Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

lundi 3 février 2014

Open Focus, l’attention dans tous ses états

Le manque d’attention est devenu un problème fondamental de nos sociétés modernes.
Qui n’a encore jamais entendu le discours de professeurs se plaignant de la diminution de l’attention des élèves aujourd’hui, incapables de rester plus de cinq minutes en place ? Mais nos enfants ne sont-ils pas le reflet de nos propres modes de vie ? 
Nombre de comportements considérés comme déviants le sont du fait d’un déficit d’attention. Ce déficit attentionnel a pour conséquence directe une impossibilité de se poser dans le présent. Comment peut-on interpréter cette apparente impossibilité, pour l’homme contemporain, d’être simplement là, posé dans le présent : est-ce l’accélération rythmique présente dans toutes les strates de la société ne donnant plus aucun espace pour la contemplation ? Exister au sein d’une société de consommation surstimulant les esprits des hommes ? 
Réfléchir autour de l’attention s’avère une entreprise nécessaire. C’est tout le propos de l’ouvrage La Pleine Conscience, guérir le corps et l’esprit par l’éveil de tous les sens du psychologue Les Fehmi dans lequel l’attention est l’objet primordial de ses recherches. Il en dévoile son caractère essentiel dans le rapport qu’entretient l’être aussi bien avec son environnement, qu’avec lui-même – « l’attention est en effet le mécanisme central au travers duquel se régulent nos états de conscience et notre vécu. » Dans ce sens, Les Fehmi pense toutes les activités de la conscience comme dépendantes de l’attention mise en place par l’être, que cela soit la mémoire, la perception, les émotions, le traitement de l’information, les performances physiques… De plus, la recherche scientifique élaborée par Les Fehmi établit l’existence de plusieurs modalités d’attention. Mais, avant d’en savoir plus sur ce sujet, il est légitime de se demander d’abord quelles sont les solutions apportées par la société moderne pour répondre à ce problème de manque d’attention ?

Une attention à visée étroite

Quel type d’attention est demandé par le professeur quand il sollicite l’attention de ses élèves ? Il demande à l’élève d’être plus concentré sur le cours, qu’il est en train de donner, que sur ce qu’il se passe par la fenêtre ; n’est-ce pas ? Quel type d’attention demande une mère à son fils quand elle sanctionne sa maladresse par un “fais attention !” ? Elle lui demande d’être plus concentré sur ce qu’il est en train de faire. Ainsi, la solution généralement requise par la société serait de développer une attention exclusive ayant pour dessein de rétrécir le champ perceptif pour se focaliser sur un seul point de concentration. A ce titre l’attention qu’il est demandé à l’être humain d’acquérir, dès la petite enfance, se réalise à partir d’expressions communes à tous - « fais attention », « concentre-toi », « sois prudent », « arrête de rêver ». Cette éducation conditionne une « attention à visée étroite » selon Les Fehmi. Ce type d’attention, à visée étroite, est normalement convoquée dans les seules situations d’urgence. Elle permet donc à l’être de se sortir de situations périlleuses mais a pour conséquence des effets émotionnels puissants, créateurs de stress ; y recourir trop souvent est dangereux pour la santé : tensions musculaires, anxiété émotionnelle, augmentation des rythmes cardiaques et respiratoires. Cela a donc pour conséquence une fatigue psychique à l’origine, selon Fehmi, de la plupart de nos maux actuels : stress, dépression, trouble de l’attention, hyperactivité. 

    Un modèle attentionnel alimenté par la peur
Pour Les Fehmi, la prédominance d’une modalité d’attention à visée étroite pour nos contemporains est aussi due à la façon dont sont gérées les émotions aujourd’hui. La visée étroite de l’attention s’impose lorsque l’être a le sentiment de se retrouver dans une situation de danger. Dans ce sens, il défend l’idée que nos sociétés installent un tel sentiment d’insécurité dans l’esprit de ses habitants qui développent « instinctivement une forme d’hypervigilance à visée étroite, toujours à l’affût, toujours inquiet et méfiant. » A partir de ce constat, Les Fehmi pense donc que le recours à ce type de vigilance étroite est conditionné par le sentiment de peur. Ce climat de peur lorsqu’il s’additionne à la surstimulation provoquée par le flux d’informations multiples présent de façon permanente au sein de l’environnement est à l’origine d’un cocktail explosif révélant un aspect décisif du mal à être de notre temps. Du coup, se maintenir dans une attention à visée étroite devient aussi un moyen habile pour que l’être évite de regarder en face l’ampleur de la crise existentielle dans laquelle il baigne aujourd’hui. Les Fehmi parle alors de l’attention à visée étroite comme une « diversion attentionnelle » : « nous avons tendance à maintenir le même mode d’attention étriqué afin d’échapper aux situations résiduelles de peur et d’angoisses (…)  c’est un des moyens de distraire le cerveau et par conséquent d’éviter la remémoration d’évènements douloureux. J’ai des patients qui ne peuvent pas s’endormir sans que la radio ou la télévision soit allumée (…) Ils ont besoin d’entendre de la musique, des dialogues, ou bien d’être exposés à d’autres stimuli externes. »

