouvelles de se relier pour de bon au chemin spirituel et à celui qui y mène, le maître.

Un guide nécessaire
Pour autant que la source de son inspiration ne soit jamais d’ordre strictement humain, la spiritualité authentique ne peut se passer d’une initiation réelle, de cœur à cœur. La question n’étant pas « d’avoir » un maître comme une possession supérieure, mais d’entrer en relation à un autre être qui a cheminé et vous éclaire de son expérience sur la Voie – un guide à même de vous donner une direction précise dans la « forêt obscure » de la vie, selon l’expression de Dante. Grâce à lui, le disciple est invité a plus de clarté d’esprit. De fait, le maître extérieur ne devrait pas être séparé du maître intérieur, qui n’est autre que l’intelligence première, plaçant celui qui chemine face à la vérité de son existence sur Terre.

L’abandon de ses illusions
Si la psychanalyse a ses limites en ce qui touche la spiritualité, elle est de ce fait un solide garde-fou. Par sa critique virulente de la religion, « système de doctrines et de promesses », Sigmund Freud en a fait le modèle de l’illusion humaine. L’homme, échoué dans un monde sur lequel il n’a aucune prise, s’invente un protecteur tout-puissant qui a barre sur son destin personnel, une figure qu’il pourrait infléchir par certains comportements de soumission. Ici la cécité presque volontaire de Freud à l’égard de la mystique nous permet de lever bien des malentendus. La recherche d’un maître est bien souvent une fuite infantile devant sa propre responsabilité. Or, celui qui s’engage sur une Voie doit être conscient qu’il va progressivement être amené à abandonner ses illusions protectrices et affronter la réalité en face, et non apprendre à s’en prémunir davantage. Il ne faudrait jamais faire fi de son intelligence et d’un certain sens de cynisme face à toutes les promesses fallacieuses de la vie spirituelle.

Le Maître, selon la psychanalyse, est trop souvent objet de fascination ou substitut du père. Pourtant ce n’est pas la vérité du maître spirituel et Jacques Lacan, tourné vers l’Orient et en particulier le Japon, annonce en ouverture de son premier séminaire de 1953 : « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. » Voici un bon critère pour déterminer à quel maître vous avez affaire. Son enseignement vous parle-t-il en personne ? Son questionnement ouvre-t-il un horizon de sens à découvrir par vous-même ? Car le maître n’est pas là pour vous consoler ou vous priver de votre liberté, mais pour vous la rendre, avec le vertige qui l’accompagne nécessairement… 

Une hiérarchie réinventée
En un sens, chacun se trouve désormais investi de l’idéal qui a présidé à la constitution de nos démocraties laïques, avant qu’elles ne versent dans le management de masse. Chacun est digne de choisir sa voie propre, de même chaque maître doit réinventer une entente de la tradition et une façon de s’y relier. Cette situation de flottement apporte avec elle de nouvelles possibilités de rapports, qui abolissent la hiérarchie ancienne et verticale. Un maître moderne, le Tibétain Chögyam Trungpa, disait de ses étudiants qu’ils étaient avant tout ses ‘amis’ : « Une amitié authentique entre le maître spirituel et l’étudiant se caractérise par une communication directe nommée ‘rencontre de deux esprits’. L’ami s’ouvre et vous vous ouvrez, vous êtes tous deux dans le même espace. » Ce geste d’amour et de confiance reste exemplaire. Et si la modernité imposait désormais qu’il n’y ait plus de maître spirituel que dans la dimension démocratique ?


Pour aller plus loin :
René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Guy Trédaniel, 1984
(Voir aussi ses Aperçus sur l’initiation)
Fabrice Midal, Quel bouddhisme pour l’Occident ? Seuil, 2006
(Voir aussi « Un maître spirituel à l’âge de la démocratie » in Chögyam Trungpa, une révolution bouddhiste, Editions du Grand Est, 2007)

La pensée du « déracinement » se trouve chez Simone Weil dans L’enracinement  et celle de la « brèche » chez Hannah Arendt dans La crise de la culture


©Nicolas D’Inca, article paru dans Le Monde des Religions, janvier-février 2013 (N°57)