Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

mardi 9 novembre 2010

Bouddhisme et Médecine. Avec Sogyal Rinpoché

Le troisième forum international Bouddhisme et Médecine s’est tenu, sous l’égide bienveillante de Sogyal Rinpoché, dans son fief européen de Lerab Ling les 2 et 3 octobre. Le thème de l’édition 2010 du forum était : « La méditation, une alliée thérapeutique pour le monde moderne », ce qui va au-delà de nos espérances pour la rubrique Psychologie et Méditation, car de nombreuses personnalités étaient réunies en un seul lieu et dans une inspiration commune, faire reconnaître les vertus thérapeutiques de la méditation assise. Nicolas d’Inca, psychologue clinicien et pratiquant à l’Ecole Occidentale de Méditation, a couvert l’événement pour Bouddhisme Actualités. Ce premier article est consacré à présenter le forum et à faire écho à l’enseignement traditionnel de Sogyal Rinpoché concernant la méditation. D’autres articles suivront, tant l’importance de cette rencontre donne à penser. 
Evenement
Les intempéries de ce début d’automne n’ont pas réussi à assombrir l’humeur des quelques huit cent personnes qui ont suivi ces deux jours de forum. Venus d’Amérique du Nord, d’Allemagne, d’Italie ou encore des quatre coins de la France, les participants – dont une bonne moitié venait en tant que professionnel de la santé – ont eu la chance d’entendre des interventions de tout premier plan pour comprendre les rapports encore peu explorés dans l’Hexagone entre la médecine et la pratique bouddhiste. Fait exceptionnel, deux des maîtres de méditation les plus reconnus aujourd’hui en Occident étaient présents. Sogyal Rinpoché, auteur du très fameux Livre tibétain de la vie et de la mort et fondateur de Rigpa International, accueillait le forum. Quant à Mindrolling Jetsün Khandro Rinpoché, maître féminin des plus respectées, détentrice des lignées nyingma et kagyü du bouddhisme tibétain, elle rendait pour la première fois visite à son aîné dans son centre de Lerab Ling. A cet aspect traditionnel se joignait le côté scientifique, tout aussi impressionnant, car les intervenants comptaient entre autres Jon Kabat-Zinn, inventeur de la Mindfulness Based Stress Reduction (MBSR, réduction du stress par la pleine conscience) ; Clifford Sarron, neuroscientifique associé au Center for Mind&Brain et directeur du Shamatha Project ; ou encore Edel Maex, psychiatre, président de l’union bouddhiste belge et enseignant la Mindfulness Based Cognitive Therapy (MBCT, thérapie cognitive basée sur la pleine conscience). 

Science et spiritualité
La référence de ces journées très riches était à l’évidence le célèbre Mind&Life Institute, l’Institut de l’Esprit et de la Vie, pourrait-on dire si une version française en était créée. La désormais prestigieuse institution était, à ses débuts, un pari fou lancé par le regretté Franciso Varela, biologiste moléculaire génial, phénoménologue et maître de méditation, qui pour la première fois proposa un dialogue entre science et spiritualité. Sa Sainteté le Dalaï Lama, personnellement passionné par les sciences occidentales, reçut donc dans sa demeure de Dharamsala des chercheurs en neurosciences et sciences cognitives en l’année déjà lointaine de 1987. Depuis, ces rencontres ont fait leur chemin et le Mind&Life a vu sa notoriété s’accroître au fil des ans pour devenir une véritable référence tant scientifique que spirituelle. Sogyal Rinpoché a formulé le souhait d’œuvrer à réaliser les vœux de Sa Sainteté, ce qui l’a notamment conduit à créer le Tenzin Gyatso Institute aux Etats-Unis. Pour l’Europe, il a pris l’orientation de proposer en France un forum Bouddhisme et Médecine, qui en est à sa troisième édition, les deux précédentes ayant porté sur la douleur et la dépression. Cette fois la méditation était plus particulièrement à l’honneur, au grand bonheur des pratiquants qui sont aussi engagés dans une activité thérapeutique, qu’elle soit médicale, psychologique ou sociale. La méditation comme alliée thérapeutique pour le monde moderne, Francisco Varela aurait pu dire à ce sujet comme il le fit parfois : « Le bouddhisme attendait depuis 2500 ans d’offrir ses joyaux à la science. »

