Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

jeudi 29 décembre 2011

La Visite des Monstres


L'Ecole Occidentale de Méditation organise un événement autour du livre de Bruno Tyszler 
paru aux Editions du Grand Est, qui a donné lieu à un article "Affronter ses monstres intérieurs" dans ces colonnes. Ceux qui avaient assistés au colloque de l'association Jeunes&Psy intitulé Au-delà du Moi, la liberté ? en novembre 2010 auront la joie de retrouver nombre de nos intervenants. Notons que cette journée s'annonce être une véritable petite "fête de la pensée", les champs de la Psychanalyse, de la Philosophie et de la Méditation y étant dignement représentés.Vous trouverez dans ce post, après les informations sur le colloque La Visite des Monstres, un article du psychanalyste Jean-Jacques Tyszler. 
Colloque exceptionnel, le 7 janvier 2012 à Paris
Réunissant : 


Ingrid Auriol, agrégée et docteur en philosophie. 
Jean-Jacques Tyszler, psychiatre et psychanalyste, président de l’ALI (Association Lacanienne Internationale). 

Michel Cazenave, écrivain, philosophe et poète, directeur du Cercle Francophone de Recherche et d'Information C.G. Jung (CEFRI Jung). 

Fabrice Midal, enseignant de méditation bouddhiste à L'Ecole Occidentale de Méditation.

Date: 
Samedi 7 janvier 2012, 15h à18H 

Lieu: 
Institut Hongrois, 92 rue Bonaparte, 75006 Paris, Métro Saint Sulpice.

Inscription
: Entrée gratuite
 
La visite du monstre

Auteur : Jean-Jacques Tyszler, posté le 27/11/2011.
Disponible sur le site de l'Association Lacanienne Internationale

Notre époque se cherche à nouveau des monstres.
Ordre est donné de les repérer et de les isoler.
Nous oublions surtout, au-delà de l’événement qui a suscité à juste titre de l’émoi, mais que nous ne pouvons commenter directement sans élément clinique précis, que le « monstre » est d’abord en chacun de nous. Que l’homme soit comme le dit le dicton « un loup pour l’homme » n’est pas une découverte de la psychanalyse. Freud a simplement souligné combien la haine et la pulsion de destruction sont toujours prêtes à s’embraser sous le mince vernis de civilisation. Il faut relire son superbe texte « Pourquoi la guerre ».

Il est vrai néanmoins qu’il existe une psychopathologie : nous ne sombrons pas tous sans résistance dans le crime sauf à être engagé dans le tourbillon de « la psychologie des foules ».
D’où nous viennent les connaissances sur ce qui distingue folie et perversion ?
Nous pouvons en première approximation proposer deux grands fils :
_ Du côté de la psychiatrie classique celui tiré de l’ouvrage de référence de Krafft-Ebing et de son catalogue exhaustif des perversions et des illustrations cliniques.
_Du côté de la psychanalyse celui des « Trois essais sur la sexualité » de Freud et de la notion absolument inadmissible encore aujourd’hui de la « perversité polymorphe de l’enfant ».
Aujourd’hui l’enfant est devenu un ange agressé par les figures du père.

A partir de l’expertise psychiatrique, si facilement ridiculisée désormais dans les médias, deux positions ont vu historiquement le jour. La première est celle incarnée par le continuateur de Krafft-Ebing, un nommé Moll, qui se contentait de décrire les diverses manières pour l’humain de parvenir à la jouissance sans leur accorder un jugement de valeur. Cette position purement descriptive n’a pas eu de suite dans le discours social sauf à évoquer la place destinée au corps sous l’angle du slogan « mon corps m’appartient et j’en fais ce que je veux bien ».
La seconde position qui semble aujourd’hui faire retour est celle de Dupré défendant en 1912 au congrès de Tunis la thèse de la constitution perverse et de sa légitime prévention sociale. Cette position, moralisatrice explique que certains comportements sont l’indice d’une perversité qui conduira inéluctablement à des délits.
Nous entendons bien cette tentation du tout sécuritaire au profit d’une protection sociale qui n’est néanmoins pas totalement assumée comme telle par la société civile.
L’expertise psychiatrique a bien entendu poursuivi son travail pour sortir de ce début quelque peu paradoxal ; nous renvoyons par exemple aux excellents articles du docteur Zagury sur la notion de perversion narcissique.

Concernant la théorie analytique elle-même et sa clinique bien des points seraient à développer que nous nous contentons de souligner :
_Que veut dire Freud quand il déclare « La névrose comme négatif de la perversion » ?
Le passage à l’acte n’est-il pour le névrosé que potentialité ? Tout cela n’est pas si sûr comme nous l’indiquent par exemple les phobies d’impulsion ou les compulsions obsessionnelles.
_Nous distinguons psychose et perversion mais nous savons combien des débuts de psychose peuvent se révéler par des troubles du comportement, des passages à l’acte. Nous avons en mémoire le cas d’un jeune de quinze ans qui avait tué sa grand-mère qu’il adorait dans un moment délirant aigu ; le juge avait eu d’autant plus de mal à croire en l’acte de folie qu’une sédation, un mieux apparent avait suivi l’homicide… Ce qui est classiquement assez connu mais il faut du temps, du temps d’observation pour identifier et nommer un fait clinique.

Nous ne sommes donc pas sans matériaux pour aborder avec prudence le statut de tel ou tel acte criminel. Mais le brusque intérêt de notre société pour les perversions et la dangerosité des fous se fait autour d’une idée principale qui fait fi de toute connaissance : ce qui intéresse c’est que soit rendue transparente la position de l’enfant comme victime.
Dans la suite de la loi de juin 1998 a été crée un véritable statut de l’enfant victime. Depuis l’inflation des chiffres est devenue la règle : on a parlé de 300000 enfants victimes chaque année rivalisant avec les statistiques livrées aux Etats-Unis.
Ce goût actuel pour la transparence nous fait à coup sûr suivre la détestable opinion de Dupré sur la constitution perverse au sens où tout élément de perversité serait l’indice d’une dangerosité que la société se devrait d’anticiper.
Cette pente peut plaire car elle clive le normal et le pathologique : il y a les gens de bien, et il y a les monstres. Le dualisme simpliste entre le Bien et le Mal nous fait régresser à des niveaux de pensée qui sont annonciateurs du pire.
Se trouvent également justifiés le jugement et la punition des actes du fou ; la sagesse antique protégeait l’aliéné de la vindicte populaire car, en un sens, Dieu l’avait déjà condamné.
Là encore la régression éthique est criante ; c’est le monstrueux que nous générons par peur du « monstre » et goût pour la simplification extrême.

En guise de bibliographie et en dehors des auteurs cités nous conseillons l’excellent travail du professeur Lantéri-Laura « lecture des perversions » et ses articles dans l’ "Information psychiatrique" et comme cadeau de Noël, "La visite des monstres" aux éditions du Grand Est.

mardi 13 décembre 2011

50 fiches pour comprendre le Bouddhisme

Je suis particulièrement heureux de vous annoncer la parution de l'ouvrage collectif Le Bouddhisme dans la collection "50 fiches pour comprendre", aux éditions Bréal. Le projet, né sous l'impulsion de Fabrice Midal, était de présenter le bouddhisme de manière claire et accessible, soucieux de la Tradition et en même temps complètement libre, moderne, à la pointe de la réflexion. Je crois le pari gagné. Autre point qui me touche de près, la plupart des collaborateurs, dont je fais partie, sont issus de L'Ecole Occidentale de Méditation. C'est la première fois que notre école peut faire ainsi entendre sa voix, chaque pratiquant ayant étudié et écrit sur les thèmes qui le portent dans sa propre vie. Cela donne un ton assez unique à ce livre, même si le coordinateur Alexis Lavis a veillé à l'unité de l'ensemble en compilant ces 50 fiches. Un ouvrage didactique, simple et sérieux. Si vous ne saviez pas quoi offrir à votre famille et vos amis à Noël... voilà le cadeau rêvé !

