Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 3 novembre 2013

« Pratique de la Méditation »

"La Méditation dans la Cité", une nouvelle rubrique du journal Bouddhisme Actualités : voici le 2e article de réflexions sur la méditation dans le monde moderne par Mathieu Brégégère. Bouddhisme Actualités N°151, novembre 2012


La méditation est-elle une pratique essentielle et nécessaire pour notre temps ? Si oui, sur quels leviers peut-on s’appuyer pour qu’elle trouve sa place légitime dans le concert complexe du monde moderne ? Ses ressources et son sens ne sont-ils pas menacés de détournement  par les appétits performatifs de nos contemporains ?
Ce questionnement est au cœur de la réflexion du dernier livre écrit par Fabrice Midal, « Pratique de la Méditation. Un regard plus clair sur votre vie et sur le monde. » (Livre de Poche, 2012)

Un espace d’apprentissage de la méditation en Occident
 
Cet ouvrage accompagne concrètement le lecteur à pratiquer la méditation dans sa vie quotidienne. La pratique est ainsi présentée en prenant le temps de bouleverser chacune des idées fausses nous détournant du sens le plus profond de la méditation. C’est dans ce mouvement que Fabrice Midal a consacré toute une partie de cet écrit à répondre aux questions les plus fréquentes qui lui ont été posées depuis qu’il enseigne la méditation. 
Sous quels angles présenter la méditation dans le contexte du monde moderne ?
 Au fil de son histoire, le bouddhisme a montré qu’il était une tradition vivante ayant la capacité de s’adapter à des cultures radicalement différentes sans jamais perdre le fond de son enseignement. Il est donc apparu primordial à Fabrice Midal, fidèle ici à l’inspiration de Chögyam Trungpa, d’élaborer une pratique méditative en harmonie avec notre monde. Dans les faits, cela se traduit par une pratique méditative qui se dépouille de tous les apparats culturels rapportés par chaque pays où le bouddhisme s’est implanté tout en s’appuyant sur la tradition la plus haute et la plus originelle de cette pratique c'est-à-dire : la parole et la vie du Bouddha lui-même.

La méditation bouleverse notre rapport à soi, aux autres, et au monde 

Rappelons qu’à l’époque du Bouddha, la méditation était une pratique commune à tous en Inde ; il n’a pas inventé la méditation mais une nouvelle intention : sans intention justement. Ceci pour laisser venir un état de pleine attention dans l’ici et maintenant, déployant ainsi une plus grande lucidité pour voir les choses telles qu’elles sont.
C’est donc l’attention qui forme le point d’ancrage de la pratique méditative. Par ce mouvement d’attention se produit un ralentissement du rythme intérieur dans le rapport que l’on établit avec soi et le monde. Cette perspective vient bouleverser l’état actuel de notre rapport au monde ultra stimulé par un processus d’accélération où le nombre d’actions réalisées, pour un même laps de temps, a considérablement augmenté au fil des âges. Pour pouvoir suivre la cadence, la plupart des êtres se doivent de pratiquer le « multitasking » c’est à dire d’exécuter plusieurs activités en simultané. Ce diktat de l’urgence a des conséquences graves sur l’état de santé aussi bien physique, psychique qu’émotionnel de l’être humain contemporain. Dans ce cadre, la pratique de la méditation apparaît comme un levier nécessaire pour retrouver un rapport de présence aux choses mais aussi à soi-même. Pour ouvrir cette possibilité attentionnelle dans la pratique, Fabrice Midal propose tout d’abord de porter attention à son corps pour être présent à lui. Déployer ce nouveau rapport au corps est un défi pour l’Occidental tant ce dernier le pense en terme d’utilité. Là il est question « d’inscrire corporellement notre esprit » pour reprendre la formule de Francisco Varela. Prendre conscience que notre corps n’est pas séparé de notre esprit est rendu possible par la posture méditative. En effet, la manière dont nous nous tenons influence notre état d’esprit et le transforme. C’est pour cette raison qu’en restant droit et immobile, comme c’est le cas de la posture méditative, notre esprit se détend peu à peu. La posture et la précision des instructions contenues dans cet ouvrage permettent au lecteur d’incarner une stabilité comparable à une montagne, « digne et solide ». La montagne ne bouge pas malgré les intempéries et les vents violents.
Par la pratique méditative, c’est donc notre rapport aux choses qui est bouleversé ; un rapport qui devient plus ouvert et attentif. Accepter la réalité telle qu’elle est – voilà le sens de la méditation : « le problème n’est pas la réalité concrète, mais l’attitude de se relier aux choses pour le saisir, les consommer et les détruire. La spiritualité implique de retourner cette attitude et d’apprendre à célébrer ce qui est. En ce sens, elle ne nous fait nullement abandonner le corps pour l’esprit, mais nous permet de redécouvrir la profondeur de leur unité. »  (p. 138.)

