Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

samedi 15 février 2014

La commercialisation de la pleine conscience

Voici un article intelligent qui dénonce les travers de l'utilisation commerciale de la pleine conscience en vogue aujourd'hui, et des implications politiques d'une telle pratique dans l'économie libérale contemporaine. Un texte de Ron Purser et David Loy publié sous le titre Beyond McMindfulness dans le HuffingtonPost du 2 juillet 2013 (version originale anglaise). Par ailleurs pour souligner l'engouement croissant d'une telle pratique réadaptée, voici la une de couverture du prestigieux Time magazine du 3 février 2014, intitulé "La révolution en pleine conscience" (The mindful revolution). Ce qui devient assez ironique en croisant les deux articles, puisque celui de Purser et Loy démontre assez bien l'usage de la mindfulness à des fins de conservation du statu quo, dans la société en général et les entreprises en particulier.


"La méditation de la pleine conscience (mindfulness) s’est imposée d’un coup, faisant son entrée dans les écoles, les entreprises, les prisons et les organismes gouvernementaux, l’armée américaine notamment. Des millions de gens tirent des bénéfices concrets de leur pratique de pleine conscience : moins de stress, une meilleure concentration et un peu plus d’empathie peut-être. Évidemment, on ne peut que se réjouir de ce développement majeur. Il a néanmoins sa part d’ombre.

La révolution de la pleine conscience semble offrir une panacée universelle pour régler à peu près toutes les questions de la vie quotidienne. Plusieurs ouvrages ont été publiés récemment sur le sujet : Être parent en pleine conscience (Mindful Parenting), Manger en pleine conscience (Mindful Eating), Enseigner en pleine conscience (Mindful Teaching), Une politique de la pleine conscience (Mindful Politics), La thérapie de la pleine conscience (Mindful Therapy), Diriger en pleine conscience (Mindful Leadership), Une nation consciente (A Mindful Nation), La guérison consciente (Mindful Recovery), Le pouvoir de l’apprentissage conscient (The Power of Mindful Learning), Le cerveau conscient (The Mindful Brain), La pratique de l’attention dans les périodes de crise (The Mindful Way through Depression), Le chemin de l’attention vers l’auto-compassion (The Mindful Path to Self-Compassion). Quasi-quotidiennement, les médias font référence à des études scientifiques sur les multiples bienfaits de la méditation de la pleine conscience en termes de santé et comment une pratique aussi simple peut provoquer des transformations neurologiques dans le cerveau.

L’engouement pour le mouvement de la pleine conscience a aussi créé une petite industrie lucrative. D’avisés consultants recommandent des formations à la pleine conscience, assurant qu’elle améliore l’efficacité au travail, qu’elle réduit l’absentéisme et qu’elle met en valeur les compétences personnelles si essentielles dans une réussite professionnelle. Certains vont même plus loin en affirmant qu’une formation à la pleine conscience peut agir comme une « technologie perturbatrice » qui transforme les entreprises même les plus dysfonctionnelles en des formes organisationnelles plus respectueuses, plus compatissantes et durables. Jusqu’ici, cependant, aucune étude concrète n’a été publiée pour appuyer de telles affirmations.

Dans leurs stratégies de positionnement, les promoteurs des formations à la pleine conscience débutent généralement leurs programmes en disant qu’ils sont « d’inspiration bouddhiste ». Raconter aux néophytes que la pleine conscience est un héritage du bouddhisme, une tradition célèbre pour ses méthodes de méditation anciennes et éprouvées, offre un certain cachet et un effet tendance. Mais, parfois, dans la même phrase, les consultants assurent souvent leurs sociétés commanditaires que leur type de pleine conscience n’a plus de lien ou d’affiliation avec ses origines bouddhistes.

Le découplage de la pleine conscience de son contexte moral et religieux bouddhiste se comprend comme un changement utile pour faire de ce genre de formation un produit vendable sur le marché. Mais l’empressement à laïciser et marchandiser la pleine conscience sous la forme d’une technique commercialisable risque d’aboutir à une dénaturation malheureuse de cette pratique ancienne, qui visait bien plus qu’à soulager un mal de tête, réduire la pression artérielle, ou aider des gestionnaires à être plus concentrés et plus productifs.

