Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

mercredi 15 janvier 2014

Bienveillance aimante

Pourquoi la pratique de la bienveillance aimante est-elle essentielle pour notre temps ?

Le plus souvent la pratique de la méditation est reconnue comme un espace où il est possible de porter une attention pleine à son corps et à son souffle dans le maintenant. Ce geste d’attention débouche sur un état de grande présence, à la source d’une profonde détente du pratiquant.
Mais cette pleine conscience est-elle la seule perspective déployée par une pratique méditative quotidienne ? Si l’on se réfère à la traduction du bouddhisme tibétain, à partir de cette présence attentive définie comme une posture de base, le chemin conduit le pratiquant à éveiller aussi un sens d’amour, de bienveillance et de tendresse. Cette voie de la douceur et de la bienveillance aimante ne serait-elle pas particulièrement adaptée aux problématiques actuelles de notre monde moderne ? Dans le contexte du grand marché économique où la nécessité absolue d’être rentable crée une atmosphère compétitive, la pratique méditative cultivant la bienveillance ne viendrait-elle pas pacifier cet état de guerre où règne la lutte de tous contre tous ?

Le monde contemporain : un programme de déshumanisation ? 
Nous avons déjà cité la posture du philosophe Lucien Sève dans un précédent article qui pense l’existence actuelle d’une crise de la civilisation qu’il considère aussi préoccupante, si ce n’est plus, que la crise environnementale. A partir d’une réflexion autour de ce qu’est la possibilité d’être humain aujourd’hui, le tableau qu’il dresse du monde actuel a réveillé la formule hobbesienne que « l’homme est un loup pour l’homme. » Il interpelle la « déshumanisation » se produisant notamment au sein du milieu du travail par la « systématique mise en concurrence » et la pédagogie du « apprenez à vous vendre » et du « devenez un tueur ».
Cette perspective offre à l’être humain peu d’espace pour se mettre en rapport à son humanité ;  considéré comme simple marchandise, il devient objet.
   
L’homme contemporain : objet du désamour de lui-même ?
A partir de ce diagnostic général sur l’état de notre société, il est approprié de régler notre focale, plus précisément, sur des situations concrètes de notre existence pour s’observer directement en train d’agir, sans bienveillance, avec soi-même. Pour ce faire, abandonnons notre arrogance et regardons avec honnêteté les rapports intimes que nous entretenons avec nous-mêmes. Ceux qui ont lieux au sein de notre esprit, à l’abri du regard du monde : comment se parle-t-on à soi après une situation où nous avons été sous l’emprise de la colère ? De quelle façon nous considérons-nous lorsque nous avons un échec qu’il soit professionnel ou personnel ? Quelle puissance a sur notre moral le sentiment de culpabilité quand nous ne répondons pas aux attentes d’un autre ? De quelle manière nous réagissons face à nous-mêmes lorsque nous ne respectons pas un engagement pris par soi quelque jour auparavant ? Ce questionnement est une première phase pour prendre conscience de ce désamour de soi que nous préférons largement voiler à autrui. Dans les années 80 les plus grands maîtres bouddhistes venus enseigner la voie du Bouddha en Occident se sont retrouvés autour du Dalaï-Lama pour opérer un bilan sur la réception du bouddhisme en Occident. Ils témoignèrent tous de leurs difficultés à transmettre la parole du Bouddha sans avoir réaliser auparavant un profond travail pour restaurer l’estime de soi chez les pratiquants. Le Dalaï-Lama a d’abord eu du mal à comprendre cet état des lieux car ce problème de désamour de soi n’existe pas chez les pratiquants Tibétains. Ce constat fut aussi confirmé par mes recherches universitaires en Sciences de l’Education que j’ai axé sur la pratique de la méditation. En effet, il en ressort concrètement que le manque de bienveillance et d’amour envers soi-même était l’un des symptômes les plus actifs conditionnant l’état de dépression généralisé que connaît notre époque. Un méditant, que j’ai interviewé dans le cadre de ma recherche, nous l’appellerons Bertrand, a repéré dans son esprit la présence d’un « mouvement d’auto-flagellation » qu’il a reconnu, peu à peu, comme son «  tortionnaire intérieur ». Au sein de l’esprit de Bertrand, ce tortionnaire installe une « sale ambiance » et il institue une « image très négative de ce que je suis, il ne me considère pas comme une personne mais plus comme un outil. Lorsqu’il prend le pouvoir, je deviens un atelier de travail efficace et rentable qui ne prend aucune considération pour les humains ».
N’avons-nous pas, chacun d’entre nous, un tortionnaire intérieur agissant impunément dans notre esprit mettant en lumière le manque d’amour et de bienveillance que nous entretenons envers nous-mêmes ?

Première étape du chemin : entrer en amitié avec soi-même.
Comment est-il possible d’adopter un état de bienveillance envers le monde quand ce mouvement d’ouverture ne s’adresse pas premièrement à soi-même ? Entrer en amitié avec soi, c’est accepter sans exceptions « la réalité de ce qui est », pour reprendre une expression classique dans le bouddhisme. C’est le chemin proposé par le Bouddha pour surmonter la violence, l’agression et la haine que nous nourrisson envers nous-mêmes. La dictature de l’efficience présente dans notre atmosphère sociale est la négation de la bienveillance car elle entraine irrémédiablement chez l’individu une tendance à vouloir saisir et maîtriser le monde, lui-même et les autres. Dans ce cadre, l’être contemporain n’accepte pas la réalité telle qu’elle est ; il veut posséder avidement ce qui lui plaît et se débarrasser, avec une agression de fond, de ce qui ne lui plaît pas. Il souffre quand la réalité ne se plie pas à ses désirs et à ses projections. Il se déteste d’être une autre personne que celle dont il rêvait d’être. Lorsqu’il obtient un objet convoité depuis longtemps, sa joie est courte et il recherche immédiatement un autre objet pouvant cette fois-ci le combler. A jamais insatisfait, il continue à chercher ainsi tout au long de son existence. Sur la voie qu’a ouverte le Bouddha, il n’est plus question de saisir mais d’accepter et d’accueillir la réalité telle qu’elle se présente à nous, sans jugements, même si c’est un sentiment de colère qui vient nous happer. Cela conditionne un autre rapport à soi : on ne juge plus nos émotions, nos sentiments ou nos pensées pour les regarder avec une bienveillance neutre. Dans ce sens, il devient aussi possible de s’accepter telle que l’on est et de ne plus dépenser son énergie à envier les qualités d’un autre.
Imaginez quelques minutes comment serait votre existence si vous pouviez en finir avec l’évaluation constante de vous-même ? Ne serait-ce pas un profond soulagement ? Selon le témoignage de milliers de pratiquants, la tonalité de fond qui jaillit et qui règne alors au sein de l’esprit est une profonde tendresse envers soi-même. Le cœur, dépouillé, s’ouvre et se sent capable d’aller nu vers le monde pour s’accorder pleinement à son mouvement. Le cœur a alors confiance et n’a plus peur du monde, il n’a plus besoin de se protéger contre lui et ce n’est que là qu’il peut vraiment l’aimer. 
 
La découverte la non-séparation comme chemin pour aimer le monde
Au fil de la pratique, nous prenons conscience que l’agression et la haine que nous projetons sur les autres, en réaction à une personne qui, par exemple, nous bousculerait sans s’excuser ou une autre qui nous renverserait maladroitement son café sur le pantalon, est en réalité un miroir dans lequel nous pouvons observer le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Ainsi, en tissant peu à peu une amitié envers soi-même, par l’intermédiaire notamment des pratiques méditatives sur la bienveillance aimante, nous pacifions notre rapport avec le monde.
Au travers de cette prise de conscience directe, est mis en lumière le lien qui unit tous les êtres humains entre eux. La pratique de la bienveillance aimante démontre que la séparation entre Moi, les Autres et le Monde n’est qu’une construction de l’esprit humain ; la réalité, elle, est non-duelle.

Mathieu Brégégère est Educateur de Rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, Étudiant-Chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, Enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.

Pour aller plus loin :
Découvrir les pratiques de la bienveillance aimante par l’intermédiaire du Livre-Cd de Fabrice Midal 


"La Méditation dans la Cité", une rubrique de Mathieu Brégégère : 4e article de réflexions sur la méditation dans le monde moderne. Bouddhisme Actualités N°153, janvier 2013

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