    Les risques d’instrumentalisation de la pratique

Le risque majeur que court la pratique de la méditation en s’implantant en Occident, selon Fabrice Midal, est d’être détournée de son sens originel pour être conduite à d’autres desseins.
Si l’on pratique en ayant pour objectif la recherche d’un bien-être individuel, cela ne marchera pas et l’abandon sera rapide. La méditation n’est pas une sinécure, c’est un chemin difficile et sinueux ; inconfortable. Pour se relaxer, il existe le massage, le yoga, la sophrologie… Sans à priori face à ces pratiques précieuses, il est pourtant clair que la méditation ne rentre pas dans cette catégorie. Elle cultive une attention qui permet de voir clairement les zones de tensions et à partir de là il s’agit d’entrer en rapport à elles, sans jugement. C’est dans ce sens que la pratique de la méditation ne doit pas être vendue comme la formule miracle anti-stress car au départ c’est tout le contraire qui se passe. Face à l’amplitude de cette réalité, le pratiquant est muni de deux armes : « son attitude de fermeté sans la moindre agressivité et sa confiance dans la pratique ».
Fabrice Midal dénonce aussi l’instrumentalisation par laquelle la méditation se transformerait en une nouvelle manière pour être plus performant et plus efficace. Dans cette perspective, la pratique de la méditation serait dénaturée de son sens le plus haut pour devenir une simple technique comme une autre. Elle perdrait, pour le coup, son caractère révolutionnaire.
Encore une fois il est essentiel de sortir de la tendance habituelle qui impose de se fixer des objectifs. Une citation de Chögyam Trungpa l’exprime pleinement : « La méditation ne consiste pas à essayer d’atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et de défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. » (Trungpa, Le mythe de la liberté

La méditation : voie moderne de la liberté ?

Préserver une vigilance pour éviter ces risques d’instrumentalisation et la pratique de la méditation deviendra un formidable espace d’attention pour prendre conscience que notre existence est plus ample que tout ce que nous croyons de nous-même. Après avoir commencé à méditer, il apparaît clairement qu’il existe une voix intérieure qui commente tous nos faits et gestes en émettant des jugements sur tout. Le problème, selon Fabrice Midal, est que nous faisons confiance à cette voix, nous nous identifions entièrement à elle, pensant qu’elle livre la vérité sur notre identité, sur ce que nous sommes au plus profond. Autrement dit, elle fige notre façon d’être et distille le plus souvent des pensées négatives telles que « je n’y arriverai pas ». En même temps qu’elle dévoile l’activité néfaste de cette voix qui limite, la méditation crée une brèche pour ouvrir un chemin de confiance soutenue par la santé primordiale.
C’est dans ce cadre qu’il faut déployer un bouddhisme pour l’Occident s’harmonisant avec ses problématiques car pour devenir vraiment vivante, la méditation doit s’incarner dans une culture : « la méditation pourrait ainsi permettre à nombre de nos activités, à la médecine comme à la musique, à la pensée comme à la politique, de devenir des arts du présent vivant ».


Pour Aller plus Loin :
Fabrice Midal, Pratique de la Méditation, Le Livre de Poche, 2012. Cet ouvrage est accompagné d’un CD inédit proposant un chemin d’expérimentation directe de la pratique en six séances.
Risquer la Liberté. Vivre dans un monde sans repères, Seuil, 2008
Quel Bouddhisme pour l’Occident ? Seuil, 2005

Ecole Occidentale de Méditation de Fabrice Midal : www.ecole-occidentale-meditation.com

L'auteur : Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation.