Un psychologue méditant explore ces deux mondes de l'esprit

A l’heure où la méditation touche le grand public et n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La pratique de la simple présence rencontre le soin psychique. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, plus juste, plus directe ?
Ce blog en est la recherche vivante.

lundi 12 mars 2012

L’art de ne pas être un égoïste, avec Richard David Precht

Le philosophe allemand Richard David Precht était de passage à Paris pour la sortie de son troisième livre traduit en français « L’art de ne pas être un égoïste. Pour une éthique responsable » (Belfond, 2012). Succès phénoménal outre-Rhin M. Precht, dont le premier ouvrage s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, rend accessible au plus grand nombre les questions cruciales de la philosophie. Dans son dernier livre il mène l’enquête sur la nature morale de l’homme et rappelle la nécessité d’une éthique pour la vie en commun qui soit valable dans un temps de crise profonde comme le nôtre. Une rencontre riche en perspectives.

Nicolas D’Inca : Cela intéressera nos lecteurs, vous citez la méditation en rapport au développement de l’attention.
Richard David Precht : Je parle de méditation dans mon livre, en soulignant que les enfants devraient l’apprendre à l’école, ce qui les aiderait à faire face au déficit d’attention qui les pénalise souvent. Ces techniques de méditation, il m’est égal qu’elles soient bouddhistes, chrétiennes ou juives, qui existent aussi ; ce n’est pas la foi qui fait la différence. C’est pour moi un moyen pour apprendre à mieux se concentrer. Nous vivons dans une société où les gens souffrent d’une grande inattention à soi, d’une fuite dans le divertissement. J’emploie même le terme de « vol de l’attention ». Les défis sont plus grands aujourd’hui que dans le passé, et l’enfance est devenue plus difficile de nos jours qu’auparavant. Les professeurs renvoient la faute aux parents, mais la plupart ne peuvent pas remplir leur rôle éducatif, car ils n’ont pas la seule responsabilité de ce manque d’attention qui touche toute notre société. C’est pourquoi je prône la mise en place d’une matière à l’école où l’enfant apprenne l’attention à soi et aux autres. On l’appellerait « philosophie » ou à l’école primaire « art de vivre ». Il faut apprendre à se concentrer et à réfléchir sur soi-même.

Ce qui est frappant pour un philosophe est votre recours à la science, en particulier à la biologie et à la psychologie pour étayer votre propos. Comment faites-vous pour allier ces approches de l’être humain ?
Les philosophes ont selon moi deux tâches bien séparées. D’abord il y a la grande école au sens strict, centrée sur la logique, qu’on appelle « philosophie analytique ». Puis d’un autre côté il y a de nombreux sujets que cette forme de pensée ne traite pas. Et personne n’est vraiment compétent dans tous ces domaines. Avec mon premier livre (« Qui suis-je et, si je suis, combien ? » Belfond 2010, Pocket 2012), j’avais déjà essayé de rassembler les champs et de créer les ponts entre tous ces savoirs pour aider les gens à gagner une vue d’ensemble. Car en général soit j’examine un phénomène dans des conditions empiriques, comme dans une expérience de psychologie, ou alors je me pose la question « est-ce logique ? » ce qui est plutôt le domaine de la philosophie. Ces deux mondes se sont séparés. Je peux les rassembler parce que je n’ai pas de chaire à l’université, ce qui me laisse une grande liberté pour faire dialoguer la science, la philosophie et la psychologie par exemple.

Il n’y a aucune référence religieuse ou spirituelle dans votre livre, en passant par un autre chemin vous retrouvez pourtant les valeurs qui animent les traditions, comme l’amour, l’altruisme, la justice…
Ces valeurs se sont diffusées dans toutes les cultures grâce aux religions, dans toutes les sociétés du monde. Seules quelques divergences subsistent, surtout quant au rôle de la femme, qui est la plus grande différence culturelle que je connaisse. Le socle est commun, dans le sens de miséricorde, de la bonté, de la loyauté ; les religions ont joué le rôle fondateur de ces règles de morale. Mais le programme de philosophie depuis le XVIIIe est aussi de donner un fondements à ces valeurs sans référence à Dieu, c’est le projet des Lumières françaises puis de l’Aufklärung allemand. Ce livre est un témoignage que les valeurs spirituelles ne sont pas l’apanage des religions, dont le nombre de croyants ne cesse de diminuer dans les sociétés occidentales.

