Un psychologue méditant explore ces deux mondes de l'esprit

A l’heure où la méditation touche le grand public et n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La pratique de la simple présence rencontre le soin psychique. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, plus juste, plus directe ?
Ce blog en est la recherche vivante.

samedi 15 février 2014

La commercialisation de la pleine conscience

Voici un article intelligent qui dénonce les travers de l'utilisation commerciale de la pleine conscience en vogue aujourd'hui, et des implications politiques d'une telle pratique dans l'économie libérale contemporaine. Un texte de Ron Purser et David Loy publié sous le titre Beyond McMindfulness dans le HuffingtonPost du 2 juillet 2013 (version originale anglaise). Par ailleurs pour souligner l'engouement croissant d'une telle pratique réadaptée, voici la une de couverture du prestigieux Time magazine du 3 février 2014, intitulé "La révolution en pleine conscience" (The mindful revolution). Ce qui devient assez ironique en croisant les deux articles, puisque celui de Purser et Loy démontre assez bien l'usage de la mindfulness à des fins de conservation du statu quo, dans la société en général et les entreprises en particulier.


"La méditation de la pleine conscience (mindfulness) s’est imposée d’un coup, faisant son entrée dans les écoles, les entreprises, les prisons et les organismes gouvernementaux, l’armée américaine notamment. Des millions de gens tirent des bénéfices concrets de leur pratique de pleine conscience : moins de stress, une meilleure concentration et un peu plus d’empathie peut-être. Évidemment, on ne peut que se réjouir de ce développement majeur. Il a néanmoins sa part d’ombre.

La révolution de la pleine conscience semble offrir une panacée universelle pour régler à peu près toutes les questions de la vie quotidienne. Plusieurs ouvrages ont été publiés récemment sur le sujet : Être parent en pleine conscience (Mindful Parenting), Manger en pleine conscience (Mindful Eating), Enseigner en pleine conscience (Mindful Teaching), Une politique de la pleine conscience (Mindful Politics), La thérapie de la pleine conscience (Mindful Therapy), Diriger en pleine conscience (Mindful Leadership), Une nation consciente (A Mindful Nation), La guérison consciente (Mindful Recovery), Le pouvoir de l’apprentissage conscient (The Power of Mindful Learning), Le cerveau conscient (The Mindful Brain), La pratique de l’attention dans les périodes de crise (The Mindful Way through Depression), Le chemin de l’attention vers l’auto-compassion (The Mindful Path to Self-Compassion). Quasi-quotidiennement, les médias font référence à des études scientifiques sur les multiples bienfaits de la méditation de la pleine conscience en termes de santé et comment une pratique aussi simple peut provoquer des transformations neurologiques dans le cerveau.

L’engouement pour le mouvement de la pleine conscience a aussi créé une petite industrie lucrative. D’avisés consultants recommandent des formations à la pleine conscience, assurant qu’elle améliore l’efficacité au travail, qu’elle réduit l’absentéisme et qu’elle met en valeur les compétences personnelles si essentielles dans une réussite professionnelle. Certains vont même plus loin en affirmant qu’une formation à la pleine conscience peut agir comme une « technologie perturbatrice » qui transforme les entreprises même les plus dysfonctionnelles en des formes organisationnelles plus respectueuses, plus compatissantes et durables. Jusqu’ici, cependant, aucune étude concrète n’a été publiée pour appuyer de telles affirmations.

Dans leurs stratégies de positionnement, les promoteurs des formations à la pleine conscience débutent généralement leurs programmes en disant qu’ils sont « d’inspiration bouddhiste ». Raconter aux néophytes que la pleine conscience est un héritage du bouddhisme, une tradition célèbre pour ses méthodes de méditation anciennes et éprouvées, offre un certain cachet et un effet tendance. Mais, parfois, dans la même phrase, les consultants assurent souvent leurs sociétés commanditaires que leur type de pleine conscience n’a plus de lien ou d’affiliation avec ses origines bouddhistes.

Le découplage de la pleine conscience de son contexte moral et religieux bouddhiste se comprend comme un changement utile pour faire de ce genre de formation un produit vendable sur le marché. Mais l’empressement à laïciser et marchandiser la pleine conscience sous la forme d’une technique commercialisable risque d’aboutir à une dénaturation malheureuse de cette pratique ancienne, qui visait bien plus qu’à soulager un mal de tête, réduire la pression artérielle, ou aider des gestionnaires à être plus concentrés et plus productifs.

