Un psychologue méditant explore ces deux mondes de l'esprit

A l’heure où la méditation touche le grand public et n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La pratique de la simple présence rencontre le soin psychique. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, plus juste, plus directe ?
Ce blog en est la recherche vivante.

mercredi 7 juillet 2010

Psychose et Compassion

Quelqu’un auprès de vous
La rencontre de la psychologie occidentale et du monde bouddhiste a récemment donné un film documentaire, Someone beside you. Il faut le dire d’emblée, il s’agit d’un beau film. L’image est superbe, le réalisateur prend le temps de montrer les paysages d’Europe ou d’Amérique, les montagnes, l’océan, un coucher de soleil. Cette présence de la nature apporte du souffle et donne l’exact contrepoint de la folie dont nous parlent les principaux personnages de ce documentaire, qui ont tous traversé de graves crises psychotiques. Car c’est alors la claustrophobie qui l’emporte, la terreur de ne plus s’appartenir, les hallucinations morbides, les actes violents. Ce qui est bouleversant dans ce film, très émouvant par bien des aspects, est la parole enfin rendue à ces « malades ». D’ailleurs, mieux que « maladie mentale » le terme de folie les écarte peut-être moins de leur vécu qui n’a rien de médical, mais constitue une véritable quête existentielle. Car la folie est dépeinte ici comme la tentative individuelle et désespérée de trouver un monde meilleur.

Le réalisateur Edgar Hagen, habité par un questionnement fort sur la psychose, interroge l’esprit humain et la façon de le perdre comme de le retrouver. Il rend ici hommage au travail de pionnier du psychiatre et psychanalyste Edward M. Podvoll (1936-2003), également connu sous le nom de lama Mingyur. Il retrace la naissance de son grand projet d’aide aux patients psychotiques, le projet Windhorse, en interrogeant par exemple la première malade, Karen, grâce à qui ce traitement alternatif a pu voir le jour. Elle témoigne de sa folie et de sa première rencontre avec le Dr Podvoll, que l’on rencontre également à plusieurs reprises au cours du documentaire, à Boulder dans le Colorado.

Parole à la psychose
Entendre ces témoignages de première main est nécessaire. Chacun peut dire, de lui-même, pour lui-même, ce que représente sa folie, donner les raisons – car il y a de la raison dans la folie – qui l’ont poussé à glisser de la normale pour tomber dans ces voies de traverse, parfois sans savoir comment en revenir. Hors du délire, la lucidité des patients psychiatriques est frappante. Ils peuvent se révéler, grâce à la caméra amie de Hagen, dans toutes leur humanité, leur désarroi, leur envie de vivre et de communiquer leur expérience à une société que souvent ils ont abandonné, mais aussi qui les a abandonné. Ils revivent leurs crises les plus décisives, nous les font connaître, de l’intérieur, avec beaucoup de précision.

Un des maîtres mots du film est l’amour, palpable entre les individus qui travaillent ensemble, psychothérapeutes, psychotiques, la distinction étant souvent floue entre les deux d’ailleurs, dans une espèce de communauté de pensée. L’enjeu est pour eux tous de comprendre comment on évite la folie si possible, et comment on en sort une fois tombé hors de la santé, débordé par son propre esprit. Le comprendre, c’est rendre l’humanité à elle-même, retrouver une vie en commun, frayer un passage entre des personnes qui sont généralement si coupées de leur propre vécu qu’elles sont inaccessibles à l’autre et à sa parole. C’est ici que l’amour intervient, ou la compassion, l’envie de travailler ensemble, que deux esprits puissent se rejoindre au-delà des barrières du toi et du moi, de la santé et de la maladie. D’ailleurs l’ouvrage majeur d’Edward Podvoll « Recovering Sanity » est paru en français sous le titre Psychose et Guérison, mais le sous-titre en est Le chemin de la compassion.

Naropa, Trungpa et Podvoll
Il faut savoir que Boulder a été un incroyable centre spirituel et culturel à partir des années 70, puisque Chögyam Trungpa y établit sa résidence et y fonde une vaste communauté, un lieu de séminaire et de retraites dans les Rocheuses, mais aussi la première université d’inspiration bouddhiste reconnue par l’état, l’Université Naropa. Devenu élève de Trungpa, qui lui enseigne la méditation et les techniques tantriques pour travailler avec son propre esprit, Podvoll fonde la chaire de psychothérapie contemplative de Naropa, qu’il dirige de 1978 à 1990. En 1981 il élabore le projet Windhorse (cheval du vent, lungta), terme issu du cycle d’enseignements sur la voie sacrée du guerrier cher à Trungpa, selon lequel chacun possède en lui une bonté primordiale, avant tout égarement dans la folie. Pour Trungpa, la santé fondamentale est à l’œuvre dans la vie de tout être humain, en tant qu’il est humain, issu de cette terre bien réelle. C’est cette vision résolument humaine, loin d’une dérive culpabilisatrice de la maladie mentale, qui guide Ed Podvoll dans son approche révolutionnaire de l’accueil et du traitement des psychoses.

L’équipe du projet Cheval du Vent travaille selon trois principes simples.
1. « Tous les êtres humains possèdent une base de santé mentale. » Selon Chögyam Trungpa, "la confusion mentale existe et opère, mais de façon secondaire par rapport à la santé fondamentale".
2. « Puisque les êtres humains ne sont pas séparés de leur environnement, si on crée un environnement sain pendant leur traitement, alors les patients auront plus de chance de guérir ». Trungpa encore : « Le point central est d’évoquer une certaine gentillesse, une certaine tendresse, la bonté primordiale, un sens du contact. Quand nous mettons en place un environnement pour traiter les gens, il s’agit d’une situation d’environnement global. Un patient très dérangé ou coupé du monde pourrait ne pas répondre sur-le-champ, cela mettra sans doute longtemps. Mais si un sens général de bienveillance lui est communiqué, alors peut-être une fissure apparaîtra dans le béton armé de la névrose : elle deviendra maniable et on pourra dès lors travailler avec elle. »
3. « La guérison consiste à découvrir et à se synchroniser avec sa propre santé de base ».

Entre folie et santé

« Celui qui a un esprit peut aussi le perdre. Nous savons tous cela, sinon nous ne ferions pas constamment tout notre possible pour garder la raison. Si nous n’avions pas une telle peur, nous réaliserions que nous vivons en permanence aux frontières de la folie. » d’après Eric Chapin, psychothérapeute au projet Windhorse. Osciller entre les deux pôles est notre lot commun et montre que la vie n’est pas fixée une fois pour toutes d’un côté ou de l’autre d’une ligne imaginaire qui départagerait folie et raison. C’est une mauvaise nouvelle pour celui qui se pense à l’abri ; c’en est une bonne pour celui qui se voit soudain de l’autre côté du miroir sans plus arriver à se reconnaître. Le changement, la transformation, la guérison sont possibles. La frontière est mouvante, et c’est un des effets même de la compassion bouddhiste, que de réduire l’écart entre soi et l’autre par la réalisation de l’ouverture première (shunyata).

La vision moderne du moi est une des pierres d’achoppement de la psychologie occidentale, car elle est trop influencée par la métaphysique, c’est-à-dire par une pensée très active qui nous influence malgré nous. Aujourd’hui se considérer comme un moi et voir en son prochain un autre, ou distinguer le monde en sujet et objet, est devenu une évidence dont il est très difficile de sortir. C’est un des buts de cette rubrique d’en montrer une alternative. On y retrouve à l’œuvre la pensée du psychanalyste américain Bruno Bettelheim : « Une grande part de la psychologie moderne cherche à établir un savoir sur l’autre ; une trop grande part, à mon avis, qui n’est pas contrebalancée par un engagement au moins aussi important envers la connaissance de soi. Mais je crois que connaître l’autre - ce qui n'est pas la même chose que connaître des choses sur l’autre - ne peut qu’être fonction de la connaissance de soi. » (La forteresse vide). Cela fait écho à la parole de Podvoll lorsqu’il met en garde : « quand on s'accroche à la différence entre soi et l’autre, un énorme fossé se creuse. Quand on s’identifie comme étant le thérapeute, on a déjà perdu la moitié de son humanité. Il faut descendre de ce piédestal et être un humain ordinaire, ce que vous êtes, avec ce que vous savez et ce que vous ignorez. » La psychologie est une science humaine, une pratique emprunte d’humanité, le traitement de la folie nous rappelant sans cesse à l’humilité de la position de celui qui ne sait pas – mais est disposé à entendre.

