Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

mercredi 7 juillet 2010

Psychose et Compassion

Quelqu’un auprès de vous
La rencontre de la psychologie occidentale et du monde bouddhiste a récemment donné un film documentaire, Someone beside you. Il faut le dire d’emblée, il s’agit d’un beau film. L’image est superbe, le réalisateur prend le temps de montrer les paysages d’Europe ou d’Amérique, les montagnes, l’océan, un coucher de soleil. Cette présence de la nature apporte du souffle et donne l’exact contrepoint de la folie dont nous parlent les principaux personnages de ce documentaire, qui ont tous traversé de graves crises psychotiques. Car c’est alors la claustrophobie qui l’emporte, la terreur de ne plus s’appartenir, les hallucinations morbides, les actes violents. Ce qui est bouleversant dans ce film, très émouvant par bien des aspects, est la parole enfin rendue à ces « malades ». D’ailleurs, mieux que « maladie mentale » le terme de folie les écarte peut-être moins de leur vécu qui n’a rien de médical, mais constitue une véritable quête existentielle. Car la folie est dépeinte ici comme la tentative individuelle et désespérée de trouver un monde meilleur.

Le réalisateur Edgar Hagen, habité par un questionnement fort sur la psychose, interroge l’esprit humain et la façon de le perdre comme de le retrouver. Il rend ici hommage au travail de pionnier du psychiatre et psychanalyste Edward M. Podvoll (1936-2003), également connu sous le nom de lama Mingyur. Il retrace la naissance de son grand projet d’aide aux patients psychotiques, le projet Windhorse, en interrogeant par exemple la première malade, Karen, grâce à qui ce traitement alternatif a pu voir le jour. Elle témoigne de sa folie et de sa première rencontre avec le Dr Podvoll, que l’on rencontre également à plusieurs reprises au cours du documentaire, à Boulder dans le Colorado.

Parole à la psychose
Entendre ces témoignages de première main est nécessaire. Chacun peut dire, de lui-même, pour lui-même, ce que représente sa folie, donner les raisons – car il y a de la raison dans la folie – qui l’ont poussé à glisser de la normale pour tomber dans ces voies de traverse, parfois sans savoir comment en revenir. Hors du délire, la lucidité des patients psychiatriques est frappante. Ils peuvent se révéler, grâce à la caméra amie de Hagen, dans toutes leur humanité, leur désarroi, leur envie de vivre et de communiquer leur expérience à une société que souvent ils ont abandonné, mais aussi qui les a abandonné. Ils revivent leurs crises les plus décisives, nous les font connaître, de l’intérieur, avec beaucoup de précision.

Un des maîtres mots du film est l’amour, palpable entre les individus qui travaillent ensemble, psychothérapeutes, psychotiques, la distinction étant souvent floue entre les deux d’ailleurs, dans une espèce de communauté de pensée. L’enjeu est pour eux tous de comprendre comment on évite la folie si possible, et comment on en sort une fois tombé hors de la santé, débordé par son propre esprit. Le comprendre, c’est rendre l’humanité à elle-même, retrouver une vie en commun, frayer un passage entre des personnes qui sont généralement si coupées de leur propre vécu qu’elles sont inaccessibles à l’autre et à sa parole. C’est ici que l’amour intervient, ou la compassion, l’envie de travailler ensemble, que deux esprits puissent se rejoindre au-delà des barrières du toi et du moi, de la santé et de la maladie. D’ailleurs l’ouvrage majeur d’Edward Podvoll « Recovering Sanity » est paru en français sous le titre Psychose et Guérison, mais le sous-titre en est Le chemin de la compassion.

Naropa, Trungpa et Podvoll
Il faut savoir que Boulder a été un incroyable centre spirituel et culturel à partir des années 70, puisque Chögyam Trungpa y établit sa résidence et y fonde une vaste communauté, un lieu de séminaire et de retraites dans les Rocheuses, mais aussi la première université d’inspiration bouddhiste reconnue par l’état, l’Université Naropa. Devenu élève de Trungpa, qui lui enseigne la méditation et les techniques tantriques pour travailler avec son propre esprit, Podvoll fonde la chaire de psychothérapie contemplative de Naropa, qu’il dirige de 1978 à 1990. En 1981 il élabore le projet Windhorse (cheval du vent, lungta), terme issu du cycle d’enseignements sur la voie sacrée du guerrier cher à Trungpa, selon lequel chacun possède en lui une bonté primordiale, avant tout égarement dans la folie. Pour Trungpa, la santé fondamentale est à l’œuvre dans la vie de tout être humain, en tant qu’il est humain, issu de cette terre bien réelle. C’est cette vision résolument humaine, loin d’une dérive culpabilisatrice de la maladie mentale, qui guide Ed Podvoll dans son approche révolutionnaire de l’accueil et du traitement des psychoses.

L’équipe du projet Cheval du Vent travaille selon trois principes simples.
1. « Tous les êtres humains possèdent une base de santé mentale. » Selon Chögyam Trungpa, certes « la confusion mentale existe et opère, mais de façon secondaire par rapport à la santé fondamentale ».
2. « Puisque les êtres humains ne sont pas séparés de leur environnement, si on crée un environnement sain pendant leur traitement, alors les patients auront plus de chance de guérir ». Trungpa encore : « Le point central est d’évoquer une certaine gentillesse, une certaine tendresse, la bonté primordiale, un sens du contact. Quand nous mettons en place un environnement pour traiter les gens, il s’agit d’une situation d’environnement global. Un patient très dérangé ou coupé du monde pourrait ne pas répondre sur-le-champ, cela mettra sans doute longtemps. Mais si un sens général de bienveillance lui est communiqué, alors peut-être une fissure apparaîtra dans le béton armé de la névrose : elle deviendra maniable et on pourra dès lors travailler avec elle. »
3. « La guérison consiste à découvrir et à se synchroniser avec sa propre santé de base ».

Entre folie et santé

« Celui qui a un esprit peut aussi le perdre. Nous savons tous cela, sinon nous ne ferions pas constamment tout notre possible pour garder la raison. Si nous n’avions pas une telle peur, nous réaliserions que nous vivons en permanence aux frontières de la folie. » d’après Eric Chapin, psychothérapeute au projet Windhorse. Osciller entre les deux pôles est notre lot commun et montre que la vie n’est pas fixée une fois pour toutes d’un côté ou de l’autre d’une ligne imaginaire qui départagerait folie et raison. C’est une mauvaise nouvelle pour celui qui se pense à l’abri ; c’en est une bonne pour celui qui se voit soudain de l’autre côté du miroir sans plus arriver à se reconnaître. Le changement, la transformation, la guérison sont possibles. La frontière est mouvante, et c’est un des effets même de la compassion bouddhiste, que de réduire l’écart entre soi et l’autre par la réalisation de l’ouverture première (shunyata).

La vision moderne du moi est une des pierres d’achoppement de la psychologie occidentale, car elle est trop influencée par la métaphysique, c’est-à-dire par une pensée très active qui nous influence malgré nous. Aujourd’hui se considérer comme un moi et voir en son prochain un autre, ou distinguer le monde en sujet et objet, est devenu une évidence dont il est très difficile de sortir. C’est un des buts de cette rubrique d’en montrer une alternative. On y retrouve à l’œuvre la pensée du psychanalyste américain Bruno Bettelheim : « Une grande part de la psychologie moderne cherche à établir un savoir sur l’autre ; une trop grande part, à mon avis, qui n’est pas contrebalancée par un engagement au moins aussi important envers la connaissance de soi. Mais je crois que connaître l’autre - ce qui n'est pas la même chose que connaître des choses sur l’autre - ne peut qu’être fonction de la connaissance de soi. » (La forteresse vide). Cela fait écho à la parole de Podvoll lorsqu’il met en garde : « quand on s'accroche à la différence entre soi et l’autre, un énorme fossé se creuse. Quand on s’identifie comme étant le thérapeute, on a déjà perdu la moitié de son humanité. Il faut descendre de ce piédestal et être un humain ordinaire, ce que vous êtes, avec ce que vous savez et ce que vous ignorez. » La psychologie est une science humaine, une pratique emprunte d’humanité, le traitement de la folie nous rappelant sans cesse à l’humilité de la position de celui qui ne sait pas – mais est disposé à entendre.

Sources
Edward Podvoll, Psychose et Guérison, La Tempérance
Someone Beside You, le film de Edgar Hagen (voir le site www.temperance.com)
Chögyam Trungpa, The sanity we are born with, Shambhala, 2005

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°126 Juillet/Août 2010

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