Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 13 avril 2014

De Lacan à Bouddha



Entretien avec Christiane Rolin, propos recueillis par Huguette Guermonprez

Une psychanalyste d’un nouveau genre fait la part entre ce que lui a apporté l’analyse et ce qu’elle n’a pu trouver que dans le bouddhisme.


Nouvelles Clés : Psychanalyste venue des milieux lacaniens, vous avez aujourd’hui une pratique spirituelle. Comment en êtes vous arrivée là ?
Christiane Rolin : Au départ, entre 1972 et1980, j’ai fait une analyse lacanienne. Ce fut pour moi une époque très très dure. Chez les lacaniens, au temps de l’“École Freudienne”, les rapports étaient rigidifiés à l’extrême. Ce qui a débouché sur une situation catastrophique. Il n’y avait rien à quoi se raccrocher et, justement, rien d’ordre spirituel ne pouvait advenir. Pour moi, ce fut le précipice. L’univers lacanien était un univers de pensée où aucune ouverture au spirituel n’était pensable. Et en même temps, au bout du compte, ça n’était pas si simple non plus. On sentait que Jacques Lacan avait touché à “quelque chose de l’ordre du spirituel”, mais dont il ne parlait pas. Un vieil analyste, proche de lui a dit d’ailleurs à ce sujet : “Lacan était très préoccupé par la question de Dieu, qui le hantait littéralement, mais il n’en parlait jamais, sauf dans l’intimité. S’il en avait parlé en public, il aurait sans doute sauvé beaucoup de gens.”

N. C. : En 1975, les lacaniens appartiennent à “l’école freudienne”. Un univers qui présente quelques-uns des aspects d’une secte : un maître admiré et non contesté, une pensée unique, un sentiment d’“être entre soi”... Comment viviez-vous cela de l’intérieur ?
C. R. : Faire une analyse dans ce contexte-là et faire une analyse aujourd’hui, cela n’a rien à voir. Nous n’avions aucune liberté de penser. Les humains sont des êtres de discours et se trouvent en quelque sorte “pensés par leur langage.” Pris dans le discours lacanien, il était pratiquement impossible de disposer d’une liberté de parole.

N. C. : Aucun de vous n’avait l’idée de se révolter ?
C. R. : La révolte était systématiquement cassée. Au sens propre : ma première analyste lacanienne s’est suicidée ! En pareil contexte, soit on accepte, soit on s’en va. C’est ce que j’ai fait. En fait, le seul moyen d’exprimer sa révolte était d’écrire un article- de manière strictement anonyme - dans une revue qui s’appelait L’Ordinaire du Psychanalyste. On y exprimait son mécontentement, sa révolte, sa souffrance. Ça servait de soupape. Mais aucun analyste ne connaissait le comité de rédaction de cette revue. Nous adressions nos "articles" à une boite postale... Lacan avait un grand mépris des gens. Par exemple il pouvait dire à l’assemblée des psychanalystes : “Il y a peut-être une ou deux personnes ici qui peuvent me comprendre.” C’était d’ailleurs vrai, les gens ne comprenaient pas, ils faisaient semblant. Moi, je me sentais souvent très mal, mais je m’accrochais. Je pensais que pour être psychanalyste, il fallait en passer par là. Néanmoins, et c’est complexe, on ne peut pas “jeter Lacan avec l’eau de ces défauts.” Vingt-cinq ans après, il est nécessaire de faire un retour critique sur cette période. Je pense qu’il est important dans la pratique et la réflexion d’un psychanalyste, de revenir régulièrement à un corpus théorique de fond. Or, le corpus théorique lacanien et freudien constitue une base essentielle, à laquelle, personnellement, je me réfère à longueur d’année...

N. C. : Mais votre analyse lacanienne ne vous a apparemment pas suffi...
C. R. : J’ai fait une analyse lacanienne, puis une analyse freudienne. J’ai ainsi pu voir la différence, mais cela n’engage que moi : ce qui s’est passé dans ma seconde analyse n’aurait jamais pu avoir lieu dans la première.