Sources
Edward Podvoll, Psychose et Guérison, La Tempérance
Someone Beside You, film de Edgar Hagen
Chögyam Trungpa, The sanity we are born with, Shambhala, 2005

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°126 Juillet/Août 2010

dimanche 13 juin 2010

Sortir du stress par l’attention

Arrêter la chasse aux pensées
Le tigre est aux aguets. Ses muscles se tendent. Son attention se resserre. Il guette ses proies. Il choisit une gazelle qui semble plus faible que les autres, et se focalise sur elle uniquement, reléguant le reste du troupeau à l’arrière-plan. Lorsque la chasse commence, il ne court plus qu’après ce seul animal, oubliant tout le reste. Une fois son but atteint, l’attention du tigre repu se relâche et les animaux qui passent à sa portée non pas plus d’importance pour lui que le paysage qui l’environne. Nous empruntons ce détour par une scène de la vie animale pour parler aujourd’hui d’un problème de santé publique dans les sociétés occidentales : le stress. Le stress est un état de tension intérieure, qui prend une forme aussi bien physique que mentale et se manifeste par toutes sortes de désagréments, agitation, douleurs chroniques, anxiété généralisée, troubles du sommeil, de l’alimentation, et surtout troubles des capacités d’attention. Ce tableau clinique, bien connu des médecins et des psychologues, mais aussi de monsieur tout-le-monde car il en souffre directement, n’est pas une fatalité. Le monde moderne va en ce sens, et nous bombarde d’informations, de stimuli en tout genre, et nous contraint à suivre une vitesse croissante dans le traitement de ces informations. Certains peuvent le déplorer, mais le ressort de cet état de fait collectif est le plaisir que l’on peut ressentir à être ainsi soumis à une pression grandissante, sommé de réagir, dans une tension certes douloureuse mais qui fait se sentir vivant, « au taquet » dit-on. Nous adorons sentir notre esprit comme un tigre en chasse… Mais l’animal, parfois plus sage que l’homme, sait quand il faut s’arrêter et une fois son objectif à court terme rempli, il passe à un autre mode attentionnel. Cela, les hommes ne savent plus le faire. Ils courent sans cesse après leurs pensées, leurs préoccupations, leurs obligations professionnelles ou sociales, entre le téléphone mobile et internet, entre la télévision et les divertissements, comme autant de stimulations accaparantes. Nous en sommes venus au point d’être des handicapés de l’attention, prisonniers du stress, qui fait des ravages, causant un grand nombre de maladies et de dépressions réactionnelles. Mais en sortir est possible : par l’attention.

L’attention n’est pas la concentration
D’abord, qu’est-ce que l’attention ? La méditation, au premier chef, nous l’apprend. Il s’agit d’y développer un sens de pleine présence, d’ouverture consciente. Ce n’est pas l’attention coincée du « fais attention ! » mais une présence d’esprit plus large et précise à la fois. L’attention est le vrai secret de la pratique de la méditation par où la vie change, les choses s’ouvrent. Ce secret est connu des pratiquants bouddhistes, mais commence à trouver écho hors de la sphère de la spiritualité. La médecine occidentale commence à s’en nourrir. En France, la vague arrive, pour preuve le Nouvel Observateur a fait sa une de couverture sur la méditation comme nouvelle forme thérapeutique. L’approche mindfulness développée par Jon Kabat-Zinn en est un exemple éminent, de même que l’Open-Focus du psychologue américain Les Fehmi.
Ce dernier explore dans son livre La pleine conscience (Belfond, 2010) une découverte simple mais féconde : l’attention, et surtout la manière que nous avons de prêter attention est au cœur de notre esprit et de notre manière d’être au monde. « La maîtrise de l’attention conduit à des changements (…) sur la totalité du système nerveux, sur les muscles, le corps, la force morale et l’esprit dans son ensemble » Nous ne connaissons encore qu’imparfaitement les ressources de l’esprit, et nous restons fixés sur une dimension étroite de l’attention, comparable à la concentration, à la focalisation (focus) sur un objectif unique, au détriment d’autres dimensions plus ouvertes et intégratives. Fehmi recense les richesses qui sont nôtres à ce niveau et distingue quatre formes d’attention : étroite, diffuse, objective et immergée.
Pour Les Fehmi, de nombreux problèmes peuvent être résolus en changeant simplement de mode d’attention. Il s’agit d’équilibrer entre les quatre types et retrouver une balance plus juste. L’esprit n’a pas à se limiter ainsi, obnubilé par la performance de ce qui est à faire sur l’instant, mais il connaît souplesse et plasticité, permettant de faire rentrer dans le champ de la conscience toutes les nuances de l’expérience qu’une visée étroite exclue pour plus d’efficacité. La visée ouverte préconisée par la méthode Open-Focus est un mode d’attention qui admet à la fois la visée étroite (concentration) et la visée diffuse (perception élargie), les invitant à cohabiter pour une attention plus pleine et une vie plus unifiée.