Bien qu’une technique épurée et laïcisée, que certains appellent aujourd’hui le « McMindfulness », puisse rendre la pleine conscience plus acceptable pour le monde de l’entreprise, sa décontextualisation de sa vocation première de libération et de transformation et de son ancrage dans l’éthique sociale, revient comme Faust à vendre son âme. Plutôt que d’exercer la pleine conscience comme un moyen d’éveiller les individus et les organisations des racines malsaines de l’avidité, de la malveillance et de l’ignorance, elle est généralement remodelée en une technique banale, thérapeutique de développement personnel qui peut, en fait, renforcer ces racines.

La plupart des explications scientifiques et autres qui circulent dans les médias présentent la pleine conscience en termes de réduction du stress et de renforcement de l’attention. Ces bienfaits sur le comportement humain sont proclamés comme des incontournables de la pleine conscience et ses principaux intérêts pour les entreprises modernes. Mais la pleine conscience, telle qu’elle est comprise et pratiquée dans la tradition bouddhiste, n’est pas simplement une technique moralement neutre pour réduire le stress et améliorer la concentration. Elle est au contraire une qualité distincte de l’attention qui est tributaire et influencée par de nombreux autres facteurs : la nature de nos pensées, de nos paroles et de nos actions, la manière de gagner notre vie, nos efforts pour éviter des comportements inappropriés ou maladroits, tout en développant ceux qui contribuent à une action sage, à l’harmonie sociale et à la compassion.

C’est pourquoi les bouddhistes font une différence entre l’attention juste (samma sati) et l’attention incorrecte (miccha sati). La distinction n’est pas morale : la question est de savoir si la qualité de la conscience se caractérise par des intentions appropriées et des qualités mentales positives qui conduisent à l’épanouissement et à un bien-être optimal pour les autres autant que pour soi-même.

D’après le canon pâli (les plus anciens enseignements attestés du Bouddha), même quelqu’un qui commet un crime prémédité et odieux exerce sa pleine conscience, bien que nuisible. De toute évidence, l’attention consciente et la concentration totale d’un terroriste, d’un tireur assassin, ou d’un criminel en col blanc n’est pas de la même étoffe que l’attention que le dalaï-lama ou d’autres pratiquants bouddhistes ont développée. La pleine conscience juste est guidée par des intentions et des motivations fondées sur la modération, des états mentaux sains et des comportements éthiques : des objectifs qui incluent, mais qui l’emportent sur la réduction du stress et l’amélioration de la concentration.

Une autre idée fausse veut que la méditation de la pleine conscience soit une affaire privée ou intérieure. La pleine conscience est souvent commercialisée comme une méthode d’épanouissement personnel, un forme de répit dans les épreuves du monde féroce de l’entreprise. Une telle orientation individualiste et consumériste de la pratique de la pleine conscience peut se révéler efficace pour se préserver et faire avancer ses propres intérêts mais est inopérante pour atténuer les causes des détresses collectives et structurelles.

Quand la pratique de la pleine conscience est cloisonnée de cette façon, les liens qui unissent des motivations personnelles s’effacent. Sa propre transformation personnelle est dissociée d’une transformation sociale et structurelle qui prenne en compte les causes et les conditions de la souffrance dans un environnement plus large. Une telle colonisation de la pleine conscience génère aussi une forme d’instrumentalisation : elle ajuste la pratique aux besoins du marché plutôt que d’offrir une réflexion critique sur les causes de notre souffrance collective, la dukkha sociale.

Le Bouddha a souligné que son enseignement traitait de la compréhension et de la fin de dukkha (la souffrance au sens le plus général). Qu’en est-il de la souffrance provoquée par les modes de fonctionnement des institutions ?

