Pourquoi la rencontre de la psychologie et de la méditation est-elle est essentielle ?

A l’heure où la méditation n’est plus réservée à une élite engagée sur une voie spirituelle orientale mais s’inscrit dans le champ de la santé mentale, la nouvelle génération de psychologues se trouve à la croisée des mondes. La méditation continue d’échapper aux cases où l’air du temps voudraient l’enfermer et trouve place au cœur de notre société moderne. La psychologie se dégage des carcans identitaires, elle s’ouvre à de nouveaux horizons de sens et de soins. C’est pourquoi il est nécessaire aujourd’hui d’engager une "pensée méditante" sur la rencontre entre la thérapie occidentale et le chemin de l’attention développé de manière laïque par le bouddhisme. L’attention ouverte favorise une écoute authentique, ancrée dans la présence corporelle, gage d’une parole libre qui tend à ne plus méconnaître la vérité de la souffrance, la singularité de l’expérience et le désir de vivre. La méditation alliée à la psychologie ouvrirait-elle un nouvel espace thérapeutique, une nouvelle entente de l’être humain plus profonde, hors de tout dogmatisme théorique, de présupposés philosophiques ou d’inscription religieuse ? Ce blog en est la recherche vivante.

dimanche 31 octobre 2010

Samsara et compulsion de répétition

Les colonnes du blog sont aujourd'hui ouvertes à un collègue qui nous fait écho dans son intérêt pour les ponts bouddhisme/psychanalyse en offrant cette réflexion sur le samsara et la compulsion de répétition freudienne. Merci à Jack Addi, en souhaitant que son blog continue longtemps d'alimenter la réflexion thérapeutique. N. d'Inca

"En marge de la préparation du colloque Au-delà du Moi, la Liberté, organisé par l'association Jeunes & Psy, le 27 novembre prochain, à propos des ponts qui peuvent associer méditation, bouddhisme et psychanalyse, j'ai eu le privilège de quelques échanges avec Nicolas d'Inca. Ces échanges ont effectivement porté sur deux points cruciaux de la psychanalyse (freudienne et lacanienne) qui occupent d'une autre manière, une place également tout à fait centrale dans le bouddhisme.
J'ai en effet déjà eu l'occasion dans de précédents articles de vous parler de la dimension tout à fait illusoire des instances moïques, narcissiques pour la psychanalyse lacanienne, pour qui l'important dans l'exploration de l'inconscient est de se pencher sur la question de l'élucidation du fantasme organisateur du désir et de la strucure du sujet, et non pas sur ce qu'il imagine être, cet être lui étant davantage défini par ce qu'il imagine percevoir du regard de l'Autre à son sujet... et qui est davantage représentatif de ce qu'il en est de son désir d'un désir venant de l'Autre.
En effet, pour la psychanalyse lacanienne, les effets de vérité, et le soulagement subjectif et de libération qu'ils entraînent pour le sujet qui s'y risque, se situent bien au-delà des mirages du Moi, instance sur laquelle aucune thérapeutique durablement efficace ne peut se fonder, sans cruelles déconvenues pour le consultant, chaque jour exposé à la dimension de douloureuse aliénation du Moi dans le regard de l'Autre, seul miroir permettant au sujet qui s'y laisse prendre, de capter quelque chose de l'illusion du soi. C'est à ce même détachement des illusions de l'ego que la méditation invite.
Autre point commun entre le bouddhisme et la psychanalyse lacanienne : le statut concédé à la question du désir. L'enseignement du Bouddha, renonçant aux plaisirs d'une brillante vie de cour pour se diriger vers l'ascétisme afin d'accéder à la sagesse, a été en définitive de renoncer aux excès de l'ascétisme, pour choisir la Voie du Milieu. A trop se priver, on finit par ne plus penser qu'à ce dont on manque, et l'obsession de ce manque ne fait qu'accroître l'acuité du désir dont on devient autant l'esclave qu'en se vautrant dans les excès. La psychanalyse lorsqu'elle se penche sur la question du désir du fait de l'étiologie du symptôme qui découle de la confrontation du désir à la part psychiquement mortifère de sa réalisation totale qu'est la jouissance, nous enseigne que c'est justement la mise en lumière du désir fondateur de la structure psychique du sujet qui permet à ce dernier de trouver une position de compromis permettant au sujet une satisfaction partielle du fantasme. Réalisation partielle qui lui permet de ne plus être esclave du symptôme qui découle du désir et de l'impossible de sa réalisation. Pour le bouddhisme, comme pour la psychanalyse, ce n'est pas l'extinction pure et simple du désir qui est recherchée, mais le fait de s'affranchir de ses effets tyranniques.
Un autre point commun entre bouddhisme et psychanalyse nous est apparu lors d'un échange récent et tardif avec une lectrice régulière du blog. Notre échange m'avait en effet conduit à associer sur la notion de répétition en psychanalyse. Freud avait lui-même déjà isolé ce qu'il nommait "compulsion de répétition" dans ses observations cliniques, repérant que certains patients ne pouvaient pas s'empêcher de reproduire dans la réalité de leur histoire la répétition de certaines situations douloureuses. C'est à partir de cette observation qu'il parlera chez certains sujets de "névrose de destinée". Il commençait à saisir qu'au travers du symptôme, ainsi qu'au travers de nos propres choix existentiels, le sujet répète inlassablement quelque chose de la tragédie de son aliénation au désir.
C'est dans sa Métapsychologie que Freud mettra en lumière, à la fin de sa longue carrière, une autre théorisation des pulsions, abandonnant le premier système composé des "pulsions d'autoconservation" et "pulsions sexuelles", pour penser sa théorie au travers d'un système composé de la pulsion de vie (à rapprocher davantage de la fonction d'autoconservation) et de la pulsion de mort. La pulsion de mort ayant paradoxalement pour fonction de pousser le sujet vers l'état initial du bien-être psychique précédant à son émergence, c'est à dire à un état d'indifférenciation fusionnelle entre le sujet et le grand-tout. Cela étant en rapport avec le principe d'homéostasie posant que toute excitation pulsionnelle est une gêne qui doit être évacuée par la décharge de cette excitation, afin de permettre à l'appareil psychique de retrouver la paix. Nous voyons bien d'ailleurs là comment dès Freud, on soulignait comment l'affranchissement de la pulsion passe par... sa satisfaction.
Tandis que beaucoup d'auteurs post-freudiens, se détachaient de la théorisation de Freud sur la pulsion de mort, probablement sous l'effet du refoulement face à l'évocation de ce Réel insupportable, Lacan et quelques autres ont voulu démontrer sa place centrale dans la clinique analytique en l'articulant notamment à la question de la jouissance (qui découle en fait de l'apaisement de toute excitation, et en particulier, par le truchement de la réalisation du fantasme qui structure le sujet), et de la répétition observable dans la clinique.
Au travers de chacune de ses répétitions, et sous couvert de la déformation métaphorique propre au symptôme, qui ne permet pas de le saisir directement, le sujet essaie de réaliser un fantasme inconscient, mais... Rate son coup à chaque fois afin de ne pas atteindre la satisfaction de son fantasme, et l'apaisement absolu de la jouissance qui viendrait signer sa mort psychique.
Le sujet est de ce fait pris dans cette éternelle répétition où il met en scène son fantasme par le biais du symptôme ou de la répétition des échecs ou des choix qui le mettront dans des situations difficiles... Allant de répétition en répétition.
Or, dans le bouddhisme tibétain, où l'on croit à la réincarnation, celle-ci s'inscrit dans un cycle où l'Homme, étape par étape doit progresser pour au terme de son cycle de ces existences qui se répètent, en être libéré. Ce cycle de la répétition des existences que l'Homme est invité à infléchir pour accéder à l'illumination qui l'en délivrera, s'appelle le Samsarâ. Alors que les Occidentaux intéressés par la réincarnation, voient là la promesse providentielle d'échapper à une mort définitive, ils semblent ignorer le plus souvent que ce Samsarâ est une sorte de malédiction : que la répétition de ces vies est plus un fardeau qu'une récompense pour le bouddhiste.
La malédiction du Samsarâ dont on serait libéré par l'Illumination, qui est également censée délivrer le méditant des illusions de l'égo, et de l'esclavage du désir, n'est pas sans analogie avec ce que propose la psychanalyse. Car en effet, la psychanalyse (lacanienne et donc freudienne - je passe beaucoup de temps à le redire parce que nombreux sont ceux qui veulent faire autre chose de la psychanalyse), en questionnant les illusions du Moi et en invitant le sujet à composer avec le désir qui le structure, propose de libérer le sujet du cycle infernal de la répétition du symptôme, de l'échec et de ses choix douloureux."
Cet article était disponible sur le site de Jack Addi, Lettres de l'Un Conscient

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