Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 13 octobre 2013

Réaliser son être par la méditation

"La Méditation dans la Cité", une nouvelle rubrique du journal Bouddhisme Actualités on ne peut plus prometteuse, interrompue suite à la vente du journal et à l'arrêt de la publication. Je suis heureux de pouvoir héberger les très pertinentes réflexions sur la méditation dans le monde moderne de Mathieu Brégégère, dont voici le premier des cinq articles publiés à ce jour. 
Bouddhisme Actualités N°150, octobre 2012

Découvrir un chemin vers la réalisation de soi


De nos jours, malgré un culte toujours plus accru de l’individualité, l’homme ne s’adresse pas directement à son intériorité vivante. Nos contemporains, dans leur majorité, cherchent leur bonheur et sa réalisation en dehors d’eux-mêmes et se sentent exister en intensifiant toujours plus la culture d’un Moi égocentré ; dessein conduisant à l’insatisfaction permanente. L’individualisme est un fléau dans sa capacité à séparer les êtres entre eux mais il les sépare également de la possibilité de se connecter avec le monde. La méditation est une réponse.

Que signifie, dans les faits, que l’homme n’est plus en rapport à son intériorité dans le contexte moderne de l’individualisme ? N’y a-t-il pas ici un point paradoxal ? Un apparent paradoxe, mais à y regarder de plus près, c’est la façon de s’examiner qui n’est pas la même selon les perspectives. La tendance majoritaire actuelle est de porter un regard sur soi dont la finalité est de simplement sauver les apparences. Car ce sont bien les apparences qu’il est utile de soigner dans le contexte actuel et non pas de plonger dans les profondeurs pour comprendre. Ce qui importe n’est pas d’être mais de paraître quelqu’un. La société de l’image omniprésente, de l’internet et du divertissement va en ce sens. Se réaliser soi-même, aujourd’hui, revient à faire croire aux autres que son épanouissement est entier. Mais les souffrances du corps et certains maux de l’esprit viennent signifier implicitement le contraire, révélatrice de la vérité du mal à être.

En même temps, dans un rapport aux phénomènes teinté de nuances, le monde dans lequel nous évoluons actuellement apparaît comme un terrain des plus favorables pour dessiner un chemin libérant ;  une liberté soutenue par une pratique méditative. La méditation bouleverse les rapports entretenus avec soi-même et avec le monde. En effet, elle n’appréhende pas l’humain comme une machine – il n’est pas un ordinateur qu’il suffirait de paramétrer à sa guise pour qu’il devienne, comme c’est le cas dans l’approche pragmatique, efficace et performant. Les pratiquants sont marqués par la conviction que la méditation, en conviant chacun à se plonger dans ses profondeurs, est un espace émancipateur formidable pour notre temps. Dans cette perspective, un dialogue entre méditation et société s’ouvre ici.


Le quotidien comme l’espace idéal d’une spiritualité vivante

Il faudrait redonner toute la place qui revient à la spiritualité dans le quotidien de chacun et pour ce faire, débarrasser cette notion de tous les préjugés qui l’entourent. La spiritualité ne doit pas se confondre avec l’immersion abstraite de l’esprit dans un nouveau monde, déconnecté d’une réalité concrète trop pesante, une fuite dans un univers parallèle et imaginaire. Ce n’est pas une échappatoire. Au contraire son dessein est de toucher le réel, se frotter à lui pour établir une connexion avec ce qui est ; retrouver l’essentiel et quitter le superflu. La méditation est un acte d’attention sur l’activité de son esprit et de son corps où il peut observer les multiples états d’âme qui le traversent. Ainsi le sens de présence cultivé par la pratique de la méditation entraîne l’esprit à habiter l’instant présent pour voir les choses telles qu’elles sont. Fabrice Midal écrit dans la revue La Vie de septembre : « c’est donc dans la voie spirituelle que j’ai trouvé non pas une consolation, mais l’esquisse d’un chemin vers une plénitude. Car cette voie n’est pas faite pour consoler, mais pour apprendre à rester inconsolable. Elle ne consiste pas à mettre des petites fleurs sur la douleur, mais à habiter cette dernière avec sobriété. L’aventure spirituelle, la plus palpitante qui soit, n’est pas du côté du bien-être, du confort, mais de l’épreuve, de la douleur à traverser. »(1)
Cette voie peut sembler un défi presque impossible. Mais à ce prix seulement nous serons capables d’entrer dans une spiritualité authentique. Notre époque contemporaine, loin d’avoir fait l’épreuve de penser ses ombres dont la seconde guerre mondiale est la plus menaçante, plonge l’homme contemporain dans un abîme sans fond. Un être en proie à « une violence sociale » génératrice de « stress » et créant « des situations toujours plus inhumaines ». Une déshumanisation programmée favorisant « la fabrique de l’âme standard » pour reprendre le titre d’un article écrit par la sociologue Eva Illouz dans le journal Le Monde Diplomatique de novembre 2011. Son travail éclaire les conditions que la société envisage pour l’être humain à venir, considérant que « son propre ‘moi’ ne relève pas de l’inconnaissable ou de l’infini, mais d’un ensemble de forces matérielles, chimiques, susceptibles d’être mesurées et contrôlées, à l’aune d’un modèle abstrait de ‘normalité’ »(2).


De la logique du Moi à celle du On

Dans cette continuité, la référence au philosophe souvent mal compris Martin Heidegger est éclairante. Comme la tradition de pensée bouddhiste, les travaux d’Heidegger se veulent une tentative pour s’extraire de la psychologie dans son sens ordinaire, c’est-à-dire conduite par la logique du Moi égocentré. En effet, Heidegger et le bouddhisme aspirent à sortir de cette logique du Moi nombriliste en affirmant que l’émotion ressentie dans l’ici et maintenant ne nous appartient pas en propre, elle ne constitue pas notre personnalité mais est une simple relation que l’on établit avec elle. « Au fond, il ne faudrait jamais dire : « Je suis joyeux », mais : « La joie me traverse, m’habite. » Dans ce renversement se tient la vérité spirituelle. La ferveur est une manière de sortir de soi-même, de laisser venir en vous quelque chose de plus grand, de découvrir un secret qui vous dépasse » souligne Fabrice Midal (3).
Si l’homme moderne ne réalise pas ce bouleversement dans son rapport à soi-même, Heidegger le destine à l’inauthenticité car ne pouvant alors se sortir de ses conditionnements socio-historiques. Dans ce cadre « personne n’est soi-même ; tout le monde est réduit à un phénomène social préconscient connu sous le nom de « on » (« das man » en allemand) (…) Nous devons vivre et agir comme « tout le monde » ou comme « n’importe qui » c'est-à-dire les « autres », le « on ». Mais en étant, et en agissant de cette manière, nous n’assumons aucune responsabilité personnelle pour nos actes. » (4)

L’usage du « on » est une tyrannie qui produit un être préoccupé dont le quotidien est le terrain le plus fertile pour tisser la toile de son emprisonnement. Pour s’extraire de cette emprise du « on », Heidegger encourage à se mettre à l’écoute de son appel intérieur. Cette interpellation qui surgit du plus profond déstabilise. Elle est si amplement innovante que la conscience l’interprète premièrement comme un appel extérieur alors qu’en réalité, c’est un appel du plus profond, entièrement indéterminé et sans émetteur. S’y incarne une nudité originelle et sans défense conduisant l’être humain à vivre son temps pour produire l’œuvre de lui-même. L’interpellation est donc un cri d’appel, se souciant de ne pas être oublié, de ne pas être refoulé par l’habitude humaine de se laisser aller au divertissement aliénant de la quotidienneté. Cet appel suggère à l’homme que son existence sera toujours conquête, car elle  ne se possède, ni ne se saisie. Se réaliser en tant qu’Humain est plus essentiel que la réalisation sociale acquise lors d’une formation pour devenir plombier ou économiste. Le philosophe Martin Buber rapporte ce propos d’un rabbin : « Une fois mort, Dieu ne vous demandera pas pourquoi vous n’avez pas été Moïse, mais pourquoi vous n’êtes pas devenu vous-même. » D’ici là, il nous faut découvrir la plénitude de notre propre chemin. Assumer pleinement ce que nous sommes, voilà la voie. Ce potentiel de réalisation est le possible de l’humanité et son devoir est de l’éveiller pleinement.
N’est ce pas l’aspiration la plus fondamentale de la pratique de la méditation ? 


Mathieu Brégégère est éducateur de rue dans un quartier dit sensible auprès d’un public âgé de 12 à 25 ans, étudiant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris 8, enseignant dans une école d’éducateurs spécialisés, pratiquant à L’Ecole Occidentale de Méditation. 

Notes
(1) « Fabrice Midal l’inconsolable. Interview sur son ouvrage Auschwitz, l’impossible regard  », in revue La Vie, les essentiels, n°3498, 13/09/2012.
(2) Fabrice Midal,  La voie du chevalier. Dépassement de soi, spiritualité et action, Editions Payot, 2009, p. 10.
(3) Eva Illouz, « La Fabrique de l’âme standard », article paru in Le Monde Diplomatique n°692, Novembre 2011.
(4) Gbotokuma, Heidegger : Ek-Sistence authentique et éthique comme Thanatologie, 2010, p. 5.