De nombreux défenseurs des entreprises estiment que la transformation commence par soi : si l’esprit peut devenir plus concentré et plus apaisé, alors les transformations sociales et structurelles suivront naturellement. Le problème d’une telle formulation, c’est qu’aujourd’hui les trois moteurs nuisibles relevés par le bouddhisme, que sont l’avidité, la malveillance et l’illusion, ne sont plus limités aux esprits individuels, ils se sont institutionnalisés en des forces qui échappent au contrôle de chacun.

Jusqu’à présent, le mouvement de la pleine conscience a évité d’envisager sérieusement la question de l’omniprésence du stress dans les entreprises actuelles. Au lieu de cela, les sociétés ont accueilli avec enthousiasme le mouvement de la pleine conscience, car il fait peser à point nommé la charge sur le travailleur individuel : le stress est présenté comme un problème personnel et la pleine conscience est proposée comme une bonne médication pour aider les travailleurs à travailler plus efficacement et calmement dans des environnements toxiques. Enveloppé dans une aura de soin et d’humanité, la pleine conscience est refaçonnée en une soupape de sécurité, comme un moyen de relâcher la pression, une technique pour réagir et s’adapter aux efforts et aux tensions de la vie de l’entreprise.

Il en résulte une version atomisée et privatisée de la pratique de la pleine conscience, qui est facilement cooptée et réduite à ce que Jeremy Carrette et Richard King, décrivent dans leur livre "Vendre la spiritualité. La prise de contrôle silencieuse de la religion" (Selling Spirituality: The Silent Takeover of Religion) comme un infléchissement « d’accommodement ». L’entraînement à la pleine conscience suscite un grand intérêt, car elle devient une méthode à la mode pour maîtriser les troubles du personnel, encourager l’acceptation tacite du statu quo et être un outil efficace pour garder l’attention concentrée sur des objectifs institutionnels.

À bien des égards, les formations d’entreprises à la pleine conscience, avec leurs promesses que des salariés plus tranquilles, moins stressés seront plus productifs, ressemblent à s’y méprendre aux courants aujourd’hui décriés des « relations humaines » et des formations à la sensibilité qui étaient populaires dans les années 1950 et 1960. Ces programmes de formation ont été critiqués pour leur utilisation manipulatrice des techniques relationnelles, comme l’écoute active, employée comme un moyen de calmer les employés en leur faisant sentir que leurs préoccupations avaient été entendues alors que les conditions restaient inchangées sur leur lieu de travail. Ces méthodes ont été appelées « la psychologie de la vache » car des vaches satisfaites et dociles donnent plus de lait.

Bhikkhu Bodhi, un moine bouddhiste occidental au ton direct, met en garde : « Sans une critique sociale forte, les pratiques bouddhistes pourraient être facilement utilisées pour justifier et maintenir le statu quo, et devenir un renfort pour le capitalisme consumériste. » Malheureusement, une perspective plus éthique et socialement responsable est désormais considérée par de nombreux pratiquants de la pleine conscience comme une préoccupation accessoire, ou comme une politisation inutile d’un cheminement personnel de transformation.

Il est à espérer que le mouvement de la pleine conscience ne suivra pas la trajectoire habituelle de la plupart des modes de l’entreprise, l’enthousiasme débridé, l’acceptation dépourvue de tout sens critique du statu quo, la désillusion finale. Pour devenir une véritable force de transformation positive personnelle et sociale, il devra se réapproprier un cadre éthique et aspirer à des fins plus nobles qui prennent en compte le bien-être de tous les êtres vivants."

