Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

mercredi 4 décembre 2013

L’Engagement Social : La Méditation en Action

La méditation est-elle une pratique qui désengage le pratiquant de la vie de la cité ? 
L’engagement social au sein de la société et la pratique méditative ne sont pas séparables selon Michel Genko Dubois que je suis allé rencontrer au Centre Zen Dana situé aux portes de Montreuil où il pratique quotidiennement la méditation.

    De la découverte de la méditation à l'acceptation d'être sur un chemin spirituel
Lorsque je lui demande de me raconter comment, au sein de son itinérance, il en est arrivé un jour à s’asseoir sur un coussin pour pratiquer la méditation, il me décrit avec ardeur son parcours atypique. C’est en 1974, qu’il réalise sa première expérience méditative dans une montagne de l’Ethiopie. C’est à San Francisco, où il vit pendant plusieurs années, qu’il commence à méditer quotidiennement. C’est son enseignant de Shiatsu qui lui a fait découvrir le Zazen (Za, « assis », zen « méditation », le zazen désigne la posture de la méditation assise de la pratique du bouddhisme zen) - « ma pratique, à ce moment-là, c’était d’essayer de ne pas penser et c’était donc une sorte d’art martial intérieur ayant pour but de ne pas ressentir ma souffrance. Ce n’était pas encore la Voie. »
L’un des tournants de son existence est la réalisation d’une marche avec un groupe d’indiens d’Amérique. Cette marche ouvre chez lui une sensibilité profonde vis-à-vis des populations les plus démunies – « les indiens étaient les laissés pour compte de l’Amérique ». En même temps, Michel Genko Dubois est « touché par la dignité des indiens, par la beauté et la générosité  de leur prière. Ils prient avec le cœur. Leur prière inclue le monde entier. » La découverte de cet univers de relations et d’interdépendance exprimés par les indiens va le bouleverser et défaire la dernière résistance qui l’empêchait d’accepter l’aspiration spirituelle de la pratique méditative.

    La tendresse au cœur de son engagement social
 C’est après cette marche qu’il rencontre Maître Deshimaru, puis son maître Zen Américain Dennis Genpo Merzel Roshi, lui-même successeur de Taizan Maezumi Roshi, fondateur du Centre Zen de Los Angeles qu’il va fréquenter assidûment – « là, j’ai commencé à découvrir une nouvelle manière de pratiquer qui laissait monter ce qui advenait plutôt que de tenter volontairement de le repousser (…) Repousser la souffrance en recherchant un tranquillisant pour mettre en vacance mes ruminations mentales». Son chemin dans la pratique méditative est marqué par un adoucissement du rapport qu’il a établi  avec lui-même, avec les autres et avec le monde - « toute ma pratique s’est transformée en révélant un chemin sur lequel j’apprends à devenir de plus en plus tendre avec moi-même et avec les autres». Il a donc appris à être plus au contact de son cœur, à nu face à l’autre, sans peur d’être dans un rapport authentique au monde. Cette ouverture directe à son cœur est un « point de départ qui permet de mieux savoir ce que l’on veut vraiment (…) La pratique de la méditation nous transforme et nous ouvre un chemin pour devenir davantage soi-même. » Il a alors pu déployer concrètement une qualité relationnelle dotée d’une « acceptation inconditionnelle de l’autre dans sa différence mais aussi et surtout dans sa vulnérabilité primordiale. » Lorsque un être « ne cache pas sa vulnérabilité, il ouvre la possibilité d’établir une relation de cœur à cœur avec autrui ». Il conçoit alors son rapport au monde de façon non séparé conditionnant profondément son choix de s'engager socialement par l'intermédiaire notamment de la distribution de repas et surtout de l’accueil des personnes sans-abris. Son action sociale est soutenue par une pratique méditative quotidienne où il peut cultiver une amitié avec soi-même. Entrer en amitié avec soi-même c’est ne plus rejeter mais accueillir « ses fantômes intérieurs et être à l’écoute de la voix de son enfant blessé ».  Ce mouvement d’ouverture et d’acceptation crée paradoxalement un soulagement et une joie inconditionnelle qu’il partage par un accueil plus ouvert à l'autre – « quand tu accueilles et que tu t’ouvres à l’autre sans discriminations, tu fais le choix d’accueillir aussi tes esprits errants. Tu peux lire 10 fois des textes sur l’ouverture du cœur mais le réaliser de façon concrète, ce n’est pas évident et cela demande de la pratique et du temps. » Il devient alors possible d’accueillir « tous les enfants blessés de notre civilisation ». C’est dans cet espace que peu à peu la frontière entre intérieur et extérieur se dissout pour laisser place à une étendue non séparée. 