N. C. : Que s’est-il donc passé ?
C. R. : Quelque chose de l’ordre de la spiritualité. Je sais que cela peut paraître étonnant dans le cadre d’une analyse freudienne, mais c’est ainsi. Ce dont je souffrais, c’était de ne pas me sentir suffisamment reliée. Je n’étais reliée ni au monde, ni à moi-même. J’étais prise dans un discours qui n’était pas le mien. Il était vital que je me retrouve, en toute liberté, dans un discours incarné. Mais comprendre que l’esprit s’incarne ne m’a été possible qu’au cours de cette seconde analyse, où j’ai pu m’ouvrir à la dimension spirituelle. Dans un premier temps, la psychanalyse semble ne pas s’intéresser à la spiritualité. Pourtant, elle s’intéresse à l’âme - sans jamais la nommer. On sait bien que l’approche de Sigmund Freud se voulait matérialiste, scientifique, même si ce à quoi il touchait était extrêmement irrationnel et inconscient. C’est là le paradoxe de toute cette affaire : on part de quelque chose qui n’est fondamentalement pas rationnel pour essayer de le tirer vers de l’extrêmement rationnel. Là-dessus, vient se greffer le positionnement de Freud par rapport à la religion. Pour lui, c’est une régression au complexe œdipien et il en parle simplement comme d’“une névrose obsessionnelle universelle.” Freud nourrissait par ailleurs une immense méfiance vis-à-vis du fameux “ sentiment océanique ”, ce sentiment de fusion avec l’univers qui peut amener au mysticisme et qui, pour lui, était à ranger du côté du pathologique. Dernier point à soulever : Freud s’est intéressé à une époque au parapsychologique, à l’hypnose, à la télépathie... mais toujours sur un mode extrêmement défiant.

N. C. : Si je vous dis : “Freud a ouvert une nouvelle porte à la spiritualité”, comment réagissez-vous ?
C. R. : Je répondrais que cela n’est pas forcément faux. On peut penser en effet que la psychanalyse est venue chasser sur les terres de la spiritualité.

N. C. : Cela pourrait-il signifier que, sur le fond, Freud n’a rien inventé ?
C. R. : D’une certaine façon c’est le cas. Même si Freud a élaboré une théorie très intéressante, elle reste une construction - qui permet certes de comprendre autrement les choses, mais je me suis rendu compte qu’il existait beaucoup d’autres constructions proches de la sienne, et bien plus anciennes, notamment dans des textes bouddhistes qui traitent de ces questions et qui sont vieux de plus de 2500 ans.

N. C. : Cela nous ramène à votre parcours. Après l’analyse lacanienne et l’analyse freudienne - qui, paradoxalement vous a ouverte à la spiritualité - vous faites la rencontre du maitre zen Thich Nhât Hanh. Comment cela s’est-il passé ?
C.R. : Mon second analyste, qui avait lui-même vécu les années "Lacan", ne rejetait pas les approches psychocorporelles. C’était quelqu’un d’ouvert, qui ne faisait aucune interprétation, ne manifestait aucun rejet, ni aucun jugement lorsque, spontanément, j’abordai un sujet dit “spirituel”. Il y avait dans son écoute, une forme de "laisser passer" de ce qui arrivait. La rencontre avec Thich Nhât Hanh s’est faite au cours de cette analyse. J’ai tout simplement pu reconnecter, grâce à Thich Nhât Hanh, avec des valeurs qui m’avaient été enseignées par mes parents.

N. C. : Que vous appris ce maître zen ?
C. R. : Thich Nhât Hanh m’a appris que c’est à partir d’un travail corporel - la façon de s’asseoir, de marcher, de manger - que s’installe la spiritualité. Ce fut pour moi une révélation. C’était quelque chose qu’au fond, je savais, mais qu’on ne m’avait jamais enseigné, ni dans la religion catholique, ni dans la psychanalyse. Eh bien, c’est cela qui m’a permis de retrouver mon propre “discours incarné” ! Pourtant, attention : lorsqu’on dit qu’en analyse “il n’y a pas de corps”, c’est faux - d’une certaine façon ; il n’y a même que ça : comprendre que l’esprit s’incarne dans le corps, voilà précisément dont il est question. J’en ai pris conscience au cours de ma seconde analyse, mais non sans l’appoint du bouddhisme zen.

N. C. : Qu’est-ce qui vous avait poussée à cette rencontre ?
C. R. : La démarche spirituelle de Thich Nhât Hanh venait à point nommé pour donner toute leur cohérence à des méthodes psycho-corporelles que j’avais pratiquées avec intérêt, mais sans dimension spirituelle. Par exemple, dans les groupes de bio-énergie, on travaillait sur des émotions comme la colère, mais il n’y avait rien de spirituel là-dedans. Pourtant Alexandre Lowen, le fondateur de la méthode, ne parle dans ses ouvrages que de “joie”, de “spiritualité dans la respiration”, etc. Cette joie-là, moi, c’est avec Thich Nâht Hanh que je l’ai trouvée.

N. C. : Les deux analyses que vous aviez faites ne vous avaient pas permis cet accès à la "joie" ?
C. R. : Non. Certainement pas la première, mais la seconde non plus. Or, j’ai réalisé que la joie était un véritable état spirituel. La joie de l’être profond est en connexion à la fois avec nos émotions et avec la nature qui nous entoure. Là, on rejoint le “sentiment océanique” qui dérangeait tant Freud. C’était comme si les pièces de mon puzzle se réagençaient enfin.

N. C. : Il est vrai que le milieu très fermé des psychanalystes ne respire pas la joie. Certains psychanalystes semblent supporter toutes les souffrances du monde !
C. R. : Et ça ne va vraiment pas. On ne peut pas prétendre aider les gens à aller vers le mieux-être si l’on en est si visiblement exclu soi-même. Cette question était au cœur de ma seconde analyse. Pour moi, désormais, c’est un devoir, en tant qu’analyste, d’être dans la joie, au sens spirituel du terme, c’est-à-dire dans la paix intérieure.

N. C. : Est-ce la véritable finalité d’une analyse ?
C. R. : Une analyse "réussie" devrait mener à une certaine acceptation de la désillusion. Mais si l’on s’arrête à la désillusion, c’est catastrophiquement dangereux, car il n’y a plus rien à quoi se raccrocher. Il faut donc une autre phase, où on va rencontrer l’amour. L’amour en soi. La capacité d’aimer. C’est l’un des buts de l’analyse. En d’autres termes, la capacité à entrer en relation. Il s’agit donc d’accepter la désillusion, la sortie des rêves d’enfance, et malgré cela, instaurer une relation et vivre dans la joie. Mais joie et bonheur ne sont pas des mots prononcés par les psychanalystes. Cela ne semble pas leur affaire...

N. C. : Où se rejoignent psychanalyse et spiritualité ?
C. R. : En réalité, non seulement psychanalyse et spiritualité ne sont pas antinomiques, mais elles se complètent admirablement. Leur socle commun : un être souffre et se demande ce qu’il fait là. Prenez les axiomes de bases du bouddhisme :
1°) Reconnaître que je souffre ;
2°) Aller chercher les racines de cette souffrance ;
3°) Pour me libérer, accéder à l’ouverture du cœur et à la compassion ;
4°) Pour atteindre tout cela, aider les autres.
Qu’en pense un psychanalyste ? Reconnaître que l’on souffre fait partie de la cure.
La psychanalyse va également chercher les racines de la souffrance. Mais elle ne touche pas à la compassion. Le lacanien Charles Melman dit même : “La compassion en analyse, surtout pas !” J’estime, moi-même qu’elle n’est pas obligatoire.
Une autre démarche spirituelle me semble proche de la psychanalyse : c’est la métanoïa, que l’on peut résumer ainsi :
1°) Se guérir de ses mémoires ;
2°) Se délier de ses nœuds ;
3°) Franchir les obstacles à la guérison ;
4°) Éclairer la pathologie liée à l’imagination ;
5°) Accéder à la libération.

N. C. : Que pense Thich Nhât Hanh de la psychanalyse ?
C. R. : Il pense qu’une démarche spirituelle est suffisante et que l’on peut s’en sortir tout seul, ou simplement “aidé” par un tiers (ami, parent), à partir du moment où celui-ci se trouve dans la compassion. Je ne partage pas ce point de vue. Même si celui qui aide connaît la plus grande compassion, tenter d’aider autrui à dissoudre son noyau névrotique s’avèrera vain, ou laissera des séquelles fâcheuses. Dans le travail analytique, c’est le transfert qui permet de dénouer les nœuds sans dommage pour l’autre. Notamment parce que le psychanalyste est payé pour ça, c’est son métier. Il me semble que Thich Nâht Hahn méconnaît ce sujet.

N. C. : Si l’on mettait en place un colloque sur le thème "Psychanalyse et Spiritualité", pensez vous que les psychanalystes viendraient ?
C. R. : Demandez-le leur ! A mon avis, s’ils ne venaient pas, ce serait surtout par méconnaissance. Aujourd’hui, trop de choses se mélangent sous le mot spiritualité. On ne sait pas ce que cela signifie. Ni les revues, ni les salons ne nous éclairent assez là-dessus.

N. C. : On peut dire qu’il y a méconnaissance générale et mutuelle ! La plupart des gens confondent pêle-mêle psychothérapie, psychanalyse, psychiatrie, etc. Et très peu de psychanalystes connaissent les textes bouddhistes qui traitent de l’inconscient - ça ne les intéresse d’ailleurs pas. Au sein même de la psychanalyse, courant jungien et courant freudien s’ignorent magistralement l’un l’autre. À l’université de Paris VII (Jussieu), berceau du freudisme et du lacanisme, les textes jungiens sont quasiment interdits par les professeurs, qui ne prononcent le nom de Jung que pour signaler que Freud a "répudié" ce fils indigne qui s’intéressait aux choses spirituelles ! Il y a donc non seulement méconnaissance, mais rejet et mépris.
C. R. : Mais il y a toute une évolution. Elle est passée, me semble-t-il, par le bouddhisme, qui est comme un pont. Dans le bouddhisme, il y a cette image de la traversée d’une rivière. Nous en sommes au moment où des ponts se font entre psychanalyse et spiritualité, tout comme ils se font entre les religions.

N. C. : Peut-on imaginer un travail parallèle, un cursus commun avec un enseignement dit "spirituel" et un enseignement dit "psychanalytique”, le tout aboutissant à une nouvelle "race" d’analystes ?
C. R. : Aujourd’hui, les psychothérapeutes ont cette démarche, les psychanalystes non. Le fond du débat porte sur ce à quoi sert la psychanalyse. La réponse classique est qu’elle n’est pas faite pour “guérir” - la guérison venant “de surcroît”, comme disait Freud. C’est toute la différence entre psychothérapie et psychanalyse. En psychothérapie, on est beaucoup plus libre de faire des propositions, pas en analyse. Dans la psychothérapie de groupe que j’anime moi-même, je propose, j’“invite les gens à”... et quelque chose de l’ordre du spirituel se dégage. Ça n’est jamais dit tel quel, mais ça existe. Là, cependant, je ne suis plus dans le rôle d’analyste, mais dans celui de psychothérapeute.

N. C. : Et quand vous redevenez une psychanalyste classique ?
C. R. : En individuel, ce qui compte fondamentalement, c’est la relation d’inconscient à inconscient. Cela ne m’empêche pas, quand je reçois, d’intégrer, en mon for intérieur, ma pratique spirituelle : je me recentre, je respire, je reviens à la respiration en cours de séance, etc. Je pense que cela peut avoir un effet.
Mais pour en revenir à l’idée d’un colloque qui aborderait la question de la spiritualité, à ma connaissance elle n’aurait pas de succès dans le milieu freudien ou lacanien. Il y a par exemple beaucoup de travaux “psy” sur la Bible. Eh bien, même les psychanalystes qui auraient quelque chose à dire là dessus vont se l’interdire. Alors que vous trouverez beaucoup plus de curiosité du côté des psychothérapeutes, plus d’ouverture vers la spiritualité. Historiquement, je dirais que la psychanalyse est actuellement à un moment charnière. Elle est encore très vivante et c’est encore un endroit où la parole "vraie" peut se dire. Le danger est qu’elle se laisse prendre dans un discours et oublie qu’elle est un lieu de liberté de parole.

2 commentaires:

  1. Bonjour et merci pour votre blog bien documenté. Je me permets de vous poser une question ici car je n'ai pas trouvé d'autre moyen de contact sur le site. Je cherche un psy partageant vos convictions et votre orientation sur Toulouse. Auriez-vous quelqu'un à me conseiller ?

    Merci

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    1. merci de bien vouloir m'écrire à mon adresse mail nicolas.dinca@yahoo.fr à bientôt

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