Attention ouverte
« Attention veut dire "être à l’affût" et non regarder "quelque chose". Ce qui implique un processus de vivacité intelligente et non pas l’action mécanique d’observer bêtement ce qui arrive. » écrit Trungpa Rinpoché dans Le Cœur du sujet. Il ne renverse pas ici la perspective, car cela se réfère plutôt au tigre attentif, ouvert, avant qu’il n’engage sa course effrénée et manque toutes les possibilités qui s’offrent à lui. L’esprit ressemble alors plutôt à l’image traditionnelle du porc qui mange tout ce qui traîne sur son chemin et fonce droit devant sans discrimination, sans intelligence. Ce type de focalisation sur « quelque chose » n’est pas souhaitable, car cela nous fait perdre l’ouverture, la présence, ou ce que Thich Nhat Hanh nomme la pleine conscience. Il est crucial de voir comment l’attention fonctionne, et le travail de Les Fehmi peut y aider par sa précision scientifique qui sépare et analyse les modes attentionnels. Après tout, il n’y a pas à faire de l’attention une idole, quelque chose d’intouchable dans un domaine séparé de la vie, loin des préoccupations quotidiennes. Ce n’est rien de particulier, rien de plus naturel en un sens, si seulement nous ne l’avions oublié avec tant de force. La méditation ouvre des capacités présentes chez tout être humain, mais perdues. Ce n’est pas un exercice spirituel en tant que tel, mais il s’agit d’y ouvrir un rapport au monde que notre éducation nous a fait oublier.

Prêter attention transforme
Toutefois il ne faudrait pas confondre les domaines. La méditation est une révolution quant à notre être entier. Ce n’est pas un outil technique de développement personnel mais un nouveau rapport à l’entièreté de ce qui est. C’est l’appel de la liberté qu’apporte l’attention ouverte. Entendue ainsi, il n’y a pas de contradiction entre les approches psychologiques ou médicales de l’attention et la voie du Bouddha. L’enseignant bouddhiste Fabrice Midal en atteste : « Quelque chose œuvre en vous par la méditation, qui n’est pas de l’ordre de la pensée, la saisie y est impossible. La méditation vous transforme indépendamment de ce que vous voulez. Votre vie change, mais nous ne décidez pas dans quelle direction. Une sagesse plus grande œuvre en vous, par le fait même que vous portez attention. » Prêter attention transforme de soi-même. Les Fehmi va en ce sens lorsqu’il écrit « Chacun a la capacité de rééquilibrer et de guérir son système nerveux pour mettre fin à ses problèmes, soulager sa souffrance, ralentir son rythme de vie tout en accomplissant davantage de choses, vivre plus en profondeur, optimiser ses fonctions physiques et mentales et améliorer radicalement sa vie quotidienne. Comment ? La réponse est simple, elle est à la portée de tous. Il s’agit de changer sa façon de faire attention. »

Nicolas d'Inca

Sources
Les Fehmi et Jim Robbins, La pleine conscience. Guérir le corps et l’esprit par l’éveil de tous les sens, Belfond, 2010. Pour plus de détails voir www.openfocus.com
Chögyam Trungpa, « Les quatre fondements de l’attention » in Le cœur du sujet, Seuil, 1993.
Nouvel Observateur « Les pouvoirs de la méditation », numéro 2372 du 22 au 28 avril 2010