Ron Purser et David Loy

lundi 3 février 2014

Open Focus, l’attention dans tous ses états

Le manque d’attention est devenu un problème fondamental de nos sociétés modernes.
Qui n’a encore jamais entendu le discours de professeurs se plaignant de la diminution de l’attention des élèves aujourd’hui, incapables de rester plus de cinq minutes en place ? Mais nos enfants ne sont-ils pas le reflet de nos propres modes de vie ? 
Nombre de comportements considérés comme déviants le sont du fait d’un déficit d’attention. Ce déficit attentionnel a pour conséquence directe une impossibilité de se poser dans le présent. Comment peut-on interpréter cette apparente impossibilité, pour l’homme contemporain, d’être simplement là, posé dans le présent : est-ce l’accélération rythmique présente dans toutes les strates de la société ne donnant plus aucun espace pour la contemplation ? Exister au sein d’une société de consommation surstimulant les esprits des hommes ? 
Réfléchir autour de l’attention s’avère une entreprise nécessaire. C’est tout le propos de l’ouvrage La Pleine Conscience, guérir le corps et l’esprit par l’éveil de tous les sens du psychologue Les Fehmi dans lequel l’attention est l’objet primordial de ses recherches. Il en dévoile son caractère essentiel dans le rapport qu’entretient l’être aussi bien avec son environnement, qu’avec lui-même – « l’attention est en effet le mécanisme central au travers duquel se régulent nos états de conscience et notre vécu. » Dans ce sens, Les Fehmi pense toutes les activités de la conscience comme dépendantes de l’attention mise en place par l’être, que cela soit la mémoire, la perception, les émotions, le traitement de l’information, les performances physiques… De plus, la recherche scientifique élaborée par Les Fehmi établit l’existence de plusieurs modalités d’attention. Mais, avant d’en savoir plus sur ce sujet, il est légitime de se demander d’abord quelles sont les solutions apportées par la société moderne pour répondre à ce problème de manque d’attention ?

Une attention à visée étroite

Quel type d’attention est demandé par le professeur quand il sollicite l’attention de ses élèves ? Il demande à l’élève d’être plus concentré sur le cours, qu’il est en train de donner, que sur ce qu’il se passe par la fenêtre ; n’est-ce pas ? Quel type d’attention demande une mère à son fils quand elle sanctionne sa maladresse par un “fais attention !” ? Elle lui demande d’être plus concentré sur ce qu’il est en train de faire. Ainsi, la solution généralement requise par la société serait de développer une attention exclusive ayant pour dessein de rétrécir le champ perceptif pour se focaliser sur un seul point de concentration. A ce titre l’attention qu’il est demandé à l’être humain d’acquérir, dès la petite enfance, se réalise à partir d’expressions communes à tous - « fais attention », « concentre-toi », « sois prudent », « arrête de rêver ». Cette éducation conditionne une « attention à visée étroite » selon Les Fehmi. Ce type d’attention, à visée étroite, est normalement convoquée dans les seules situations d’urgence. Elle permet donc à l’être de se sortir de situations périlleuses mais a pour conséquence des effets émotionnels puissants, créateurs de stress ; y recourir trop souvent est dangereux pour la santé : tensions musculaires, anxiété émotionnelle, augmentation des rythmes cardiaques et respiratoires. Cela a donc pour conséquence une fatigue psychique à l’origine, selon Fehmi, de la plupart de nos maux actuels : stress, dépression, trouble de l’attention, hyperactivité. 

    Un modèle attentionnel alimenté par la peur
Pour Les Fehmi, la prédominance d’une modalité d’attention à visée étroite pour nos contemporains est aussi due à la façon dont sont gérées les émotions aujourd’hui. La visée étroite de l’attention s’impose lorsque l’être a le sentiment de se retrouver dans une situation de danger. Dans ce sens, il défend l’idée que nos sociétés installent un tel sentiment d’insécurité dans l’esprit de ses habitants qui développent « instinctivement une forme d’hypervigilance à visée étroite, toujours à l’affût, toujours inquiet et méfiant. » A partir de ce constat, Les Fehmi pense donc que le recours à ce type de vigilance étroite est conditionné par le sentiment de peur. Ce climat de peur lorsqu’il s’additionne à la surstimulation provoquée par le flux d’informations multiples présent de façon permanente au sein de l’environnement est à l’origine d’un cocktail explosif révélant un aspect décisif du mal à être de notre temps. Du coup, se maintenir dans une attention à visée étroite devient aussi un moyen habile pour que l’être évite de regarder en face l’ampleur de la crise existentielle dans laquelle il baigne aujourd’hui. Les Fehmi parle alors de l’attention à visée étroite comme une « diversion attentionnelle » : « nous avons tendance à maintenir le même mode d’attention étriqué afin d’échapper aux situations résiduelles de peur et d’angoisses (…)  c’est un des moyens de distraire le cerveau et par conséquent d’éviter la remémoration d’évènements douloureux. J’ai des patients qui ne peuvent pas s’endormir sans que la radio ou la télévision soit allumée (…) Ils ont besoin d’entendre de la musique, des dialogues, ou bien d’être exposés à d’autres stimuli externes. »

    Une autre voie attentionnelle est possible

Le travail de Les Fehmi démontre qu’il existe une autre modalité attentionnelle que la visée étroite. Il la pense bénéfique pour l’individu et il propose de l’éveiller à nouveau par l’intermédiaire d’une méthode qui a pour nom “l’Open Focus”, signifiant littéralement “l’attention ouverte”. Pour les distinguer, on pourrait rattacher à la visée étroite la notion de concentration qui engagerait un mouvement de repli sur soi alors que l’attention dite ouverte déploie un mouvement d’élargissement : une ouverture consciente à l’espace du présent. Cet élargissement de la conscience qu’il découvre par l’intermédiaire de la méthode “Open Focus” est équivalent au mouvement d’élargissement de l’attention cultivé au travers de la pratique de la méditation. Les Fehmi précise lui-même la proximité de ces deux méthodes dans son ouvrage. Autrement dit, Les Fehmi donne à la pratique méditative une légitimité scientifique et ce n’est pas sans importance pour l’accueil de la méditation dans l’opinion publique tant la parole scientifique fait office de parole de vérité à notre époque. 

    L’attention à visée ouverte : le mouvement même de la pratique de la méditation ?

Cet état attentionnel d’ouverture découle sur un état de relâchement qui accède « à de nouvelles perceptions (…) un état de conscience que l’on peut qualifier de multi-sensoriel » nous dit Fehmi. C’est là qu’émerge la notion « d’attention à visée ouverte ». Le travail de Les Fehmi est en congruence avec le champ de la pratique du méditant, il vient démontrer avec fracas la pertinence de pratiquer la méditation. Il est clair que les enseignements guidant la pratique de la méditation se dégagent d’un entrainement à l’attention entendue comme un signal avertisseur – « l’attention n’est pas conjuguée à un avertissement. En fait, elle est plutôt considérée comme un geste d’accueil : vous pouvez être pleinement attentif, plein d’attentions » nous enseigne Chögyam Trungpa dans Le Chemin est le But.  En effet, la tradition bouddhiste cultive plus une attention dite ouverte qu’à visée étroite ; les enseignements s’entendent sur son caractère équilibré : « selon un récit traditionnel, le Bouddha dit à un musicien que pour contrôler son esprit il devait le maintenir ni trop tendu, ni trop détendu, comme les cordes de son instrument. Il devait maintenir son esprit au niveau correct d’attention. Ainsi, quand nous pratiquons ces techniques, devrions-nous mettre 25% de notre attention dans la respiration ou la marche. Le reste de notre attention devrait être relâché, laissé ouvert. » (Chögyam Trungpa, Le Chemin est le but)
Ainsi la technique, proposée dans la méditation, de porter son attention sur un seul objet qu’est le souffle ne doit pas avoir pour conséquence une concentration trop lourde sur ce point ; 25% d’attention suffisent nous dit Trungpa – « un autre 25% se détend, encore un autre 25% s’occupe d’entrer en amitié avec soi-même, et le dernier 25% se connecte à l’attente (…) L’ensemble est complètement synchronisé. » Ce phénomène de synchronisation modifie donc l’état de l’attention qui passe d’un mode étroit à un mode plus ouvert, plus conscient de l’environnement en présence. Cultiver ce genre d’attention ouverte met en lumière la recherche d’une unité, une tentative non séparatrice de rassembler tout son être auprès de la situation vécue dans le présent, déployant un état de grande présence.

Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.
Bouddhisme Actualités N°154, février 2013. Dernier article publié.