Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

lundi 6 décembre 2010

Non-violence et écologie spirituelle : rencontre avec Satish Kumar

Satish Kumar, citoyen britannique d’origine indienne, a connu un destin hors du commun. Moine jaïn dès l’âge de neuf ans, infatigable marcheur pour le désarmement nucléaire reçu à la Maison Blanche, militant écologiste directeur de la revue Resurgence, inspiré par ses rencontres avec les maîtres spirituels les plus profonds de son époque, il nous présente l’enseignement de sa vie dans un livre autobiographique bouleversant, Tu es donc je suis (paru dans la collection « L’esprit d’ouverture » chez Belfond). Rencontre avec un homme exceptionnel, disciple de Gandhi, autour de la non-violence et de l’écologie spirituelle.

Satish Kumar : Le sous-titre du livre Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance est une idée ancrée dans la tradition bouddhiste, celle d’« émergence co-dépendante ». Le vrai terme bouddhiste est « co-dépendance », parce que la notion d’être ensemble y est plus forte et plus humble que dans le terme « interdépendance ».

Nicolas d’Inca : Cette notion de dépendance est illustrée dans votre livre par une approche holistique, une trinité combinant la Terre, l’Ame et la Société. Comment comprendre ces trois niveaux d’existence ?

SK : Nous sommes avant tout dépendants de la Terre, la source de vie. Nous venons et retournons à la terre. Elle est une représentation symbolique du monde naturel et de l’existence tout entière. La Terre est l’ultime, le cosmos, et l’Âme est la qualité spirituelle, intime, le plus proche de vous. Comme une graine est l’intime et l’arbre l’ultime, tout provient de cette graine, l’âme. Puis, la Société, la communauté humaine est le pont entre Terre et Âme. La notion de dépendance a pour but de nous faire arriver jusqu’aux Temps Modernes et quitter l’idée cartésienne de « ego cogito ergo sum » : Je pense donc je suis.

ND : Nous sommes ici en France, le pays du philosophe René Descartes. Vous traduisez sa phrase de manière humoristique : « Tu es, donc je suis ». Qu’en est-il de la non-dualité ou de l’absence d’ego ?

SK : « Je pense, donc je suis » est une idée dualiste. Je pense dans ma tête, mon esprit, mon moi, que j’existe indépendamment du monde. Descartes était dualiste, le bouddhisme est holistique. Je voudrais que la France quitte Descartes pour une approche plus bouddhiste ! Dans cette phrase incroyable le mot « je » revient deux fois. C’est une vision égocentrique et dualiste, qui sépare l’esprit de la matière, alors que le bouddhisme les relie, l’un ne pouvant exister sans l’autre.

ND : Vous l’avez appris durant votre enfance, auprès de votre mère ou de vos maîtres jaïns ?

SK : Oui, le jaïnisme et le bouddhisme sont très proches. Le fondateur du jaïnisme, contemporain du Bouddha, s’appelait Mahavira. Il enseigna la non-violence, la compassion envers la nature, les autres, soi-même. Les êtres vivants ne sont pas là uniquement pour servir de ressources naturelles aux humains, mais possèdent une valeur intrinsèque. Les arbres existent de leur propre droit. Ce ne sont pas des objets dont on peut user à sa guise. Un théologien chrétien américain, Thomas Berry, dit que l’univers n’est pas une collection d’objets mais une communion de sujets. Les arbres ne sont pas des objets, la terre n’est pas un objet, mais un sujet. Nous devons abandonner cette idée de nature comme exploitable, pour l’usage, le bénéfice et le confort des humains. Tous les êtres vivants sont nos proches, les membres de notre famille. La terre est notre demeure. On pourrait l’appeler « Planète Chez Soi ». C’est l’enseignement des Jaïns, de ma mère, mais aussi du bouddhisme comme je l’appris plus tard en rencontrant Chögyam Trungpa.

ND : Qui est pour vous Chögyam Trungpa ?

SK : Je pense que Chögyam Trungpa est un des plus grands représentants de cette vision du monde holistique, entre écologie et spiritualité. Il est venu du Tibet à cause de l’exil, comme le Dalaï Lama, mais arrivant en Occident il réalisa qu’ici se trouvait la plus grande chance. Il saisit l’opportunité d’enseigner le bouddhisme, la pensée spirituelle, puisque l’Occident est trop pris par le matérialisme. Depuis les Lumières et l’avènement de la raison, nous avons oublié que la science n’est qu’une manière de connaître le monde. L’intuition, la spiritualité, la sagesse sont d’autres chemins de connaissance. Il y a de nombreuses voies d’exploration de l’existence, la science n’en est qu’une. Voilà l’idée promulguée et répandue par Chögyam Trungpa. De nos jours, la même idée est reprise par Thich Nhat Hahn et le Dalaï Lama. Ces trois grands maîtres arrivent à lier ensemble les visions écologique, spirituelle et sociale. C’est grâce à eux que j’ai développé cette nouvelle trinité Terre, Ame et Société.