Présentation Presse

50 fiches pour comprendre le Bouddhisme
, éditions Bréal

Sous la direction de Fabrice Midal, fondateur de L'Ecole Occidentale de Méditation et auteur de
Quel bouddhisme pour l'Occident ? (Seuil, 2006), de nombreux experts et chercheurs - Matthieu Ricard, Philippe Cornu, Philippe Coupey, Thierry-Marie Courau et Alexis Lavis - donnent ici des points de repères solides pour comprendre le bouddhisme.
Loin de se réduire aux généralités d'usage auxquelles on le limite trop souvent, le bouddhisme est à la fois une tradition spirituelle, un ensemble de pensées profondes qui ont l'ampleur de nos philosophies et une réflexion sur la situation de la souffrance propre à notre monde.
Cet ouvrage expose les grands moments de l'histoire du bouddhisme, les points saillants de sa doctrine, il présente les figures et les textes les plus marquants. Enfin, il confronte le bouddhisme aux questions que se pose à présent l'Occident, notamment dans les champs psychologique, religieux, social et philosophique.

Directeur : Fabrice Midal 

Coordinateur : Alexis Lavis

Auteur(s) : Philippe Cornu, Philippe Coupey, Thierry-Marie Courau, Matthieu Ricard
Public concerné : Tout public

Avec la collaboration de :
Philippe Blackburn - Yves Dallavalle - Nicolas D'Inca - Faustine Ferhmin - Alain Gaffinel - Guillaume Henry - Anne-Céline Karli - Marine Manouvrier - Bruno Tyzsler

Réf. 801 8003 - ISBN 978 2 7495 3012 3 

Edition 2011 - 224 pages - 16 x 24 - 16,90€


Je vous posterai sans doute un extrait de la fiche "Bouddhisme et Psychanalyse" inclus dans le chapitre
Les défis du bouddhisme en Occident. Mais pas tout de suite, les curieux devront aller y voir par eux-mêmes... Bonne lecture.

http://www.editions-breal.fr/fiche-50-fiches-pour-comprendre-le-bouddhisme-5105.html#


mardi 6 décembre 2011

Portrait de Lacan en maître zen


Le 9 septembre 2011 a vu les trente ans de la disparition du psychanalyste Jacques Lacan. Les passions autour de l’homme comme de la pensée lacanienne ne sont pas apaisées dans le milieu psychanalytique français. Cependant nous assistons à un changement d’époque, et l’éloignement progressif de la figure controversée de Lacan permet de retrouver quelque sobriété. Nous laissant le loisir d’éclairer d’autres aspects moins connus de son personnage hors norme. La rentrée éditoriale a donné lieu à deux parutions de Lacan au Seuil. Le premier livre fait date, comme chaque fois, puisqu’il s’agit d’un nouveau volume du grand œuvre parlé, Le Séminaire. Livre XIX …Ou pire paru dans la collection du «Champ Freudien» qu’il a fondé. L’autre est édité dans une petite collection qui lui est dédiée « Paradoxes de Lacan », et s’intitule avec une ironie mordante Je parle aux murs. Peindre un portrait de Lacan en maître zen est le moindre des hommages que pouvait lui rendre Psychologie & Méditation. Ne s’est-il pas lui-même identifié avec joie à cette figure du ‘sage’ turbulent qui bouleverse l’ordre établi et ramène l’esprit égaré à la recherche directe de la vérité ?

L’aventure d’une vie
Lacan a vécu la psychanalyse comme l’aventure de sa vie, à laquelle il a déjà convié plusieurs générations d’analystes. En marge de sa passion première, qui est de dévoiler la vérité du désir, Lacan a été féru d’érudition, adepte de tous les savoirs, quel qu’en soit le domaine. Son audace intellectuelle le mène jusqu’au zen pour lequel il a la plus vive attirance, intérêt dont il fait part publiquement dès 1953. On ne le soulignera jamais assez, l’ouverture du premier séminaire de Jacques Lacan commence par une référence au maître zen, auquel il se compare lui-même : « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. » L’enseignement de la psychanalyse se veut, contrairement à ce qu’elle est souvent devenue, refus de tout système. Aucun prêt-à-penser dogmatique ne justifiera la réticence de l’analyste à réinventer sans cesse sa pratique clinique. Lacan ajoute, radical : « La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte à la révision. C’est une erreur de la réduire à des mots usés. Chaque notion y possède sa vie propre. » Le parallèle est ainsi clairement établi, psychanalyse et zen ont un profond rapport en ce que ces traditions sont ouvertes au changement, fidèles au mouvement interne de la pensée, imprévisible, vivant. Le psychanalyste peut et doit donc s’octroyer une telle liberté d’action, si son désir est mu par la vérité et non par les illusions de son moi, ses mécanismes de défenses et ses résistances inconscientes. Pas d’apprentis sorciers ici, car encore faut-il savoir ce que l’on fait.

« Pour en venir au savoir, j’ai fait remarquer dans un temps déjà lointain que l’ignorance peut être considérée dans le bouddhisme comme une passion. C’est un fait qui se justifie avec un peu de méditation. Mais, comme ce n’est pas notre fort, la méditation, il n’y a pour le faire connaître qu’une expérience. » (
Je parle aux murs). Qu’il est réjouissant de lire une telle phrase, prononcée le 4 novembre 1971 à la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne ! Car aujourd’hui la méditation est devenue une possibilité réelle pour les Occidentaux, qui n’ont plus à rêver les yeux ouverts sur les mystères de l’Orient, mais peuvent y ancrer leur expérience la plus quotidienne. L’analyste d’aujourd’hui, ou de demain, aura contre l’ignorance plus d’armes que ses prédécesseurs : expérience de la parole et méditation assise. Dévoilement médiat et immédiat de la vérité des passions.


Une histoire frappante
Un ancien analysant de Lacan m’a confié une anecdote inouïe, qu’il préfère pour cette raison taire au grand public. Mais, sous le couvert de l’anonymat, elle ne nous semble pas devoir rester inconnue. Prenons-là comme un apologue, une historiette qui pourra ou non faire sens ; mieux, comme un conte ch’an qui eut lieu en Chine au IXe siècle.

Le maître Lha-Cahn était en ce temps-là à l’apogée de sa gloire, son rayonnement dépassait de loin la province de son monastère, sis sur la rive gauche du grand fleuve. Les pèlerins étaient nombreux à venir le consulter pour retrouver leur véritable visage, celui d’avant leur naissance. Le rapport du maître à la vacuité allait croissant à travers ses années de pratique et il n’hésitait plus à formuler son propos en de provocantes négations : « La femme n’existe pas », « il n’y a pas de rapport sexuel »… Xian-Lu, un jeune lettré brillant et désireux de comprendre la Grande Affaire de la vie et de la mort, se rendait chez Lha-Cahn pour des entretiens presque quotidiens, depuis des années. Il suivait même son Séminaire public destiné aux pratiquants mais aussi aux laïcs. Elève resté sage trop longtemps, hésitation sur le pas de la porte, agacement ou amusement du maître devant cette libération enfin accomplie ? Toujours est-il que lors de la dernière séance, pour la rencontre qui vient clore l’apprentissage de notre ami, le vieux Lha-Cahn lui flanque un grand coup de pied. Vlan ! en plein dans le tibia. Notre homme, confus, sort et éclate de rire. Il a compris : il est guéri de ses illusions. Aucune autorisation à demander à quiconque, le droit de vivre sa propre vie lui est acquis, Lha-Cahn lui a rendu ce qui lui appartenait en propre. Plus de trente ans après ce coup de pied mémorable, Xian-Lu rit encore en racontant l’anecdote.

Comment ne pas penser ici à cette célèbre histoire du ch’an chinois, que l’on trouve dans les excellents
Entretiens de Lin-Tsi (Fayard, 1972) ? Le maître était alors disciple de Houang-Po. Ayant reçu la bastonnade pour lui avoir demandé quelle était la grande idée du bouddhisme, Lin-Tsi atteint l’éveil et éclate de rire. « Après tout, dit-il, le bouddhisme de Houang-Po, ce n’était pas grand-chose ! ». Devant la réalité enfin dévoilée, les « idées » ne valent en effet plus grand-chose, une fois les abstractions balayées par un geste libre. Ce procédé de la gifle ou du coup de bâton, devenu une figure de rhétorique classique dans le zen, se retrouve au XXe siècle chez un psychanalyste français. Quelle que soit l’époque, un choc venu du réel qui réveille de l’esprit embrumé est un sursaut salutaire.

Toujours une oreille neuve
Pour commémorer son maître, Jacques-Alain Miller a écrit un petit libelle chez Navarin intitulé sobrement «Vie de Lacan». Il y conte une anecdote qui ne dépareillerait pas non plus dans une histoire du Zen. Lacan, lorsqu’il était ignoré d’un garçon de café parisien, ne se contentait pas d’attendre ; carrément, il hurlait. « Il lançait d’un seul souffle un « OOOOhhh ! », un seul, mais si sonore, si puissant, si prolongé, que tous dans la salle sursautaient et se retournaient sur lui, l’œil effrayé ou l’œil furibond. (…) Je ne le donnerai pas pour un parangon de politesse à la française, mais vous essayerez de pousser un cri à la Lacan, et vous verrez combien c’est difficile. » Les grands maîtres du ch’an et du zen poussaient leur fameux cri à réveiller les morts « Ho ! », célèbre depuis Matsu. Au-delà de l’esprit discursif, la réalité est ainsi pointée sur-le-champ et l’esprit ramené à l’instant présent. Ce cri par-delà la parole en est parfois l’expression la plus pure. C’est l’épée de Manjushri, déité de la sagesse, qui tranche le bavardage intellectuel et sentimental et rend à la vie sa clarté première. Dans une salle de café chic, l’effet devait être encore plus détonnant que dans un monastère de montagne…

Dans son texte « Lacan l’étonnant », Alain Didier-Weill rappelle la grande intensité qui caractérisait le maître : « tout avec Lacan était intense, l’instant de la rencontre, de l’au revoir, de la séance. Jamais de ‘ronron’, jamais la dimension de l’habitude. » Bien sûr, n’est pas maître qui se prend pour tel, mais qui agit conformément à sa véritable nature et tente par là de réveiller, de révéler, ceux qu’il croise sur sa route. L’intensité de certains êtres, qui n’ont pas cédé sur leur désir et restent entiers, est vivifiante. Les témoignages directs de proches de Lacan sont l’occasion de l’apercevoir sous un jour surprenant, loin du cliché de l’analyste silencieux dans son fauteuil, prisonnier de sa neutralité plus ou moins bienveillante. Au contraire, cette force, ce coup, ce cri est comme un rappel du sérieux de l’existence – qui nécessite une grande liberté de ton, hors des sentiers battus. Chaque rencontre est une nouvelle chance à ne pas manquer, loin du conformisme social qui étouffe l’intensité de la présence. Grâce à cette présence d’esprit, l’écoute se renouvelle, l’oreille est toujours neuve. En ce sens, Jacques Lacan était un remarquable maître du zen.

Nicolas D’Inca


A lire :
Lacan, «
Le Séminaire. Livre XIX …Ou pire » et « Je parle aux murs », Seuil, 2011

Ce "Portrait de Lacan en maître zen" a été publié dans le journal Bouddhisme Actualités, N°141 Décembre 2011.
Photo copyright Jerry Bauer.