    Une autre voie attentionnelle est possible

Le travail de Les Fehmi démontre qu’il existe une autre modalité attentionnelle que la visée étroite. Il la pense bénéfique pour l’individu et il propose de l’éveiller à nouveau par l’intermédiaire d’une méthode qui a pour nom “l’Open Focus”, signifiant littéralement “l’attention ouverte”. Pour les distinguer, on pourrait rattacher à la visée étroite la notion de concentration qui engagerait un mouvement de repli sur soi alors que l’attention dite ouverte déploie un mouvement d’élargissement : une ouverture consciente à l’espace du présent. Cet élargissement de la conscience qu’il découvre par l’intermédiaire de la méthode “Open Focus” est équivalent au mouvement d’élargissement de l’attention cultivé au travers de la pratique de la méditation. Les Fehmi précise lui-même la proximité de ces deux méthodes dans son ouvrage. Autrement dit, Les Fehmi donne à la pratique méditative une légitimité scientifique et ce n’est pas sans importance pour l’accueil de la méditation dans l’opinion publique tant la parole scientifique fait office de parole de vérité à notre époque. 

    L’attention à visée ouverte : le mouvement même de la pratique de la méditation ?

Cet état attentionnel d’ouverture découle sur un état de relâchement qui accède « à de nouvelles perceptions (…) un état de conscience que l’on peut qualifier de multi-sensoriel » nous dit Fehmi. C’est là qu’émerge la notion « d’attention à visée ouverte ». Le travail de Les Fehmi est en congruence avec le champ de la pratique du méditant, il vient démontrer avec fracas la pertinence de pratiquer la méditation. Il est clair que les enseignements guidant la pratique de la méditation se dégagent d’un entrainement à l’attention entendue comme un signal avertisseur – « l’attention n’est pas conjuguée à un avertissement. En fait, elle est plutôt considérée comme un geste d’accueil : vous pouvez être pleinement attentif, plein d’attentions » nous enseigne Chögyam Trungpa dans Le Chemin est le But.  En effet, la tradition bouddhiste cultive plus une attention dite ouverte qu’à visée étroite ; les enseignements s’entendent sur son caractère équilibré : « selon un récit traditionnel, le Bouddha dit à un musicien que pour contrôler son esprit il devait le maintenir ni trop tendu, ni trop détendu, comme les cordes de son instrument. Il devait maintenir son esprit au niveau correct d’attention. Ainsi, quand nous pratiquons ces techniques, devrions-nous mettre 25% de notre attention dans la respiration ou la marche. Le reste de notre attention devrait être relâché, laissé ouvert. » (Chögyam Trungpa, Le Chemin est le but)
Ainsi la technique, proposée dans la méditation, de porter son attention sur un seul objet qu’est le souffle ne doit pas avoir pour conséquence une concentration trop lourde sur ce point ; 25% d’attention suffisent nous dit Trungpa – « un autre 25% se détend, encore un autre 25% s’occupe d’entrer en amitié avec soi-même, et le dernier 25% se connecte à l’attente (…) L’ensemble est complètement synchronisé. » Ce phénomène de synchronisation modifie donc l’état de l’attention qui passe d’un mode étroit à un mode plus ouvert, plus conscient de l’environnement en présence. Cultiver ce genre d’attention ouverte met en lumière la recherche d’une unité, une tentative non séparatrice de rassembler tout son être auprès de la situation vécue dans le présent, déployant un état de grande présence.

Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.
Bouddhisme Actualités N°154, février 2013. Dernier article publié.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire