Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

lundi 10 octobre 2011

Tonglen : Donner et Recevoir.


Psychologie & Méditation rencontre pour vous le Dr Cathy Blanc, docteur en médecine et responsable de l’association Tonglen. Cathy Blanc est disciple de Sogyal Rinpoché à Rigpa et c’est au centre de retraite Lerab Ling que nous la rencontrons pour parler de son association laïque d’aide aux personnes en difficulté et d’accompagnement des mourants. 
Nicolas D’Inca : Que veut dire Tonglen ?
Dr Cathy Blanc : Le mot « tonglen » est un mot issu du bouddhisme tibétain, qui signifie « donner et recevoir ». Pour nous ce nom a du sens, car nous sommes une association d’accompagnement des gens en difficulté, qu’ils soient en fin de vie, qu’ils souffrent de séparation, de solitude, de problèmes personnels avec eux-mêmes. L’accompagnement aux mourants est un aspect, mais Tonglen concerne toute personne en difficulté existentielle. L’idée qui nous anime est d’offrir un espace laïque, très ouvert, où l’on puisse utiliser les outils du bouddhisme tibétain, que l’on retrouve dans d’autres traditions. 

Comment et avec qui travaillez-vous ?
La grande force du bouddhisme est d’avoir une approche, un discours sur la souffrance, qui est très spécifique. On l’aborde par les notions de changement, d’impermanence, d’interdépendance… Dans l’association Tonglen nous empruntons ces outils et ce savoir-faire, mais en l’amenant de façon laïque pour que chacun s’y retrouve, quelle que soit sa tradition ou son manque de tradition. On démarre chaque rencontre par un temps qu’on appelle une «pause». Par une méditation guidée, on montre aux personnes en difficulté commet se relier aux sensations du corps. Puis on regarde ensemble des textes ou des vidéos, qui amènent un petit bout de sagesse. Puis on leur demande si cela leur parle et comment cela peut éclairer ce qu’ils traversent. Après la discussion, on refait de la méditation ; shamatha est le support de base, qui amène parfois des expériences qui sont bien au-delà de trouver un peu d’espace.
Dans l’association, nous accueillons des gens en difficulté, mais nous formons aussi des bénévoles qui interviennent à l’hôpital ou dans des services où il y a des gens en fin de vie, ou en souffrance. Dernièrement, on nous a appelé pour une personne qui venait d’avoir une maladie dégénérative foudroyante et qui demandait l’euthanasie. L’équipe soignante était désemparée. Un de nos bénévoles y est allé – ce sont des gens qui sont formés et qui ont compris que la méditation n’est pas juste trouver le calme, mais se relier à qui nous sommes vraiment. Il a senti que cet être hurlait de souffrance. Et il lui a proposé de le guider dans un exercice pour poser l’esprit. Au bout des 20 minutes, quand on lui a demandé comment c’était, l’homme malade a dit : « moins de souffrance. » Et à partir de ce moment-là il n’a plus demandé l’euthanasie. Quand on lui a demandé ce qu’il avait trouvé, il a dit : un espace qu’il n’avait jamais connu. Il a dit avant de mourir que le plus beau cadeau, c’était d’avoir rencontré la méditation. La qualité de ce qui se passait pour lui à ce moment lui a permis de toucher la nature de l’esprit, une présence d’une très grande qualité, suffisamment fort et vaste pour que cela soit déterminant. La pratique touche les soignants eux-mêmes, parce que le personnel était tellement surpris, curieux de savoir ce qu’on avait fait, que nous allons développer la méditation dans ce service ! 