Vous parlez beaucoup de la Shoah et de nombreux cas de conscience que vous citez en exemple sont issus de cette sombre période de l’histoire européenne.
La chose la plus importante que je dis dans le livre est que la morale n’est pas seulement une question de principes, mais surtout de contexte. Enfant en Allemagne j’avais du mal à imaginer comment la Shoah avait pu être possible. Je ne connaissais personne dont j’aurais pu croire qu’il soit prêt à commettre les horreurs irréparables que nous savons. En vieillissant hélas cela me paraît de plus en plus réaliste. Par exemple cette histoire du 101e bataillon de la police de Hambourg qui a « liquidé » un ghetto entier de civils composé de femmes et d’enfants, je l’ai souvent raconté, c’est si impressionnant. Ces hommes ne faisaient que leur « devoir » et bien qu’ils réprouvaient moralement ce qu’ils faisaient – ils avaient été laissés libre d’accepter ou de refuser cette mission – ils ont tout de même agi de manière inhumaine. Lorsqu’on regarde les expériences américaines comme celles de Stanley Milgram, on voit que la propension à l’obéissance immorale à l’autorité n’est pas l’apanage de certaines cultures ou de temps troublés comme la guerre. Ce que j’essaie de penser dans mon livre, et c’est aussi une mise en garde, est que cela pourrait se reproduire maintenant dans n’importe quelle culture du monde.

Votre réflexion morale dans ce livre s’articule en trois parties ?
La première partie pose la question : qu’est-ce que le bien et le mal ? C’est déjà très difficile de pouvoir articuler clairement cette question parce la réponse dépend avant tout du contexte. Kant a surestimé la raison par rapport aux émotions et il demande trop à l’humain, en niant l’importance de la situation réelle dans l’action morale. Or l’humain dans son évolution n’est jamais un individu isolé, nous ne sommes pas comme les léopards. Nous avons toujours vécus en groupe et tout notre comportement est en fait ancré dans cet esprit, nous ne sommes pas seuls sous le ciel étoilé en ce qui concerne la morale. Il faut faire redescendre la morale du ciel parmi les hommes, c’est la deuxième partie du livre où j’essaie de voir quel est le comportement réel de l’humain en groupe. Il existe d’innombrables études de psychologie sociale aujourd’hui qui montrent le comportement réel des gens, ce que ne traite pas la philosophie. La troisième partie est : si tout cela s’avère vrai, que pouvons-nous en apprendre pour transformer la situation sociétale aujourd’hui ? Comment pouvons-nous exercer une influence positive sur la société ? Je ne crois pas que le changement puisse venir de l’humanité comme abstraction, pas plus que de l’individu isolé. Nous sommes des êtres vivants en communauté et ne pouvons pas changer indépendamment de tous les autres. C’est pourquoi je propose de réfléchir à une manière d’influencer la morale des groupes, en renforçant les instincts sociaux pour un comportement plus élevé et en produisant une contagion morale en ce qui concerne la situation politique. C’est le sujet de la troisième partie.

Qu’est-ce qui fait le critère d’intelligence dans la situation – c’est un travail énorme que vous proposez !
Nous avons une bonne base en tant qu’humains, car par nature nous voulons être en accord avec nous-même. Sans cela il n’y aurait même pas d’éthique. Il y a sans doute des exceptions mais la grande majorité veut être bon ; bien qu’on se mente beaucoup à soi-même quant au fait de l’être vraiment, au moins la motivation va-t-elle dans ce sens. Très peu de gens peuvent supporter à la longue de se sentir mauvais. Mais ce n’est pas pour autant que l’homme est bon. Les plus grands crimes de l’humanité ont été commis au nom du bien, par des gens animés de bonnes intentions, persuadés d’être du bon côté. Hitler était sans doute persuadé de faire le bien du peuple allemand et les communistes devaient croire aux lendemains qui chantent. Qu’une action soit bonne ou mauvaise ne dépend pas des intentions. Notre héritage chrétien nous fait penser que « c’est l’intention qui compte » or les conséquences sont plus importantes. Mais il n’y a pas de mode d’emploi pour toutes les aspirations élevées. Sinon la vie serait ennuyeuse ! Rien n’est réglé d’avance. La quête est souvent plus importante que le but, les questions plus importantes que les réponses. C’est une sagesse bouddhiste je crois.

