Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 13 juin 2010

Sortir du stress par l’attention

Arrêter la chasse aux pensées
Le tigre est aux aguets. Ses muscles se tendent. Son attention se resserre. Il guette ses proies. Il choisit une gazelle qui semble plus faible que les autres, et se focalise sur elle uniquement, reléguant le reste du troupeau à l’arrière-plan. Lorsque la chasse commence, il ne court plus qu’après ce seul animal, oubliant tout le reste. Une fois son but atteint, l’attention du tigre repu se relâche et les animaux qui passent à sa portée non pas plus d’importance pour lui que le paysage qui l’environne. Nous empruntons ce détour par une scène de la vie animale pour parler aujourd’hui d’un problème de santé publique dans les sociétés occidentales : le stress. Le stress est un état de tension intérieure, qui prend une forme aussi bien physique que mentale et se manifeste par toutes sortes de désagréments, agitation, douleurs chroniques, anxiété généralisée, troubles du sommeil, de l’alimentation, et surtout troubles des capacités d’attention. Ce tableau clinique, bien connu des médecins et des psychologues, mais aussi de monsieur tout-le-monde car il en souffre directement, n’est pas une fatalité. Le monde moderne va en ce sens, et nous bombarde d’informations, de stimuli en tout genre, et nous contraint à suivre une vitesse croissante dans le traitement de ces informations. Certains peuvent le déplorer, mais le ressort de cet état de fait collectif est le plaisir que l’on peut ressentir à être ainsi soumis à une pression grandissante, sommé de réagir, dans une tension certes douloureuse mais qui fait se sentir vivant, « au taquet » dit-on. Nous adorons sentir notre esprit comme un tigre en chasse… Mais l’animal, parfois plus sage que l’homme, sait quand il faut s’arrêter et une fois son objectif à court terme rempli, il passe à un autre mode attentionnel. Cela, les hommes ne savent plus le faire. Ils courent sans cesse après leurs pensées, leurs préoccupations, leurs obligations professionnelles ou sociales, entre le téléphone mobile et internet, entre la télévision et les divertissements, comme autant de stimulations accaparantes. Nous en sommes venus au point d’être des handicapés de l’attention, prisonniers du stress, qui fait des ravages, causant un grand nombre de maladies et de dépressions réactionnelles. Mais en sortir est possible : par l’attention.

L’attention n’est pas la concentration
D’abord, qu’est-ce que l’attention ? La méditation, au premier chef, nous l’apprend. Il s’agit d’y développer un sens de pleine présence, d’ouverture consciente. Ce n’est pas l’attention coincée du « fais attention ! » mais une présence d’esprit plus large et précise à la fois. L’attention est le vrai secret de la pratique de la méditation par où la vie change, les choses s’ouvrent. Ce secret est connu des pratiquants bouddhistes, mais commence à trouver écho hors de la sphère de la spiritualité. La médecine occidentale commence à s’en nourrir. En France, la vague arrive, pour preuve le Nouvel Observateur a fait sa une de couverture sur la méditation comme nouvelle forme thérapeutique. L’approche mindfulness développée par Jon Kabat-Zinn en est un exemple éminent, de même que l’Open-Focus du psychologue américain Les Fehmi.
Ce dernier explore dans son livre La pleine conscience (Belfond, 2010) une découverte simple mais féconde : l’attention, et surtout la manière que nous avons de prêter attention est au cœur de notre esprit et de notre manière d’être au monde. « La maîtrise de l’attention conduit à des changements (…) sur la totalité du système nerveux, sur les muscles, le corps, la force morale et l’esprit dans son ensemble » Nous ne connaissons encore qu’imparfaitement les ressources de l’esprit, et nous restons fixés sur une dimension étroite de l’attention, comparable à la concentration, à la focalisation (focus) sur un objectif unique, au détriment d’autres dimensions plus ouvertes et intégratives. Fehmi recense les richesses qui sont nôtres à ce niveau et distingue quatre formes d’attention : étroite, diffuse, objective et immergée.
Pour Les Fehmi, de nombreux problèmes peuvent être résolus en changeant simplement de mode d’attention. Il s’agit d’équilibrer entre les quatre types et retrouver une balance plus juste. L’esprit n’a pas à se limiter ainsi, obnubilé par la performance de ce qui est à faire sur l’instant, mais il connaît souplesse et plasticité, permettant de faire rentrer dans le champ de la conscience toutes les nuances de l’expérience qu’une visée étroite exclue pour plus d’efficacité. La visée ouverte préconisée par la méthode Open-Focus est un mode d’attention qui admet à la fois la visée étroite (concentration) et la visée diffuse (perception élargie), les invitant à cohabiter pour une attention plus pleine et une vie plus unifiée.

Attention ouverte
« Attention veut dire "être à l’affût" et non regarder "quelque chose". Ce qui implique un processus de vivacité intelligente et non pas l’action mécanique d’observer bêtement ce qui arrive. » écrit Trungpa Rinpoché dans Le Cœur du sujet. Il ne renverse pas ici la perspective, car cela se réfère plutôt au tigre attentif, ouvert, avant qu’il n’engage sa course effrénée et manque toutes les possibilités qui s’offrent à lui. L’esprit ressemble alors plutôt à l’image traditionnelle du porc qui mange tout ce qui traîne sur son chemin et fonce droit devant sans discrimination, sans intelligence. Ce type de focalisation sur « quelque chose » n’est pas souhaitable, car cela nous fait perdre l’ouverture, la présence, ou ce que Thich Nhat Hanh nomme la pleine conscience. Il est crucial de voir comment l’attention fonctionne, et le travail de Les Fehmi peut y aider par sa précision scientifique qui sépare et analyse les modes attentionnels. Après tout, il n’y a pas à faire de l’attention une idole, quelque chose d’intouchable dans un domaine séparé de la vie, loin des préoccupations quotidiennes. Ce n’est rien de particulier, rien de plus naturel en un sens, si seulement nous ne l’avions oublié avec tant de force. La méditation ouvre des capacités présentes chez tout être humain, mais perdues. Ce n’est pas un exercice spirituel en tant que tel, mais il s’agit d’y ouvrir un rapport au monde que notre éducation nous a fait oublier.

Prêter attention transforme
Toutefois il ne faudrait pas confondre les domaines. La méditation est une révolution quant à notre être entier. Ce n’est pas un outil technique de développement personnel mais un nouveau rapport à l’entièreté de ce qui est. C’est l’appel de la liberté qu’apporte l’attention ouverte. Entendue ainsi, il n’y a pas de contradiction entre les approches psychologiques ou médicales de l’attention et la voie du Bouddha. L’enseignant bouddhiste Fabrice Midal en atteste : « Quelque chose œuvre en vous par la méditation, qui n’est pas de l’ordre de la pensée, la saisie y est impossible. La méditation vous transforme indépendamment de ce que vous voulez. Votre vie change, mais nous ne décidez pas dans quelle direction. Une sagesse plus grande œuvre en vous, par le fait même que vous portez attention. » Prêter attention transforme de soi-même. Les Fehmi va en ce sens lorsqu’il écrit « Chacun a la capacité de rééquilibrer et de guérir son système nerveux pour mettre fin à ses problèmes, soulager sa souffrance, ralentir son rythme de vie tout en accomplissant davantage de choses, vivre plus en profondeur, optimiser ses fonctions physiques et mentales et améliorer radicalement sa vie quotidienne. Comment ? La réponse est simple, elle est à la portée de tous. Il s’agit de changer sa façon de faire attention. »

Nicolas d'Inca

Sources
Les Fehmi et Jim Robbins, La pleine conscience. Guérir le corps et l’esprit par l’éveil de tous les sens, Belfond, 2010. Pour plus de détails voir www.openfocus.com
Fabrice Midal, enseignement inédit sur « L’attention », lors du week-end Ouvrir son cœur, Genève, juin 2009.
Chögyam Trungpa, « Les quatre fondements de l’attention » in Le cœur du sujet, Seuil, 1993.

Nouvel Observateur « Les pouvoirs de la méditation », numéro 2372 du 22 au 28 avril 2010

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°125 Juin 2010

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire