Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

lundi 24 janvier 2011

Ouverture de la rencontre Bouddhisme et Psychanalyse

Au-delà du moi, la liberté ?, le premier colloque universitaire français de grande envergure réunissant psychanalystes et pratiquants bouddhistes, a eu lieu le 27 novembre 2010 à l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V. Les questions soulevées par la rencontre ne laisseront pas d’avoir longtemps des résonances chez les auditeurs, près de deux cent personnes venues des champs croisés des sciences humaines et de la spiritualité. Pour replacer le colloque dans sa juste perspective, voici les mots d’ouverture prononcés au nom de l’association organisatrice de l’événement Jeunes&Psy par son président, rédacteur de votre rubrique Psychologie&Méditation.

Penser ce qu’il en est de l’être humain s’avère incontournable. Si l’intitulé de cette journée peut d’emblée paraître provocateur, c’est bien parce qu’aujourd’hui la psychologie tend à se réduire à l’étude et à la démonstration du moi. Jacques Lacan, pour la psychanalyse française, dénonce une telle réduction de la subjectivité humaine lorsqu’il écrit « le credo de bêtises dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature. A savoir le moi, considéré comme une fonction de synthèse et d’intégration, la conscience considérée comme l’achèvement de la vie ». La tenue de ce colloque est un pari, dont l’enjeu se mesure à l’aune de la méprise qui s’abat sur notre discipline et plus encore, dans la mesure où elle nous concerne directement, sur nous tous. Dans ce dogme d’un moi autonome, volontaire, réduit à la portion congrue, d’une identité à soi, en pleine transparence par rapport à elle-même, l’idéologie massive issue de l’économie règne sans partage. Les effets dévastateurs d’une telle dérive, où l’homme est pris dans les rets d’une obsession de rendement, de résultat, de calculabilité, par sa violente indifférence, nous amenuisent, nous laissent chaque jour plus démunis. L’insensé de cet impératif sur quoi rien ne semble avoir de prise, nous en voyons les effets tous les jours dans nos services. Il nous revient de porter témoignage pour ne pas réduire au silence les voix humaines qui nous parviennent.

Repenser ce qui fait notre métier, les diverses manières de venir en aide, la clinique au plus près du patient, au plus vif de l’expérience thérapeutique, n’est réalisable qu’au-delà du moi. Dans son acception actuelle, le moi est un monde clos sur lui-même, ce qui ne peut déboucher que sur un enfermement d’autant plus grand que les présupposés qui le soutiennent font force de loi. Face à l’assentiment quasi unanime accordé à cette vision du moi, la dénonciation ne suffit pas, il faut encore tenter de s’en déprendre, jusqu’à en retrouver une écoute libre. Un certain défaut de la pensée nous précipite dans une course folle vers l’uniformité, la totalisation sans reste de l’être humain. Donner la parole aux praticiens et aux penseurs nous paraît plus que jamais adéquat. La tentative singulière d’apporter une réponse éthique aux questions que cet écueil soulève, témoigne elle aussi de ce qui fait notre pratique. Afin de nourrir une clinique véritable, il y a une nécessité d’interroger la psychanalyse non comme somme livresque, mais comme libre pensée qui ne fait pas système. L’étude de la psyché des êtres parlants appelle à un frayage hors des savoirs institués. La Cité, quant à elle, n’a plus les moyens d’être à l’écoute de ce message inouï, de cette chance unique que représente la possibilité d’un lieu où une parole pleine puisse prendre place. Le philosophe Jacques Derrida situe bien notre problème dans un texte appelé « N’oublions pas – la psychanalyse » :

« Dans l’air du temps philosophique, on commence à faire comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si la prise en compte de l’événement de la psychanalyse n’était plus de rigueur, n’avait même plus sa place dans quelque chose comme une histoire de la raison : comme si on pouvait continuer tranquillement le bon vieux discours des Lumières, revenir à Kant, rappeler à la responsabilité du sujet en restaurant l’autorité de la conscience, du moi, du cogito réflexif, d’un « Je pense » sans peine et sans paradoxe ».

La subversion qu’opère la psychanalyse quant à la question du moi, voilà l’affaire de cette journée. Des représentants des trois courants principaux de la psychanalyse, avec autant de lectures différentes autour des figures de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung et Jacques Lacan, se rencontrent ; ce fait peu commun mérite d’être souligné. Il faut rendre hommage aux analystes Jean-Jacques Tyszler, Pierre Sullivan et Michel Cazenave, d’avoir accepté notre invitation à venir confronter leurs points de vue avec une telle bonne grâce. Chacun, traversé par la psychanalyse de manière si différente, est à même sa propre vie dans une position d’intériorité par rapport à ces questions, permettant alors que prenne place un dialogue d’une rare profondeur. Ce colloque est accueilli par l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V qui a pour nom : René Descartes. Or c’est bien à Descartes que nous devons l’ego cogito, qui est l’horizon de la pensée moderne. Nous voudrions, dans une mise en perspective de notre Occident par d’autres chemins de pensée, ceux de l’Orient, tenter d’entendre une autre voix. Au-delà du moi, la liberté ? C’est une question qui avant tout se pose, dont seul un véritable dialogue peut donner la formule. Face à la pensée philosophique, psychanalyse et bouddhisme font figure de chemins de traverse qui tentent de répondre à cette question sans recours à la métaphysique.

L’homme est-il fondamentalement un ego ? Cela, le bouddhisme ne peut pas plus le croire que la psychanalyse, et depuis 2500 ans pense l’esprit humain dans un horizon tout autre. Ainsi la voie bouddhiste, ni religion, ni morale, ni philosophie, ne sépare pas le corps de l’esprit, le sujet et l’objet, la théorie et la pratique, le soi et le monde. C’est un bouleversement pour l’Occident qu’une pensée si différente lui soit venu au XXe siècle. Celui par qui la méditation et la réflexion sur l’absence de solidité du moi se sont inscrites dans notre monde moderne s’appelle Chögyam Trungpa. Inlassable, son effort pour entrer en dialogue avec les penseurs, les artistes, les universitaires de l’Amérique des années 70 a marqué une génération. Grâce à son travail de pionnier en matière de traduction, la tradition bouddhiste a su trouver une langue neuve en Occident, dans une large mesure par le biais de la psychologie. Lors des interventions de Jean-Luc Giribone, d’Alain Gaffinel et de Fabrice Midal, nous aurons tout loisir de vérifier la portée de son approche révolutionnaire, tout particulièrement sur la question de l’ego, alors même qu’elle est affirmation du non-ego. Dans Au-delà du matérialisme spirituel, Trungpa écrit :

« En fait, il semble bien que la chose nommée ego ne corresponde à rien du tout ; « Je suis » n’existe pas. C’est l’accumulation de toutes sortes de bric-à-brac. C’est une brillante œuvre d’art, un produit de l’intellect qui dit « donnons-lui un nom », appelons-le « je suis », ce qui est très astucieux. Je est le produit de l’intellect, la marque de fabrique qui réunit en un tout le développement désorganisé et dispersé de l’ego. »

Nous aimerions ouvrir et laisser ouverte la question du moi, du sujet, de la place de l’ego. Tâchons de faire confiance à ce qui nous porte et non de refermer la main sur quelque vérité. Cette tentative de liberté est la raison pour laquelle nous privilégions la rencontre entre les générations, les courants de pensées et les mondes, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Souhaitons que de cette rencontre, quelque chose puisse se dévoiler, dans la joie de penser ensemble ce qui est digne d’être pensé.

Nicolas d’Inca, 27 novembre 2010

Lacan, Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005, p. 19.
Derrida, « Let us not forget – Psychoanalysis » in The Oxford Literary Review, vol. 12, n°1-2, 1990
Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Seuil, 1976, p. 135.

Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°131 Janvier 2011

Le colloque a été filmé en vidéo, disponible sur le site de notre partenaire Philosophies.tv
http://philosophies.tv/evenements.php?id=505