ND : Pourriez-vous nous parler plus avant de votre engagement profond dans ce que vous appelez « l’écologie révérencielle » et dans ce que Fritz Schumacher nomme « l’économie bouddhiste ». Comment vivre en paix avec notre environnement ?

SK : Depuis l’industrialisation occidentale, le progrès et le développement sont devenus des sortes de guerres envers la nature. Nous n’allons pas dans le sens de na nature, mais contre elle, nous essayons de la conquérir et de l’exploiter, comme un ennemi. Quand vous travaillez à petite échelle, alors vous avez un espace pour vivre en harmonie avec le monde naturel, humain et spirituel, ce qui est à la fois plus écologique et plus juste. C’est un « mode de vie juste » pour reprendre le terme bouddhiste traditionnel, là où la société industrielle parle d’emploi. Les gens ne devraient pas chercher un « emploi » mais un mode de vie juste, qui vient d’une vocation intérieure. Vous voulez faire quelque chose grâce à votre créativité, qui répondra aux besoins des autres, et le travail devient une pratique spirituelle, comme une manière de servir l’humanité. Dès lors vous pouvez recevoir de la nature, comme un don, avec gratitude. L’Inde et la Chine, ayant été des pays bouddhistes, ont pourtant oublié l’économie bouddhiste et suivent le modèle occidental, qui conquiert la nature et cause des désastres. Le réchauffement climatique, la pauvreté mondiale, les injustices sociales et la crise, les sociétés occidentales y sont confrontées parce que prises dans une économie industrielle à grande échelle. Nous créons une situation très dangereuse. Cela ne peut continuer. L’économie bouddhiste est une véritable clef pour le bien-être futur de l’humanité.

ND : Satish Kumar, vous avez rencontré des guides spirituels merveilleux, qui luttaient pour la justice et la liberté de manière non-violente. Comment peut-on appliquer la non-violence pour changer les mentalités et aider le monde de manière effective ?

SK : Mahatma Gandhi, Vinobâ Bhave, Krishnamurti, Martin Luther King, Fritz Schumacher, Bertrand Russell, tous ces gens que je décris dans le livre – et ma mère, bien sûr ! Ma mère a été mon premier et plus grand maître. Tous ces gens sont source de lumière, dans ma vie mais aussi dans la société. Ils ont fait en sorte de conserver sa santé à notre monde. Mahatma Gandhi, Chögyam Trungpa, le Dalaï Lama nous rappellent que nous ne sommes pas au monde pour les possessions matérielles et la croissance économique, mais nous sommes sur terre pour le bien-être de l’humanité. Hélas l’équilibre est rompu et nous ne cherchons plus que les possessions extérieures, non plus l’illumination et la paix intérieures. Le Mahatma Gandhi appelait le pouvoir de la non-violence « le pouvoir de l’âme ». Tous les grands maîtres nous ont appris qu’il est possible de créer un monde meilleur uniquement à travers la non-violence. Quand je suis allé aux Etats-Unis à l’époque où Martin Luther King était vivant, son pays ne reconnaissait pas le droit de vote aux Noirs. Et cinquante ans plus tard, il y a un Noir à la Maison Blanche ! Ce changement des consciences est venu par la non-violence, celle des milliers de manifestants pour les droits civils, qui ont apporté ce bouleversement. Ainsi, le pouvoir de la non-violence est le plus grand de tous.

Propos recueillis par Nicolas d’Inca

Pour aller plus loin :

www.belfond.fr

http://resurgence.gn.apc.org

www.schumachercollege.org.uk

Cet article, une fois n'est pas coutume, n'est pas directement dans notre horizon Psychologie et Méditation, mais ça a été une belle rencontre avec Satish Kumar, aussi je vous en fais profiter quand même !

Article publié en une de couverture, Bouddhisme Actualités, N°130 Décembre 2010

1 commentaire:

  1. Je viens de découvrir Mr Satish Kumar... quel regard! je suis profondément touché par l'entretien que vous nous avez transmis et souhaite que les messages seront compris par le + grand nombre. Quel grande âme, merci, merci encore.Shédrup

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