Bien qu’une technique épurée et laïcisée, que certains appellent aujourd’hui le « McMindfulness », puisse rendre la pleine conscience plus acceptable pour le monde de l’entreprise, sa décontextualisation de sa vocation première de libération et de transformation et de son ancrage dans l’éthique sociale, revient comme Faust à vendre son âme. Plutôt que d’exercer la pleine conscience comme un moyen d’éveiller les individus et les organisations des racines malsaines de l’avidité, de la malveillance et de l’ignorance, elle est généralement remodelée en une technique banale, thérapeutique de développement personnel qui peut, en fait, renforcer ces racines.

La plupart des explications scientifiques et autres qui circulent dans les médias présentent la pleine conscience en termes de réduction du stress et de renforcement de l’attention. Ces bienfaits sur le comportement humain sont proclamés comme des incontournables de la pleine conscience et ses principaux intérêts pour les entreprises modernes. Mais la pleine conscience, telle qu’elle est comprise et pratiquée dans la tradition bouddhiste, n’est pas simplement une technique moralement neutre pour réduire le stress et améliorer la concentration. Elle est au contraire une qualité distincte de l’attention qui est tributaire et influencée par de nombreux autres facteurs : la nature de nos pensées, de nos paroles et de nos actions, la manière de gagner notre vie, nos efforts pour éviter des comportements inappropriés ou maladroits, tout en développant ceux qui contribuent à une action sage, à l’harmonie sociale et à la compassion.

C’est pourquoi les bouddhistes font une différence entre l’attention juste (samma sati) et l’attention incorrecte (miccha sati). La distinction n’est pas morale : la question est de savoir si la qualité de la conscience se caractérise par des intentions appropriées et des qualités mentales positives qui conduisent à l’épanouissement et à un bien-être optimal pour les autres autant que pour soi-même.

D’après le canon pâli (les plus anciens enseignements attestés du Bouddha), même quelqu’un qui commet un crime prémédité et odieux exerce sa pleine conscience, bien que nuisible. De toute évidence, l’attention consciente et la concentration totale d’un terroriste, d’un tireur assassin, ou d’un criminel en col blanc n’est pas de la même étoffe que l’attention que le dalaï-lama ou d’autres pratiquants bouddhistes ont développée. La pleine conscience juste est guidée par des intentions et des motivations fondées sur la modération, des états mentaux sains et des comportements éthiques : des objectifs qui incluent, mais qui l’emportent sur la réduction du stress et l’amélioration de la concentration.

Une autre idée fausse veut que la méditation de la pleine conscience soit une affaire privée ou intérieure. La pleine conscience est souvent commercialisée comme une méthode d’épanouissement personnel, un forme de répit dans les épreuves du monde féroce de l’entreprise. Une telle orientation individualiste et consumériste de la pratique de la pleine conscience peut se révéler efficace pour se préserver et faire avancer ses propres intérêts mais est inopérante pour atténuer les causes des détresses collectives et structurelles.

Quand la pratique de la pleine conscience est cloisonnée de cette façon, les liens qui unissent des motivations personnelles s’effacent. Sa propre transformation personnelle est dissociée d’une transformation sociale et structurelle qui prenne en compte les causes et les conditions de la souffrance dans un environnement plus large. Une telle colonisation de la pleine conscience génère aussi une forme d’instrumentalisation : elle ajuste la pratique aux besoins du marché plutôt que d’offrir une réflexion critique sur les causes de notre souffrance collective, la dukkha sociale.

Le Bouddha a souligné que son enseignement traitait de la compréhension et de la fin de dukkha (la souffrance au sens le plus général). Qu’en est-il de la souffrance provoquée par les modes de fonctionnement des institutions ?

De nombreux défenseurs des entreprises estiment que la transformation commence par soi : si l’esprit peut devenir plus concentré et plus apaisé, alors les transformations sociales et structurelles suivront naturellement. Le problème d’une telle formulation, c’est qu’aujourd’hui les trois moteurs nuisibles relevés par le bouddhisme, que sont l’avidité, la malveillance et l’illusion, ne sont plus limités aux esprits individuels, ils se sont institutionnalisés en des forces qui échappent au contrôle de chacun.