    La méditation en action : la voie du héros pour l’éveil ?
Cet engagement qui lui fit, des années durant, cuisiner et distribuer des repas tous les weekends à des personnes en situation de grande précarité se situe dans la lignée de son aspiration à venir soutenir les populations les plus rejetées de la société moderne. Comme il le dit avec pertinence « les sans-abris sont les fantômes de la modernité, les gens dont on ne souhaite pas croiser le regard dans le métro quand ils viennent nous solliciter. »  Ce regard fuyant, Michel Genko Dubois l’a vécu  à même son corps  alors qu’il réalisé des « retraites de rue » ; « c’est comme si, tout d’un coup, tu appartenais à un sous-ordre humain (…) Dans la rue, tu deviens très vulnérable et avec la fatigue, la faim, le fait d’être mal habillé et sale ; il se produit un lâcher-prise de tes indentifications. » Ce genre d’action directe, comme la retraite de rue, a été instituée par l’enseignant Zen américain Bernie Glassman, ainsi que la figure du Zen Peacemakers qui fut une grande source d’inspiration pour Michel Genko Dubois. Le Zen Peacemaker est un être qui vit directement dans son existence concrète les préceptes bouddhiques pour devenir un héros pour l’éveil, appelé aussi boddhisattva dans la tradition bouddhique. Cet être ne se retire pas du monde mais intervient directement dans la cité et va vers l'autre  «dépouillé de ses identifications et avec cette vulnérabilité. » Dans ce cadre, il s’agit de « s’ouvrir dans chaque moment à l’inconnu, à ce qui va apparaître sans préjugés, sans censures, sans le filtre des concepts. Il s’agit de faire l’expérience concrète de la non séparation et de l’existence d’une unité primordiale, tout en acceptant que chaque phénomène est pourtant unique et singulier. » Dévoiler la présence d'une unité fondamentale entre les êtres et les choses tout en préservant, dans le même temps, leur diversité est une problématique fondamentale de la modernité : « comment garder cette équilibre ? Comment apprécier la richesse de la diversité et en même temps préserver une non séparation ? Comment faire en sorte que l’unité ne devienne pas totalité et par conséquence un totalitarisme ? » 

    Une méditation laïque est-elle possible ?
Accepter existentiellement ce double mouvement d’unité et, en même temps, de respect de la différence est le chemin proposé par la pratique de la méditation. Pour ouvrir cette possibilité, essentielle pour notre temps, au plus grand nombre, ne faudrait-il pas permettre à nos contemporains de pratiquer eux-mêmes la méditation dans un cadre dit laïque ; dans les écoles, les centres de formations pour adultes, dans les prisons ? A cette question, Michel Genko Dubois répond avec prudence car il craint que ce mouvement transforme la pratique de la méditation, qu’elle soit instrumentalisée par les grandes entreprises devenant une simple technique pour rendre les gens plus efficaces dans leur travail. Pour autant, il se rend bien compte qu’au vu de la dévastation de notre temps, déployer l’horizon méditatif à un autre public que ceux qui viennent dans les centres bouddhistes pour pratiquer « n’est pas une possibilité mais une nécessité. Il faut le faire mais en même temps il est essentiel que la méditation qui sera transmise dans ce cadre échappe à l’instrumentalisation économique. Sachant cela je ne peux pas dire si je suis pour ou si je suis contre mais je suis pourtant certain qu’il faut prendre le risque et le faire sans perdre l’essentiel – la Voie de l’Eveil et du Cœur. » 

Pour aller plus loin :
Michel Genko Dubois fait partie d’un collectif de plusieurs associations (Dana, Rime International, Shambhala, Terre d’Eveil, un Zen Occidental, Zen – Voie du Cœur) de pratiquants bouddhistes se réunissant pour organiser des actions ensembles dans le domaine de l’action sociale : http://zen-voieducoeur.org/qui-sommes-nous.html Il est bénévole sur le bateau Amirale Major Georgette Gogibus de l’Armée du Salut,  qui héberge des personnes en situation de précarité. 

Mathieu Brégégère est Educateur de Rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, Étudiant-Chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, Enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.
 
"La Méditation dans la Cité", une rubrique de Mathieu Brégégère : 3e article de réflexions sur la méditation dans le monde moderne. Bouddhisme Actualités N°152, décembre 2012