Oui, le maître Chögyam Trungpa aimait à dire « la question est la réponse ». Garder la question vivante est aussi votre chemin en tant que philosophe ?
C’est le principe même de la philosophie occidentale. En ce sens Socrate est le premier bouddhiste d’Occident ! Dans mon prochain livre, non encore paru, je cite l’histoire de l’homme qui traversant une forêt reçoit une flèche empoisonnée. Il est étendu, mourant, le médecin arrive pour le soigner mais l’homme ne permet pas qu’il arrache la flèche parce qu’il veut régler quelques questions auparavant : qui a tiré la flèche, de quel village venait-il, quel poison est-ce ? Avant d’avoir ses réponses, il meurt. Comme a dit le Bouddha, parfois le secret de la vie est d’être et non de poser des questions. D’un côté nous avons le mandat de poser tout le temps des questions et de l’autre nous ne devons jamais oublier pour autant de vivre.

A lire :
Richard David Precht, « L’art de ne pas être un égoïste. Pour une éthique responsable », Belfond, 2012

Cette interview a été publiée dans le journal Bouddhisme Actualités, N°144 Mars 2012. Photo copyright Manuela Böhme.

mercredi 8 février 2012

Les prisons privées


Une fois n'est pas coutume, j'ai la grande joie d'ouvrir ce mois-ci la rubrique Psychologie et Méditation à ma chère collègue Anne-Céline Karli, qui nous livre ce passionnant article sur nos "prisons privées". Qu'elle soit ici remerciée chaleureusement pour son travail !

« … nous fervents tueurs d’êtres réels dans la personne successive de notre chimère. Magie médiate, imposture, il fait encore nuit, j’ai mal, mais tout fonctionne à nouveau. »

René Char, Partage Formel

Rêve et réalité se livrent parfois un combat acharné qui, comme le dit le poète, nous fait tuer le réel au profit d'une chimère ; loin de nous libérer, ce mouvement nous emprisonne. Les prisons de notre esprit sont privées car, à moins de souffrir d’une grave maladie psychique, les menottes et les chaînes de notre folie intime ne se voient pas. Elles ne se voient pas de l’extérieur, et nous y sommes aveugles nous-mêmes. Comme des êtres nés en captivité, nous ignorons l’immensité du monde en dehors de la cellule qui nous a vus naître. Pourtant, nous avons tant et plus de moments où, absorbés dans la douce chaleur d’un rayon de soleil filtrant de la fenêtre au sommet du haut mur, nous goûtons à cet abandon hors de la conscience de soi, qui enfin abroge les limites -conceptuelles- entre soi et l’autre, soi et le monde, soi et la réalité. Naît-on vraiment en captivité ? Disons que la liberté dans laquelle nous naissons est à soutenir, tandis que tout le matériel pour construire les murs d'enceinte est à disposition. Comment se retrouve-t-on coupé de l’immensité et de l’intensité de la réalité ?

Construction de la prison
La fuite devant l’intensité de la réalité de la souffrance.
Observons ce qu'il se passe au travers d'un exemple, la tristesse. Un enfant vit un drame intime, et pleure à chaudes larmes. La réaction de l’adulte, qui ne peut vivre sa propre tristesse, déjà emmurée, hypothèque celle-ci et tente le divertissement, la consolation ou la réprimande. Des manèges qui, à leur manière particulière, laissent entendre à l’enfant que vivre la tristesse dans sa plénitude est une attitude à bannir. Salutaire affirmation des enseignements bouddhistes (Dharma) qui proclament la réalité de la souffrance et nous guérissent d’une publicité mensongère et omniprésente pour le bonheur standardisé.

L’identification aux pensées qui nous traversent.
Un air de musique en tête, si lancinant… une ritournelle… voici ce que sont nos pensées. Sans que l’on ne s’en aperçoive, nous leur donnons figure de réalité, et allons agresser quelqu’un contre lequel nous avons des griefs imaginaires. Dans sa nouvelle Le Terrier, Franz Kafka nous invite à regarder le phénomène tout à fait stupéfiant du solipsisme, l’enfermement solitaire. Fabrice Midal en a donné une lecture passionnante lors de son séminaire « Cessez de Rêver les yeux ouverts, pour une spiritualité laïque », en août 2011. Le malaise que nous ressentons à la lecture du texte est saisissant, car Kafka réussit à nous placer en observateurs de notre propre esprit, cet esprit incessamment aux aguets, telle une bête traquée dans un labyrinthe. Le discours intérieur de l’animal nous attendrit car nous reconnaissons bientôt la vaine agitation de notre esprit tentant de se prouver à lui-même qu’il existe : « Cogito ergo sum ». C’est la claustrophobie de la logique donnant un sens de certitude.

La passion que nous vouons à cette image de nous.
Chögyam Trungpa parle d’une tour de contrôle, qui nous scrute en permanence. La psychanalyse parle de Surmoi tyrannique qui nous hait, que nous haïssons, et à qui nous faisons mine de prêter allégeance… Cela nous occupe tant que nous oublions que rien de tout ceci n’a la moindre consistance. C’est le leurre le plus profond et le plus dangereux de l’humain. Il condamne à l’agression et à la défense, à l’esprit de vengeance et à un rapport comptable, évaluateur, entre les êtres. Jacques Lacan, dans son texte célèbre des Ecrits « Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » aborde la problématique de l’enfant se découvrant et s’aliénant tout à la fois dans l’image de lui perçue dans le miroir. Cette image devient « l’instance du moi (…) dans une ligne de fiction, à jamais irréductible pour le seul individu (…) ».

Coupés de la tristesse et de la souffrance qui nous traverse tous en tant que nous sommes humains, enivrés de rêveries qui viennent nous donner l’illusion que nous sommes bien vivants, et amoureux passionnés de l’image de nous qui en résulte, nous sommes ainsi agités dans l’espace bien restreint de notre prison. Le désespoir, l’angoisse et le sentiment d’être privés de direction dans un monde clos nous asphyxie. Là est le véritable drame. Nous avons besoin d’air ! La psychanalyse et la pratique de la méditation, dans sa tradition la plus haute, pensent tant cet enfermement que les moyens de s’en délivrer. L’une et l’autre comportent le risque de bouleverser les croyances que nous avions construites : vivre est dangereux, le « moi » existe, les pensées sont la réalité. C’est le prix à payer pour connaître une plus grande liberté.

La psychanalyse : écouter la parole qui parle, se libérer du discours
La psychanalyse ouvre un espace qui est un lieu utopique, au sens positif du mot, le lieu du mythe et de l’inconscient. L’espace analytique est singulier car il n’appartient en propre à aucun des protagonistes de la scène. Le divan, dispositif si étrange et si plein d’intuition de Freud, élude la confrontation des deux partenaires du couple analytique. La tentation d’avoir raison – raison sur un point, mais aussi et surtout raison de l’autre qui agresse, dans sa différence, la certitude que je suis tout –, active dans le face à face banal du quotidien, n’a là plus aucune prise. L’écart entre le thérapeute et son patient va constituer cet espace « non-moi » dont parle le psychanalyste anglais D.W. Winnicott : « Il est utile, selon moi, d’envisager une troisième aire de l’existence qui n’est ni dans l’individu, ni au-dehors, dans le monde de la réalité partagée. On peut imaginer que ce mode d’exister intermédiaire se situe dans un espace potentiel, niant l’idée d’espace et de séparation entre le bébé et la mère ainsi que tout ce qui résulte de ce phénomène. »

Cet espace, nous ne considérons pas qu’il soit conditionné à la relation primaire mère-enfant, mais existe en tous lieux de l’expérience humaine. Dans l’analyse, le dispositif encourage cet espace potentiel, lieu d’émergence de la créativité, comme une toile blanche… qui sera aussitôt remplie de fantasmes et de paroles. Les interprétations de l’analyste éclairent d’un sens nouveau tout le dit et le su, les rotondes et les impasses du terrier. Cette petite entaille répétée dans l’édification de la statue à la gloire de notre moi, à mesure qu’elle se produit, irrite, interpelle, puis désarme. Le discours est, au plan du langage, l’équivalent des murs de la prison névrotique ou des parois du terrier de Franz Kafka. La parole qui parle, déprise du moi imaginaire qui se défend, sourd de ce lieu autre, provoque libération et émerveillement. Elle crée. A la parole déployée dans l’espace de la cure psychanalytique répond le silence vivant de la pratique de la méditation.

La méditation : de l’attention naît la bienveillance qui donne allant et confiance
S’asseoir en silence, écouter la vie nous traverser, battre sa mesure. Y être sourd, puis revenir. Voir surgir des histoires, des désirs, des peurs, de la colère, des personnes, une tonalité, et même des monstres… tout en étant assis sur un coussin, sans bouger. Se poser la question : que dois-je faire ? Rien. Juste être le souffle… quel soulagement ! Sentir que l’on est, explorer l’intelligence que recèle le corps entier dans la pratique, ce corps que nous utilisons au lieu de l’habiter. La clarté naît qui offre une aspiration fraîche et vivante ; c’est la véritable pensée, qui n’appartient pas à un moi, mais est cette prajna ou « intelligence non-née » chère aux enseignements du mahayana. Nos prisons privées, nous ne pouvons en dissoudre les barreaux qu’en prêtant attention à l’espace plein et serein qui nous porte, où que nous soyons.

Et recommencer
Puis l’obstruction, le « déval », la prison de la névrose… reviennent. Mais les murs sont comme plus éloignés, l’air est plus respirable, l’élagage crée davantage de perspective malgré la masse de la canopée, les mots sonnent un peu plus juste. Lorsqu’on a vu et entendu, pris en soi cet espace qui nous ouvre, une fermeture radicale semble moins à craindre. Il est toujours possible d’oublier, bien sûr. Mais le perdre définitivement ne semble pas possible. A défaut de faire tomber les murs d’une seule poussée, ouvrons d’ores et déjà les fenêtres !


Anne-Céline Karli est psychologue clinicienne, praticienne attachée des Hôpitaux de Paris, pratiquante de méditation, fondatrice de l’association Jeunes&Psy, instructrice de MBCT.
Pour lui écrire : ac_karli@yahoo.fr

Article paru dans le journal Bouddhisme Actualités N°143 février 2012

mardi 6 décembre 2011

Portrait de Lacan en maître zen


Le 9 septembre 2011 a vu les trente ans de la disparition du psychanalyste Jacques Lacan. Les passions autour de l’homme comme de la pensée lacanienne ne sont pas apaisées dans le milieu psychanalytique français. Cependant nous assistons à un changement d’époque, et l’éloignement progressif de la figure controversée de Lacan permet de retrouver quelque sobriété. Nous laissant le loisir d’éclairer d’autres aspects moins connus de son personnage hors norme. La rentrée éditoriale a donné lieu à deux parutions de Lacan au Seuil. Le premier livre fait date, comme chaque fois, puisqu’il s’agit d’un nouveau volume du grand œuvre parlé, Le Séminaire. Livre XIX …Ou pire paru dans la collection du «Champ Freudien» qu’il a fondé. L’autre est édité dans une petite collection qui lui est dédiée « Paradoxes de Lacan », et s’intitule avec une ironie mordante Je parle aux murs. Peindre un portrait de Lacan en maître zen est le moindre des hommages que pouvait lui rendre Psychologie & Méditation. Ne s’est-il pas lui-même identifié avec joie à cette figure du ‘sage’ turbulent qui bouleverse l’ordre établi et ramène l’esprit égaré à la recherche directe de la vérité ?L’aventure d’une vie
Lacan a vécu la psychanalyse comme l’aventure de sa vie, à laquelle il a déjà convié plusieurs générations d’analystes. En marge de sa passion première, qui est de dévoiler la vérité du désir, Lacan a été féru d’érudition, adepte de tous les savoirs, quel qu’en soit le domaine. Son audace intellectuelle le mène jusqu’au zen pour lequel il a la plus vive attirance, intérêt dont il fait part publiquement dès 1953. On ne le soulignera jamais assez, l’ouverture du premier séminaire de Jacques Lacan commence par une référence au maître zen, auquel il se compare lui-même : « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. » L’enseignement de la psychanalyse se veut, contrairement à ce qu’elle est souvent devenue, refus de tout système. Aucun prêt-à-penser dogmatique ne justifiera la réticence de l’analyste à réinventer sans cesse sa pratique clinique. Lacan ajoute, radical : « La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte à la révision. C’est une erreur de la réduire à des mots usés. Chaque notion y possède sa vie propre. » Le parallèle est ainsi clairement établi, psychanalyse et zen ont un profond rapport en ce que ces traditions sont ouvertes au changement, fidèles au mouvement interne de la pensée, imprévisible, vivant. Le psychanalyste peut et doit donc s’octroyer une telle liberté d’action, si son désir est mu par la vérité et non par les illusions de son moi, ses mécanismes de défenses et ses résistances inconscientes. Pas d’apprentis sorciers ici, car encore faut-il savoir ce que l’on fait.

« Pour en venir au savoir, j’ai fait remarquer dans un temps déjà lointain que l’ignorance peut être considérée dans le bouddhisme comme une passion. C’est un fait qui se justifie avec un peu de méditation. Mais, comme ce n’est pas notre fort, la méditation, il n’y a pour le faire connaître qu’une expérience. » (
Je parle aux murs). Qu’il est réjouissant de lire une telle phrase, prononcée le 4 novembre 1971 à la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne ! Car aujourd’hui la méditation est devenue une possibilité réelle pour les Occidentaux, qui n’ont plus à rêver les yeux ouverts sur les mystères de l’Orient, mais peuvent y ancrer leur expérience la plus quotidienne. L’analyste d’aujourd’hui, ou de demain, aura contre l’ignorance plus d’armes que ses prédécesseurs : expérience de la parole et méditation assise. Dévoilement médiat et immédiat de la vérité des passions.
Une histoire frappante
Un ancien analysant de Lacan m’a confié une anecdote inouïe, qu’il préfère pour cette raison taire au grand public. Mais, sous le couvert de l’anonymat, elle ne nous semble pas devoir rester inconnue. Prenons-là comme un apologue, une historiette qui pourra ou non faire sens ; mieux, comme un conte ch’an qui eut lieu en Chine au IXe siècle.

Le maître Lha-Cahn était en ce temps-là à l’apogée de sa gloire, son rayonnement dépassait de loin la province de son monastère, sis sur la rive gauche du grand fleuve. Les pèlerins étaient nombreux à venir le consulter pour retrouver leur véritable visage, celui d’avant leur naissance. Le rapport du maître à la vacuité allait croissant à travers ses années de pratique et il n’hésitait plus à formuler son propos en de provocantes négations : « La femme n’existe pas », « il n’y a pas de rapport sexuel »… Xian-Lu, un jeune lettré brillant et désireux de comprendre la Grande Affaire de la vie et de la mort, se rendait chez Lha-Cahn pour des entretiens presque quotidiens, depuis des années. Il suivait même son Séminaire public destiné aux pratiquants mais aussi aux laïcs. Elève resté sage trop longtemps, hésitation sur le pas de la porte, agacement ou amusement du maître devant cette libération enfin accomplie ? Toujours est-il que lors de la dernière séance, pour la rencontre qui vient clore l’apprentissage de notre ami, le vieux Lha-Cahn lui flanque un grand coup de pied. Vlan ! en plein dans le tibia. Notre homme, confus, sort et éclate de rire. Il a compris : il est guéri de ses illusions. Aucune autorisation à demander à quiconque, le droit de vivre sa propre vie lui est acquis, Lha-Cahn lui a rendu ce qui lui appartenait en propre. Plus de trente ans après ce coup de pied mémorable, Xian-Lu rit encore en racontant l’anecdote.

Comment ne pas penser ici à cette célèbre histoire du ch’an chinois, que l’on trouve dans les excellents
Entretiens de Lin-Tsi (Fayard, 1972) ? Le maître était alors disciple de Houang-Po. Ayant reçu la bastonnade pour lui avoir demandé quelle était la grande idée du bouddhisme, Lin-Tsi atteint l’éveil et éclate de rire. « Après tout, dit-il, le bouddhisme de Houang-Po, ce n’était pas grand-chose ! ». Devant la réalité enfin dévoilée, les « idées » ne valent en effet plus grand-chose, une fois les abstractions balayées par un geste libre. Ce procédé de la gifle ou du coup de bâton, devenu une figure de rhétorique classique dans le zen, se retrouve au XXe siècle chez un psychanalyste français. Quelle que soit l’époque, un choc venu du réel qui réveille de l’esprit embrumé est un sursaut salutaire.Toujours une oreille neuve
Pour commémorer son maître, Jacques-Alain Miller a écrit un petit libelle chez Navarin intitulé sobrement «Vie de Lacan». Il y conte une anecdote qui ne dépareillerait pas non plus dans une histoire du Zen. Lacan, lorsqu’il était ignoré d’un garçon de café parisien, ne se contentait pas d’attendre ; carrément, il hurlait. « Il lançait d’un seul souffle un « OOOOhhh ! », un seul, mais si sonore, si puissant, si prolongé, que tous dans la salle sursautaient et se retournaient sur lui, l’œil effrayé ou l’œil furibond. (…) Je ne le donnerai pas pour un parangon de politesse à la française, mais vous essayerez de pousser un cri à la Lacan, et vous verrez combien c’est difficile. » Les grands maîtres du ch’an et du zen poussaient leur fameux cri à réveiller les morts « Ho ! », célèbre depuis Matsu. Au-delà de l’esprit discursif, la réalité est ainsi pointée sur-le-champ et l’esprit ramené à l’instant présent. Ce cri par-delà la parole en est parfois l’expression la plus pure. C’est l’épée de Manjushri, déité de la sagesse, qui tranche le bavardage intellectuel et sentimental et rend à la vie sa clarté première. Dans une salle de café chic, l’effet devait être encore plus détonnant que dans un monastère de montagne…

Dans son texte « Lacan l’étonnant », Alain Didier-Weill rappelle la grande intensité qui caractérisait le maître : « tout avec Lacan était intense, l’instant de la rencontre, de l’au revoir, de la séance. Jamais de ‘ronron’, jamais la dimension de l’habitude. » Bien sûr, n’est pas maître qui se prend pour tel, mais qui agit conformément à sa véritable nature et tente par là de réveiller, de révéler, ceux qu’il croise sur sa route. L’intensité de certains êtres, qui n’ont pas cédé sur leur désir et restent entiers, est vivifiante. Les témoignages directs de proches de Lacan sont l’occasion de l’apercevoir sous un jour surprenant, loin du cliché de l’analyste silencieux dans son fauteuil, prisonnier de sa neutralité plus ou moins bienveillante. Au contraire, cette force, ce coup, ce cri est comme un rappel du sérieux de l’existence – qui nécessite une grande liberté de ton, hors des sentiers battus. Chaque rencontre est une nouvelle chance à ne pas manquer, loin du conformisme social qui étouffe l’intensité de la présence. Grâce à cette présence d’esprit, l’écoute se renouvelle, l’oreille est toujours neuve. En ce sens, Jacques Lacan était un remarquable maître du zen.
Nicolas D’Inca

A lire :
Lacan, «
Le Séminaire. Livre XIX …Ou pire » et « Je parle aux murs », Seuil, 2011

Ce "Portrait de Lacan en maître zen" a été publié dans le journal Bouddhisme Actualités, N°141 Décembre 2011.
Photo copyright Jerry Bauer.