Il n’est donc pas nécessaire d’être bouddhiste ?
Tonglen a pour but d’apporter des outils applicables par tous. Les pratiques pour développer l’amour-compassion sont universelles, la méditation aussi, cela n’a rien de spécialement confessionnel. Il y a des musulmans qui viennent, et ça leur paraît acceptable. Nos bénévoles ne sont pas seulement bouddhistes, simplement on leur demande d’avoir une connaissance personnelle de la méditation. Notre idée est d’accueillir toute personne qui nourrit une réflexion sur l’accompagnement et s’intéresse aux questions de la vie et de la mort. Certains sont là à titre de développement personnel, beaucoup viennent parce qu’ils ont des métiers en lien avec la souffrance et certains à titre privé, car on peut tous être amené à devoir accompagner un proche dans la maladie et la mort. La laïcité est cruciale pour nous. D’ailleurs à l’hôpital de Montpellier nous avons monté un groupe avec des professionnels : quelle spiritualité laïque dans le cadre du soin ? A Marseille a été créée une unité de soin spirituel où Rinpoché a enseigné. Dans l’hôpital, il y a un espace où l’on peut aborder ces questions de l’esprit autrement, et proposer des outils comme la méditation. Dans l’association on permet aux gens de se rendre compte qu’ils peuvent avoir des outils universels à leur disposition, qu’ils appartiennent ou non à une tradition. Ils peuvent revisiter leur spiritualité, ce qui donne sens à la vie, et ce qui permet d’être mieux avec l’autre et avec soi. Après, on a moins de crispation sur ce « je » dont on ne sait pas très bien qui il est ! Car il devient clair que nous ne sommes plus le même avant et après avoir rencontré quelqu’un. 

Vous êtes médecin de formation, n’avez-vous pas souffert du manque de cette dimension, de la prise en compte de l’humain, car c’est plutôt le côté technique qui prédomine ?
Oui, tout à fait d’accord. Mais dans le cadre de la formation au sein de Tonglen chaque fois qu’on apporte ces notions sur l’humain, c’est comme si on permettait aux soignants de retrouver leur intention de départ. Ils se reconnaissent. Dernièrement je tenais un cours pour les étudiants en médecine, qui étaient un peu en colère à la fin du cours : Pourquoi ne nous en a-t-on jamais parlé avant ? C’était presque de la révolte devant le fait qu’on enseigne de nombreux aspects techniques du métier, mais l’essentiel reste à l’arrière-plan. En psychologie, c’est il me semble la même chose ; il y a les concepts mais pas les outils de la rencontre. Les malades psychiatriques peuvent pourtant faire toucher aux étudiants et aux psys des espaces intérieurs qu’ils ne soupçonnent pas. Grâce à la méditation certains collègues peuvent être amené à accepter pleinement la rencontre avec l’autre, à être touché par l’inattendu.
Sogyal Rinpoché m’a permis d’identifier des outils, mais mon éducation chrétienne et ma volonté très précoce de devenir médecin allaient déjà dans cette direction d’aider ceux qui souffrent. Le christianisme qui prône pourtant « d’aimer son prochain comme soi-même » n’est pas toujours à même de répondre concrètement au problème moderne du manque d’amour des gens pour eux-mêmes. Dans le bouddhisme, j’ai trouvé une réponse, un savoir-faire et un savoir-être. La méditation, les yeux ouverts, nous pose dans la vie. En même temps il est important que chacun puisse se relier à ce qui l’anime, car la méditation n’est pas juste un concept ou un outil. Qu’est-ce qui vous rend vivant et vous rapproche de vous-même ? Le fait d’être étudiante de Rinpoché m’aide à rester vraie et à ne pas m’échapper dans mes constructions mentales. Il n’est pas obligé que chacun ait un maître, mais il faut trouver comment entrer sur cette voie pour goûter réellement la méditation – ce n’est pas un gadget de plus pour l’Occident, ce qui serait une limitation. Etre attentif et bienveillant, ce serait déjà ça ! Mais il y a plus, comment se relier à sa vraie nature et rester en lien à cela dans sa vie, ce qui est du ressort de la spiritualité profonde. 

Propos recueillis par Nicolas D’Inca

Projet en cours : fonder des « Maisons de Tonglen », lieux d’accueil de personnes âgées, pour vivre la retraite autrement, dans la solidarité, l’entraide et la proximité. Toute l’aide autour de ce projet est bienvenue !

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