Jusqu’à présent, le mouvement de la pleine conscience a évité d’envisager sérieusement la question de l’omniprésence du stress dans les entreprises actuelles. Au lieu de cela, les sociétés ont accueilli avec enthousiasme le mouvement de la pleine conscience, car il fait peser à point nommé la charge sur le travailleur individuel : le stress est présenté comme un problème personnel et la pleine conscience est proposée comme une bonne médication pour aider les travailleurs à travailler plus efficacement et calmement dans des environnements toxiques. Enveloppé dans une aura de soin et d’humanité, la pleine conscience est refaçonnée en une soupape de sécurité, comme un moyen de relâcher la pression, une technique pour réagir et s’adapter aux efforts et aux tensions de la vie de l’entreprise.

Il en résulte une version atomisée et privatisée de la pratique de la pleine conscience, qui est facilement cooptée et réduite à ce que Jeremy Carrette et Richard King, décrivent dans leur livre "Vendre la spiritualité. La prise de contrôle silencieuse de la religion" (Selling Spirituality: The Silent Takeover of Religion) comme un infléchissement « d’accommodement ». L’entraînement à la pleine conscience suscite un grand intérêt, car elle devient une méthode à la mode pour maîtriser les troubles du personnel, encourager l’acceptation tacite du statu quo et être un outil efficace pour garder l’attention concentrée sur des objectifs institutionnels.

À bien des égards, les formations d’entreprises à la pleine conscience, avec leurs promesses que des salariés plus tranquilles, moins stressés seront plus productifs, ressemblent à s’y méprendre aux courants aujourd’hui décriés des « relations humaines » et des formations à la sensibilité qui étaient populaires dans les années 1950 et 1960. Ces programmes de formation ont été critiqués pour leur utilisation manipulatrice des techniques relationnelles, comme l’écoute active, employée comme un moyen de calmer les employés en leur faisant sentir que leurs préoccupations avaient été entendues alors que les conditions restaient inchangées sur leur lieu de travail. Ces méthodes ont été appelées « la psychologie de la vache » car des vaches satisfaites et dociles donnent plus de lait.

Bhikkhu Bodhi, un moine bouddhiste occidental au ton direct, met en garde : « Sans une critique sociale forte, les pratiques bouddhistes pourraient être facilement utilisées pour justifier et maintenir le statu quo, et devenir un renfort pour le capitalisme consumériste. » Malheureusement, une perspective plus éthique et socialement responsable est désormais considérée par de nombreux pratiquants de la pleine conscience comme une préoccupation accessoire, ou comme une politisation inutile d’un cheminement personnel de transformation.

Il est à espérer que le mouvement de la pleine conscience ne suivra pas la trajectoire habituelle de la plupart des modes de l’entreprise, l’enthousiasme débridé, l’acceptation dépourvue de tout sens critique du statu quo, la désillusion finale. Pour devenir une véritable force de transformation positive personnelle et sociale, il devra se réapproprier un cadre éthique et aspirer à des fins plus nobles qui prennent en compte le bien-être de tous les êtres vivants."

Ron Purser et David Loy

jeudi 3 janvier 2013

Un maître pour trouver sa Voie

A l’heure où la spiritualité tend à devenir un marché du bien-être, le maître se réduirait-il au dernier avatar d’une figure d’autorité archaïque n’ayant plus sa place ? Ou bien est-il encore le seul garant de la transmission d’une influence spirituelle authentique à notre époque ? Et si, loin d’appartenir au passé, la relation au maître était aujourd’hui à réinventer ?


La rupture des Temps Nouveaux
La perte de repères que nous connaissons, et que tous les indicateurs pointent comme une crise sans précédent, ouvre à une quête de sens entièrement neuve. Notre situation signe un temps de « déracinement » ou de « brèche » qui pourrait s’avérer une chance. Car il n’est plus possible, malgré la meilleure volonté, de se relier aux formes traditionnelles comme jadis, où les usages étaient les garants d’un lien authentique au monde sacré. Le maître spirituel s’inscrit dans une lignée ininterrompue, car « le rattachement à une organisation traditionnelle régulière est une condition nécessaire de l’initiation », met en garde René Guénon. Ce point ne saurait être passé sous silence, sans quoi n’importe qui pourrait à bon compte se déclarer « maître ». Il y a donc un risque inhérent à notre époque, qui exige un discernement que ne requéraient pas les sociétés organisées sur un mode traditionnel. Plutôt que de le nier ou de s’en affliger, l’assumer ouvre des possibilités nouvelles de se relier pour de bon au chemin spirituel et à celui qui y mène, le maître.

Un guide nécessaire
Pour autant que la source de son inspiration ne soit jamais d’ordre strictement humain, la spiritualité authentique ne peut se passer d’une initiation réelle, de cœur à cœur. La question n’étant pas « d’avoir » un maître comme une possession supérieure, mais d’entrer en relation à un autre être qui a cheminé et vous éclaire de son expérience sur la Voie – un guide à même de vous donner une direction précise dans la « forêt obscure » de la vie, selon l’expression de Dante. Grâce à lui, le disciple est invité a plus de clarté d’esprit. De fait, le maître extérieur ne devrait pas être séparé du maître intérieur, qui n’est autre que l’intelligence première, plaçant celui qui chemine face à la vérité de son existence sur Terre.

L’abandon de ses illusions
Si la psychanalyse a ses limites en ce qui touche la spiritualité, elle est de ce fait un solide garde-fou. Par sa critique virulente de la religion, « système de doctrines et de promesses », Sigmund Freud en a fait le modèle de l’illusion humaine. L’homme, échoué dans un monde sur lequel il n’a aucune prise, s’invente un protecteur tout-puissant qui a barre sur son destin personnel, une figure qu’il pourrait infléchir par certains comportements de soumission. Ici la cécité presque volontaire de Freud à l’égard de la mystique nous permet de lever bien des malentendus. La recherche d’un maître est bien souvent une fuite infantile devant sa propre responsabilité. Or, celui qui s’engage sur une Voie doit être conscient qu’il va progressivement être amené à abandonner ses illusions protectrices et affronter la réalité en face, et non apprendre à s’en prémunir davantage. Il ne faudrait jamais faire fi de son intelligence et d’un certain sens de cynisme face à toutes les promesses fallacieuses de la vie spirituelle.

Le Maître, selon la psychanalyse, est trop souvent objet de fascination ou substitut du père. Pourtant ce n’est pas la vérité du maître spirituel et Jacques Lacan, tourné vers l’Orient et en particulier le Japon, annonce en ouverture de son premier séminaire de 1953 : « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. » Voici un bon critère pour déterminer à quel maître vous avez affaire. Son enseignement vous parle-t-il en personne ? Son questionnement ouvre-t-il un horizon de sens à découvrir par vous-même ? Car le maître n’est pas là pour vous consoler ou vous priver de votre liberté, mais pour vous la rendre, avec le vertige qui l’accompagne nécessairement… 

Une hiérarchie réinventée
En un sens, chacun se trouve désormais investi de l’idéal qui a présidé à la constitution de nos démocraties laïques, avant qu’elles ne versent dans le management de masse. Chacun est digne de choisir sa voie propre, de même chaque maître doit réinventer une entente de la tradition et une façon de s’y relier. Cette situation de flottement apporte avec elle de nouvelles possibilités de rapports, qui abolissent la hiérarchie ancienne et verticale. Un maître moderne, le Tibétain Chögyam Trungpa, disait de ses étudiants qu’ils étaient avant tout ses ‘amis’ : « Une amitié authentique entre le maître spirituel et l’étudiant se caractérise par une communication directe nommée ‘rencontre de deux esprits’. L’ami s’ouvre et vous vous ouvrez, vous êtes tous deux dans le même espace. » Ce geste d’amour et de confiance reste exemplaire. Et si la modernité imposait désormais qu’il n’y ait plus de maître spirituel que dans la dimension démocratique ?


Pour aller plus loin :
René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Guy Trédaniel, 1984
(Voir aussi ses Aperçus sur l’initiation)
Fabrice Midal, Quel bouddhisme pour l’Occident ? Seuil, 2006
(Voir aussi « Un maître spirituel à l’âge de la démocratie » in Chögyam Trungpa, une révolution bouddhiste, Editions du Grand Est, 2007)

La pensée du « déracinement » se trouve chez Simone Weil dans L’enracinement  et celle de la « brèche » chez Hannah Arendt dans La crise de la culture. 


©Nicolas D’Inca, article paru dans Le Monde des Religions, janvier-février 2013 (N°57)

dimanche 11 novembre 2012

Bouddha Rebelle, avec Ponlop Rinpoché

Bouddha rebelle — ce titre surprenant dit l’essentiel de l’engagement de Ponlop Rinpoché. Ce maître tibétain de la lignée kagyü et nyingma, né en 1965 au Sikkim et vivant à Seattle aux Etats-Unis depuis plus de vingt ans, a décidé de laisser tomber l’aspect religieux qui met à distance le dharma. Et si le Bouddha était un vrai rebelle ! Et si à notre tour, en choisissant de marcher dans cette voie, nous ne devrions pas nous aussi devenir des rebelles ? Une présentation décapante du chemin de la méditation, qui parlera droit au cœur des Occidentaux et en particulier de la jeune génération ayant soif de vérité au-delà du dogme. Ponlop Rinpoché, qui était en France pour présenter son nouveau livre Bouddha Rebelle. Sur la route de la liberté, paru en français chez Belfond, nous a accordé un entretien exclusif. Devant notre soulagement d’avoir affaire à un être si humain, il a répondu avec humour « oh oui, je suis un homme comme les autres, je ne suis pas un dieu – et j’en suis bien content ! » Rencontre avec un Rinpoché pas si ordinaire.

Nicolas D’Inca. « Par votre parcours, vous faites le saut de la tradition vers la modernité pour présenter le dharma. Si vous vouliez nous dire quelques mots de votre éducation et de vos maîtres ?
Dzogchen Ponlop Rinpoché. Mon monastère originel s’appelle Dzogchen et appartient à la lignée nyingma, mais en tant que réfugié j’ai été élevé dans la lignée kagyü. J’ai reçu l’héritage du mahamudra et du dzogchen, ai étudié le sanscrit en Inde, et suivi toute ma formation monastique sous la direction de Sa Sainteté le XVIe Karmapa, dans son monastère de Rumtek au Sikkim. Puis j’ai étudié à l’université de New-York et me suis familiarisé avec le monde occidental, où j’ai commencé à enseigner ; d’abord à Vancouver, au Canada ; puis à Boulder comme professeur de l’université Naropa, fondée par Chögyam Trungpa.
La présence de Sa Sainteté Karmapa était incroyablement impressionnante, elle vous réveillait sur-le-champ. Le simple fait de se trouver en sa présence, lui qui m’a élevé, était riche en enseignements. Quant à Dilgo Khyentsé Rinpoché, ses instructions mais plus encore son attention et son amour étaient à couper le souffle. Je porte toujours en moi sa gentillesse et sa bonté, qui me guident. Et enfin mon lama racine actuel, Khenpo Tsültrim Gyatso est à la fois un grand yogi et un érudit. Etre auprès de lui est… effrayant ! (il rit) Mais aussi très réconfortant. Il est si libre et si sauvage en un sens, tout à fait dans la manière de Milarépa. Il aime le Canada où nous avons pratiqué ensemble, surtout les montagnes enneigées, les glaciers, les lacs gelés qui lui rappellent le Tibet. C’est là-bas que Rinpoché a écrit une Sadhana du Mahamudra, à la fin des années 80. Pour moi, il y a ainsi de nombreux endroits sacrés au Canada. Par ailleurs j’ai assisté de nombreuses fois à la cérémonie de la Coiffe Noire, et ai servi lors du rituel à la fin de la vie du Karmapa, en 1980, en Amérique, au Canada, en Europe… Sa Sainteté a eu un rôle majeur dans ma vie, notamment parce que j’ai le sentiment qu’il m’a présenté à l’Amérique, qu’il m’a introduit dans ce monde, alors que je n’avais que 14 ans. Lors de son premier tour nous sommes restés plus de six mois. Plus tard Khyentsé Rinpoché m’y a ramené et m’a encouragé à y vivre pour enseigner. Maintenant, ma famille s’y trouve aussi, ils habitent dans l’état de New-York. Nous sommes tous Américains à présent ! Je ne suis pas retourné au Sikkim depuis 1992. Avec les années, je ne m’y sens plus chez moi.

N.D. Dans votre livre, vous dites souvent être un apatride, à la croisée de plusieurs cultures. C’est une question pour vous, mais aussi pour notre époque en crise ?
D.P.R. Oui : qui suis-je ? Voilà tout ce que je pourrais écrire sur mon passeport ! Pour ma part, c’est un voyage de découvrir quels sont les enseignements du Bouddha, et le chemin spirituel ; et de savoir quelle direction emprunter. Je trouve ce processus tellement intriguant. Cela m’a conduit à regarder de plus près : qu’est-ce qui relève de la culture, et qu’es-ce qui ressort de l’essence du message, le dharma, la sagesse elle-même ? Et ce que j’ai découvert, je le partage avec mes amis, et dans mes livres. Cela pourrait être perçu comme une critique, tel que le titre « Bouddha rebelle » le laisse entendre, mais ce n’est en rien mon intention. C’est tout simplement notre voyage. Partager cette sagesse requiert de comprendre en profondeur la culture de mes nouveaux amis, et de pénétrer le cœur de la modernité en Occident. Les anciennes traditions deviennent parfois des murs entre la sagesse et votre esprit. Nous devons dépasser les murs culturels et extraire l’essence des enseignements, comme on extrait l’huile des fleurs, mais tout en les respectant – sans ces fleurs, ces cultures, nous n’aurions plus l’essence du dharma aujourd’hui. Les méthodes pour découvrir la sagesse se transforment avec les époques et les lieux. C’est pourquoi je dis parfois que le dharma est comme l’eau, sans forme si couleur. Le pur dharma est sans culture, sans langage prédéfini, sans dogme, mais il est universel. Même si l’eau a besoin d’un contenant, nous ne devons pas devenir trop fascinés par la tasse, sans quoi nous oublierons de boire ! (Rinpoché boit une gorgée de thé).