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°125 Juin 2010

mercredi 12 mai 2010

De la sérénité à l’angoisse

L’angoisse, pas sans rapport à la vérité
Après une séance particulièrement difficile, un patient de Jacques Lacan hésite à le quitter. Il s’accroche à la main de son analyste : « Mais enfin docteur, j’ai de l’angoisse ! ». A quoi Lacan lui répond : « Mon cher, l’angoisse n’est pas une maladie. Il vous faut comme tout le monde apprendre à vivre avec. » L’anecdote est parlante. Elle appartient au domaine analytique, thérapeutique, mais tout aussi bien existential. Dans son ouvrage Inhibition, Symptôme et Angoisse Freud rappelle que l’angoisse est sans objet défini (Objektlosigkeit), contrairement à la peur qui est focalisée sur un danger. Mais l’angoisse est une irruption dans l’inconnaissance générale où nous tenons notre propre vie, pas nécessairement psychopathologique. Ce n’est pas sans rapport avec l’analyse du phénomène de l’angoisse chez le penseur Soren Kierkegaard, qui fait de l’angoisse « le vertige de la liberté ». Ce n’est pas quelque chose qui vous effraie, mais le rien, l’absence de barrière entre vous et le monde, ce monde tel qu’il est. Lacan traite la question de l’angoisse en lui donnant toute son importance en psychanalyse, puisqu’il y consacre une année entière d’enseignement en 1962-1963. Le Séminaire Livre X. L’Angoisse éclaire le point de vue du psychanalyste français sur l’angoisse entendue comme « signal du réel » mais aussi « signe du désir » – le vrai. Dans l’ignorance et l’endormissement, gouverné par l’automatisme de la pensée et du mode de vie, pas d’angoisse. Celle-ci, bien qu’elle ne soit pas considérée comme désirable ou agréable, est le signe d’une vérité plus grande qui ne demande qu’à se faire jour et vient bousculer les habitudes, ouvrir, souvent malgré soi, vers le large. Lacan insiste et affirme en 1970 que dans l’angoisse « nous ne sommes pas sans un rapport avec la vérité » car l’angoisse est « l’affect central, celui autour de quoi tout s’ordonne. »

En général, on refuse l’angoisse et on croit qu’une existence humaine réussie consisterait à vivre dans la sérénité. On cherche une forme d’existence où l’on serait plutôt à l’aise. On parle, on fait des choses, parfois stressés, pressés, bousculés, mais au fond il n’y a pas de risque. On ne parle pas vraiment, on bavarde ; on n’a pas de vrais problèmes insurmontables, on les monte en épingle pour s’occuper et remplir sa conversation, avec les autres ou soi-même. On agit à moitié, sans trop y croire, les relations, le boulot, on fait aller. La plupart des gens trouvant que tout est très bien ainsi. Or la pratique de la méditation et l’engagement du Bouddha révèlent que ce n’est pas le cas.

Le Bouddha quitte la sérénité
Le Bouddha vivait dans un palais où il était supposé demeurer inatteignable, protégé des malheurs de la vie. Néanmoins, la découverte du Bouddha est l’angoisse devant le tragique de l’existence, la vieillesse, la maladie et la mort. Le monde contemporain, par une mise à distance effrénée des vérités pénibles de la vie, se plait dorénavant à croire que ce lot d’épreuves peut être évité, repoussé, oublié. Ce ne sont que des accidents, des ratés dans la gestion technique mondiale. Nous avons tant de gadgets pour éloigner l’angoisse désormais, la société en fabrique sans cesse de plus sophistiqués, et l’échec est tellement colossal… Les bouddhistes doivent redoubler de vigilance. Car la méditation si elle est mal comprise comme une recherche d’une plus grande maîtrise de soi, d’un refoulement de ses affects douloureux, d’une mise à distance de l’angoisse, participe de cette pente.

Or la découverte du Bouddha ne contient aucune promesse. Il commence son enseignement par la première noble vérité de la souffrance. En ce sens, le hinayana est absolument indépassable. C’est vrai, ça a été vrai, ce sera toujours vrai : la roue grince,
duhkha. Aucune chance d’échapper à la douleur d’être mortel, habité par une fragilité et une finitude qui nous débordent de toutes parts. Chögyam Trungpa aimait à le rappeler, ici dans Jeu d’illusion. Vie et enseignement de Naropa : « Le problème consiste à adopter l’attitude selon laquelle la douleur doit disparaître et qu’à ce moment-là ce sera le bonheur. C’est la croyance erronée qu’on cultive. La douleur ne s’en va jamais, et nous ne serons jamais heureux. C’est ça la vérité de la souffrance, dukhka satya. La douleur est toujours là ; on ne sera jamais heureux. Il existe donc un mantra pour vous. Ça vaut le coup de le répéter. Vous disposez désormais de la première initiation : vous avez un mantra ». La croyance aveugle dans le « droit au bonheur » qui nie les aspects douloureux de la vie, en mettant l’angoisse de côté comme n’étant pas une vérité spirituelle, se fourvoie.

L’angoisse réveille
L’angoisse est nécessaire. C’est à ce tournant qu’on attend généralement le bouddhisme, qu’il est alors aisé d’étiqueter « pessimiste » car il parle de la souffrance et l’élève comme vérité – et non pas une petite vérité en passant, sur laquelle il ne sera plus nécessaire de revenir une fois dite – une vérité noble. Considérer le bouddhisme comme pessimiste est fallacieux. C’est la recherche du confort qui est un poison d’après le Bouddha, c’est cela n’avoir aucune confiance dans la vie, en jetant le bébé avec l’eau du bain, la grandeur avec la fragilité, la vérité avec la souffrance. C’est, aussi curieux que cela puisse paraître, la sérénité qui nous étouffe le cœur. Qui l’étreint et le contraint à se faire chaque jour plus petit, plus endormi. L’éveil du Bouddha est aux antipodes de cette attitude. Quitter le palais et la route toute tracée pour marcher sur une voie qui reconnaisse l’angoisse au lieu de la nier, voilà l’exemple qu’il nous a laissé.

La vérité du dharma est irréductible à la sérénité, elle est bien plus vaste. C’est d’ailleurs très frappant qu’une pensée à ce point sensible à l’angoisse humaine ait été ravalée au rang de la sérénité la plus mièvre. Les enseignements bouddhiques sur l’ego, les trois poisons, la souffrance, la ronde des existences dans le
samsara, tout cela est fait pour nous plonger dans l’angoisse la plus vive, nous réveiller ! Et non nous conforter dans le fait que tout va bien se passer. L’angoisse en ce sens est synonyme de lucidité, d’intelligence, elle nous plonge la tête dans l’eau salutairement sobre de la prajna, elle tranche le voile des faux-semblants éthérés. La pratique de la méditation est faite de moments d’épreuve intenses, mais parfois dans cette épreuve quelque chose d’immense se donne. Ces épreuves que nous traversons dans la méditation sont autant de manières de nous rappeler que le monde est plus grand que toutes nos fabrications, que toutes nos compréhensions, nos conceptions. Citons pour finir Lacan dans le chapitre intitulé, ce qui devrait en ravir plus d’un, « Les paupières de Bouddha » du séminaire L’Angoisse : « Au reste, en droit, chacun de vous est un Bouddha – en droit, parce que, pour des raisons particulières, vous pouvez avoir été jeté dans le monde avec quelque boiterie qui fera à cet accès un obstacle plus ou moins irréductible. » Le reconnaître est déjà s’engager sur la voie et retrouver, à travers l’angoisse, la vérité de son être. Ces propos sur l’angoisse paraissent à première vue paradoxaux, car la méditation, comme la psychanalyse, sont dorénavant coupées de leur vocation première, qui est d’éveiller celui qui souffre à sa vérité, et non de l’endormir. La première noble vérité est-elle complètement oubliée ?

Nicolas d’Inca

Sources
Sigmund Freud,
Inhibition, Symptôme et Angoisse, PUF, 2005
Jacques Lacan,
Le Séminaire Livre X. L’angoisse, Seuil, 2005
Fabrice Midal, enseignement public « De la sérénité à l’angoisse », inédit
Chögyam Trungpa,
Jeu d’illusion, Seuil, 1997

Bouddhisme Actualités, N°124, mai 2010.