Paix de l’esprit
Selon Sogyal Rinpoché, qui s’exprimait ainsi samedi matin en ouverture du colloque, l’intérêt majeur de ces rencontres est de permettre à la fois une compréhension plus grande de l’esprit humain au niveau expérientiel, en même temps qu’une compréhension académique et scientifique. En particulier ce forum sur la valeur curative de la pratique permet de voir l’importance, la nécessité même, d’appliquer la méditation dans sa vie et son travail. Sogyal Rinpoché a présenté un enseignement en trois parties : 1/ le contentement et la paix intérieure 2/ l’esprit et sa vraie nature 3/la méditation. Voyons les deux premiers avant de passer à la troisième partie.
Selon le Bouddha lui-même, « Le contentement est le plus excellent des biens », de même Nagarjuna renchérit « Il n’y a pas de trésor aussi précieux que le contentement ». Sogyal rappelait alors que le bonheur ne peut en aucun cas se trouver en-dehors de soi-même, car il réside dans le cœur et l’esprit de chacun. Ce qui amène à s’interroger sur cet esprit qui est le nôtre et pourtant si peu connu. Il faut, nous disait-il, apprivoiser cet esprit, le transformer, le conquérir pour le faire véritablement nôtre. Le grand sage indien Shantideva le comparait à un éléphant fou perdu dans une forêt de souffrance. L’esprit est la cause de tout, le principe ordinal universel, créateur du samsara et du nirvana, du bonheur et de la souffrance. Les traditions du mahamudra et du dzogchen tibétains en parlent ainsi : « Le samsara est l’esprit tourné vers l’extérieur, perdu dans ses projections. Le nirvana est l’esprit tourné vers l’intérieur, reconnaissant sa vraie nature. » Sogyal reprend cette vision quand il exhorte les méditants à regarder à l’extérieur mais à voir à l’intérieur. Car l’éléphant de l’esprit est bien tranquillement à la maison tandis que nous courons la forêt à la recherche de ses traces de pas. La méditation a donc le pouvoir de nous ramener à la maison. 

Qu’est-ce que la méditation ?
Selon Sogyal Rinpoché, qui donnait le ton pour le forum et permettait que les débats scientifiques reposent sur la base solide et authentique de la pratique contemplative, la méditation est une manière d’être avec son propre esprit, de s’en faire un ami. « L’esprit habituel veut sans cesse s’occuper et sauter d’une situation à l’autre. Alors donnez-lui un travail difficile, la méditation. » Rinpoché distingue ensuite entre mindfulness et awareness en anglais, shamatha et vipashyana en sanscrit ou encore shiné et lhaktong en tibétain : à savoir l’attention et la conscience en éveil. La première forme de pratique de base est le calme mental, le fait de reposer dans une immobilité profonde. C’est un état inné de non-distraction qui rend la méditation possible pour n’importe qui, n’importe quand et n’importe où. Mais il est nécessaire de passer à une vision plus claire, ample, brillante, qui est l’autre aspect de la pratique dite « unifiée », commune à la plupart des écoles tibétaines, de shamatha-vipashyana. La paix n’est alors pas le seul but de la méditation, qui utilise les sens, les pensées et les émotions comme une manière sans cesse nouvelle de revenir à plus d’attention et de présence. Selon Sogyal, grâce à l’enseignement du Bouddha sur la méditation, on peut découvrir pour soi-même sa vraie nature, qui n’est pas obscurcie par les nuages des pensées, mais semblable au ciel sans limites qui les accueille. Les pensées ne sont en rien un problème, mais ce sont nos pensées à leur sujet qui nous rendent confus. Il s’agit dès lors de garder son esprit inaltéré, sans manipulation. C’est la leçon cruciale du grand Longchenpa : « N’altérez pas cet esprit qui est le nôtre / Ne saisissez pas cet esprit qui est le nôtre ». Méditons sur ces paroles, et souhaitons que les organisateurs des futurs forums Bouddhisme et Médecine soient aussi bien inspirés que pour celui-ci : La méditation, une alliée thérapeutique pour le monde moderne.
Nicolas d’Inca
Liens

Bibliographie
Sogyal Rinpoché, Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, 1994
« Neurosciences et Méditation » in View N°3, le journal de Rigpa, août 2009

Article publié en une de couverture, Bouddhisme Actualités, N°129 Novembre 2010
Sur cette photo, les intervenants du forum, avec au centre Sogyal Rinpoché, à sa droite Khandro Rinpoché et à sa gauche Jon Kabat-Zinn.

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