N.D. Alors après tout, pourquoi dites-vous que le Bouddha était un rebelle ?
D.P.R. Le titre du livre est inspiré par la vie de Siddhartha. Je n’essaie pas de le dépeindre ainsi, mais lire simplement sa vie et la contempler suffit à montrer sa rébellion. Jeune prince, il abandonne son palais et son statut, il remet en question la norme sociale censée lui dire qui il était. Pour lui, cela a été une révolution intérieure plus qu’une révolte extérieure, mais il a questionné jusqu’au bout l’essence humaine : qui suis-je, qui suis-je appelé à être ? De plus en plus profond, il est entré dans son chemin questionnant, sa quête authentique. Il est alors devenu un pratiquant comme cela avait cours à l’époque, devenant un renonçant, un moine, un yogi. Puis il a aussi mis en cause ce statut, le dogme religieux et social. Il est parti pour tout recommencer à nouveau, et finalement trouver la liberté véritable, l’éveil. Son exemple est encore valable pour le monde moderne, qui nous enseigne à ne pas nous laisser prendre par les statu quo et découvrir une vraie voie du milieu.

N.D. Vous êtes souvent référé à la science, est-ce une direction pour trouver la voie dans le monde moderne ?
D.P.R. Je suis passionné avant tout par l’intelligence et la quête qui questionne toujours plus avant. C’est pourquoi je m’intéresse à la science, qui s’avère très inspirante pour cette raison, évoluant sans cesse. Néanmoins il n’existe pas d’explication scientifique pour comprendre les actes des êtres extraordinaires de la lignée. Lorsqu’il s’agit de l’esprit, la science en est encore à ses débuts, presque des balbutiements – alors que le dharma du Bouddha existe depuis 2600 ans maintenant, et les pratiquants explorent leur esprit depuis ces vingt-six siècles. D’un point de vue ultime, en somme la science apparaît assez immature. Mais l’intérêt majeur de la science est son sens du questionnement, qui en lui-même est neutre, le problème se posant au niveau de son usage. Elle peut alors devenir très dangereuse, comme l’invention de la bombe atomique le démontre. D’où l’importance de travailler avec notre esprit ! (il rit)

N.D. La voie artistique est-elle une manière de réinventer le dharma, de créer des formes, des contenants comme vous disiez, en lien à la culture occidentale ?
D.P.R. L’art et la poésie de leur côté sont des moyens très puissants de vous connecter à votre propre expérience, au-delà des limitations de vos processus mentaux, de votre intellect ou de vos concepts. Dans ma famille il y a de nombreux artistes et j’ai grandi ainsi, inspiré par l’art. Je pratique la photographie, la peinture, la calligraphie, la poésie, la musique… je ne suis pas très bon à la guitare, mais j’essaie ! (il rit) C’est une question que je contemple souvent. A un certain niveau il y a la nécessité de réinventer des formes, de l’autre côté ce n’est pas tant cela qu’intégrer la sagesse dans les formes déjà existantes. Le dharma peut exister dans toute culture, puisque nous avons tous un esprit, et la sagesse est la manière de s’y relier. La bonté, la compassion et les méthodes de travail avec les êtres peuvent tout à fait se manifester dans les formes de l’Occident. »

Pour clore l’entretien, Ponlop Rinpoché écrit en une élégante calligraphie :
 
« Ne le peins plus davantage
Le reflet authentique
Laisse-le flotter
Dans la vraie lumière de l’espace.
Le moment éveillé est libre. »

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Nicolas D’Inca

Pour aller plus loin 
http://www.nbmontreal.org/
Dzogchen Ponlop, « Bouddha Rebelle », éditions Belfond, 2012

Photo Dzogchen_Ponlop_Rinpoche @Laura Trippi
Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°151, novembre 2012