Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

samedi 2 avril 2011

Le Malaise hier et aujourd’hui, ou pourquoi lire Freud



Un article paru dans le N°2/2010 de la revue Psychiatrie Française, au sujet des nouvelles traductions de Freud entreprises notamment par le Seuil. A partir de Malaise dans la civilisation, nous analysons l'apport de la pensée freudienne, avec José Martinez, mon collègue et ami cofondateur de Jeunes&Psy. Voici un court extrait de l'article intégral que l'on trouve sur le blog de l'association http://jeunes-psy.blogspot.com


5. Le Malaise hier et aujourd’hui, ou pourquoi lire Freud
L’actualité de Freud reste brûlante, et il ne s’agit ni d’un colosse aux pieds d’argile ni d’une idole dont le crépuscule aurait sonné, contrairement à ce que prétendent de récentes attaques. Son texte est là, et il se porte tout seul, aujourd’hui comme hier. Chaque lecture d’un grand texte apporte un sens nouveau et le livre semble éclairé d’une lumière tout autre ; a fortiori quand il s’agit d’une traduction nouvelle d’un texte déjà connu. C’est ce qui se passe à la relecture du Malaise, où l’Unbehagen prend d’étranges couleurs d’Unheimlichkeit, d’inquiétante étrangeté : Freud a-t-il écrit ce texte à la veille de la grande crise économique de 1929 et de l’accession d’Hitler au Reichstag en 1930 – ou en 2010, époque où sont brandis les épouvantails de l’effondrement économique du monde occidental et de la perte de contrôle sur la technique moderne, qui menace le monde d’un autre genre de totalitarisme ? Si certains lecteurs, les non spécialistes plus probablement que les « psy » de formation, en découvrant les grands textes freudien aujourd’hui se posent des questions de ce type, sans doute que la puissance dérangeante de la psychanalyse va connaître un nouvel essor. Mauvaise conscience de son temps, telle est sa vocation première, seul point qui la rapproche de la philosophie.

Dans son « enquête sur le bonheur » Freud pose certains modes pulsionnels de traiter avec le malheur comme paradigme d’une position subjective face à la difficulté de vivre, d’un évitement du principe de réalité, d’une négation de la douleur. Un exemple psychopathologique en est la toxicomanie, qui reste très problématique. Mais au-delà d’une entente stricte de ce phénomène qui touche les individus à notre époque plus largement qu’à la sienne – car la pharmacopée (légale) s’est considérablement étendue – qu’en est-il de l’usage si répandu d’une autre sorte de narcotique, la télévision ? Les médias et le consumérisme sont des solutions globales apportées au problème de la souffrance humaine, tentant de combler toute faille, et donc un nouveau visage du malaise. Voilà ce à quoi Freud n’a pu assister. En revanche, et c’est l’effarante modernité de son texte, il l’avait prévu. Le malaise trouve ses sources dans la constitution même de l’homme, aux prises avec le langage, le sexuel et le refoulement des pulsions.

Le totalitarisme qui s’insinue dans l’Allemagne nazie des années trente, tandis que Freud vient d’achever Le Malaise dans la Culture, est dissous. Mais la menace d’une pulsion de mort qui entrave les sources de vie n’a pas disparu. Le danger d’un monde devenu « total », réfrénant férocement la libido mise au service d’impératifs économiques et concentrant les populations de manière vertigineuse, soumis à leur agressivité qui n’a pas d’autre issue que de faire retour, est présent aujourd’hui plus que jamais. Le monde va-t-il redevenir un univers clos, inversant l’ouverture de pensée amorcée par les Lumières et dont Freud reprend le flambeau ? Les déterminations économiques, scientifiques, techniques de l’homme vont-elles prendre le pas sur ce qu’Eros peut offrir de subversion, en-dehors de tout cercle défini d’avance ? Le malaise actuel tente de nier la psychanalyse, qui vient mettre à mal le fantasme contemporain de bonheur de masse, de progrès industriel – comme si cela s’accompagnait d’un progrès moral exonéré de la dette de l’être parlant envers le sexuel et la mort.

Freud nous inspire par sa vision de l’homme de culture, le Kulturmensch, pris dans les rets du processus civilisateur et de sa destructivité interne. Le malaise est inhérent à la société, non pas extérieur. Les belles pages sur le surmoi nous en donnent la mesure. S’évertuer au bien n’est en rien une garantie du bonheur. La statue du Commandeur, l’instance morale, domine et écrase l’homme de son ombre démesurée. Freud, en effet, dans le chapitre clé de son livre (le chapitre VII), montre que la civilisation conduit l’individu à l’angoisse, conséquence du renoncement pulsionnel à l’agressivité dont il pourrait faire preuve à l’égard de l’Autre. La surveillance zélée du surmoi se retourne contre le moi. Cette haine autopunitive fait partie du malaise. Thanatos tente de prendre le pouvoir. L’histoire rejoint la métapsychologie : après l’accès d’Hitler au pouvoir au nom d’une humanité meilleure, Freud ajoute la dernière phrase du Malaise, en signe d’espoir. La voici dans la nouvelle traduction du Seuil : « Il faut dès lors espérer que l’autre des deux ‘puissances célestes’, l’éros éternel, fera un effort pour l’emporter sur son non moins immortel adversaire. Mais qui peut prédire le succès et l’issue ? »

"Un malaise dans la traduction freudienne",
par Nicolas D’INCA et José M. MARTINEZ

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